‹ Contes choisisChapitre 2 sur 13 · L’INFORTUNÉ FIANCÉ D’AURÉLIA

L’INFORTUNÉ FIANCÉ D’AURÉLIA

Les faits suivants sont consignés dans une lettre que m’écrit une jeune fille habitant la belle ville de San José. Elle m’est parfaitement inconnue, et signe simplement: Aurélia-Maria, ce qui est peut-être un pseudonyme. Mais peu importe. La pauvre fille a le cœur brisé par les infortunes qu’elle a subies. Elle est si troublée par les conseils opposés de malveillants amis et d’ennemis insidieux, qu’elle ne sait à quel parti se résoudre pour se dégager du réseau de difficultés dans lequel elle semble prise presque sans espoir. Dans son embarras, elle a recours à moi, elle me supplie de la diriger et de la conseiller, avec une éloquence émouvante qui toucherait le cœur d’une statue. Écoutez sa triste histoire.

Elle avait seize ans, dit-elle, quand elle rencontra et aima, avec toute l’ardeur d’une âme passionnée, un jeune homme de New-Jersey, nommé Williamson Breckinridge Caruthers, de quelque six ans son aîné. Ils se fiancèrent, avec l’assentiment de leurs amis et parents, et, pour un temps, leur carrière parut devoir être caractérisée par une immunité de malheur au delà du lot ordinaire de l’humanité. Mais, un jour, la face de la fortune changea. Le jeune Caruthers fut atteint d’une petite vérole de l’espèce la plus virulente, et quand il retrouva la santé, sa figure était trouée comme un moule à gaufre et toute sa beauté disparue pour toujours.

Aurélia songea d’abord à rompre son engagement, mais, par pitié pour l’infortuné, elle se contenta de renvoyer le mariage à une autre saison, et laissa une chance au malheureux.

La veille même du jour où le mariage devait avoir lieu, Breckinridge, tandis qu’il était occupé à suivre des yeux un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe, qu’on dut lui amputer au-dessus du genou. Aurélia, de nouveau, fut tentée de rompre son engagement, mais, de nouveau, l’amour triompha, et le mariage fut remis, et elle lui laissa le temps de se rétablir.

Une infortune nouvelle tomba sur le malheureux fiancé. Il perdit un bras par la décharge imprévue d’un canon que l’on tirait pour la fête nationale, et, trois mois après, eut l’autre emporté par une machine à carder. Le cœur d’Aurélia fut presque brisé par ces dernières calamités. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde affliction, en voyant son amoureux la quitter ainsi morceau par morceau, songeant qu’avec ce système de progressive réduction il n’en resterait bientôt plus rien, et ne sachant comment l’arrêter sur cette voie funeste. Dans son désespoir affreux, elle en venait presque à regretter, comme un négociant qui s’obstine dans une affaire et perd davantage chaque jour, de ne pas avoir accepté Breckinridge tout d’abord, avant qu’il eût subi une si alarmante dépréciation. Mais son cœur prit le dessus, et elle résolut de tenter l’épreuve des dispositions déplorables de son fiancé encore une fois.

De nouveau se rapprochait le jour du mariage, et de nouveau se rassemblèrent les nuages de désillusion. Caruthers tomba malade de l’érysipèle, et perdit l’usage de l’un de ses yeux, complètement. Les amis et les parents de la jeune fille, considérant qu’elle avait montré plus de généreuse obstination qu’on ne pouvait raisonnablement exiger d’elle, intervinrent de nouveau, et insistèrent pour qu’elle rompît son engagement. Mais après avoir un peu hésité, Aurélia, dans toute la générosité de ses honorables sentiments, dit qu’elle avait réfléchi posément sur la question, et qu’elle ne pouvait trouver dans Breckinridge aucun sujet de blâme. Donc, elle recula de nouveau la date, et Breckinridge se cassa l’autre jambe.

Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, que celui où elle vit les chirurgiens emporter avec respect le sac dont elle avait appris l’usage par des expériences précédentes, et son cœur éprouva cruellement qu’en vérité quelque chose de son fiancé avait encore disparu. Elle sentit que le champ de ses affections diminuait chaque jour, mais encore une fois elle répondit négativement aux instances de tous les siens, et renouvela son engagement.

Enfin, peu de jours avant le terme fixé pour le mariage, un nouveau malheur arriva. Il n’y eut, dans toute l’année, qu’un seul homme scalpé par les Indiens d’Owen River, cet homme fut Williamson Breckinridge Caruthers, de New-Jersey. Il accourait chez sa fiancée, avec la joie dans le cœur, quand il perdit sa chevelure pour toujours. Et dans cette heure d’amertume, il maudit presque la chance ironique à laquelle il dut de sauver sa vie.

A la fin, Aurélia est fort perplexe sur la conduite à tenir. Elle aime encore son fiancé, m’écrit-elle,--ou, du moins, ce qu’il en reste,--de tout son cœur, mais sa famille s’oppose de toutes ses forces au mariage; Breckinridge n’a pas de fortune et est impropre à tout travail. Elle n’a pas d’autre part des ressources suffisantes pour vivre à deux confortablement.--«Que dois-je faire?» me demande-t-elle, dans cet embarras cruel.

C’est une question délicate. C’est une question dont la réponse doit décider pour la vie du sort d’une femme et de presque les deux tiers d’un homme. Je pense que ce serait assumer une trop grave responsabilité que de répondre par autre chose qu’une simple suggestion.

A combien reviendrait-il de reconstituer un Breckinridge complet? Si Aurélia peut supporter la dépense, qu’elle achète à son amoureux mutilé des jambes et des bras de bois, un œil de verre et une perruque, pour le rendre présentable. Qu’elle lui accorde alors quatre-vingt-dix jours sans délai, et si, dans cet intervalle, il ne se rompt pas le cou, qu’elle coure la chance de l’épouser. Je ne crois pas que, faisant cela, elle s’expose à un bien grand risque, de toute façon. Si votre fiancé, Aurélia, cède encore à la tentation bizarre qu’il a de se casser quelque chose chaque fois qu’il en trouve l’occasion, sa prochaine expérience lui sera sûrement fatale, et alors vous serez tranquille, mariée ou non. Mariée, les jambes de bois et autres objets, propriété du défunt, reviennent à sa veuve, et ainsi vous ne perdez rien, si ce n’est le dernier morceau vivant d’un époux honnête et malheureux, qui essaya sa vie durant de faire pour le mieux, mais qui eut sans cesse contre lui ses extraordinaires instincts de destruction.--Tentez la chance, Maria, j’ai longuement réfléchi sur ce sujet, et c’est le seul parti raisonnable. Certainement Caruthers aurait sagement fait de commencer, à sa première expérience, par se rompre le cou. Mais puisqu’il a choisi une autre méthode, décidé à se prolonger le plus possible, je ne crois pas que nous puissions lui faire un reproche d’avoir fait ce qui lui plaisait le plus. Nous devons tâcher de tirer le meilleur parti des circonstances, sans avoir la moindre amertume contre lui.

MADAME MAC WILLIAMS ET LE TONNERRE

Oui, Monsieur, continua M. Mac Williams,--car il parlait depuis un moment--la crainte du tonnerre est une des plus désespérantes infirmités dont une créature humaine puisse être affligée. Elle est en général limitée aux femmes. Mais parfois on la trouve chez un petit chien, ou chez un homme. C’est une infirmité spécialement désespérante, par la raison qu’elle bouleverse les gens plus qu’aucune autre peur ne peut le faire, et qu’il ne faut pas songer à raisonner avec, non plus qu’à en faire honte à celui qui l’éprouve. Une femme qui serait capable de regarder en face le diable,--ou une souris,--perd contenance et tombe en morceaux devant un éclair. Son effroi est pitoyable à voir.

Donc, comme j’étais en train de vous dire, je m’éveillai, avec, à mes oreilles, un gémissement étouffé venant je ne savais d’où: «Mortimer! Mortimer!» Dès que je pus rassembler mes esprits, j’avançai la main dans l’obscurité, et je dis:

--«Évangeline, est-ce vous qui appelez? Qu’y a-t-il? Où êtes-vous?»

--«Enfermée dans le cabinet des chaussures. Vous devriez être honteux de rester là à dormir au milieu d’un tel orage.»

--«Bon! comment pourrait-on être honteux, si on dort? C’est peu logique. Un homme ne peut pas être honteux quand il dort, Évangeline.»

--«Vous ne voulez pas comprendre, Mortimer, vous savez bien que vous ne voulez pas.»

Je perçus un sanglot étouffé.

Cela coupa net le discours mordant que j’allais prononcer. Et je dis par contre:

--«Je suis désolé, ma chérie, je suis tout à fait désolé. Je n’avais pas la moindre intention... Revenez donc, et...»

--«Mortimer!»

--«Ciel! Qu’y a-t-il, mon amour?»

--«Prétendez-vous dire que vous êtes encore dans ce lit?»

--«Mais évidemment.»

--«Sortez du lit immédiatement. J’aurais cru que vous auriez quelque souci de votre vie, pour moi et les enfants, si ce n’est pour vous.»

--«Mais, mon amour!...»

--«Ne me parlez pas, Mortimer. Vous savez très bien qu’il n’y a pas d’endroit plus dangereux qu’un lit, au milieu d’un orage. C’est dans tous les livres. Mais vous resteriez là, à risquer volontairement votre vie, pour Dieu sait quoi, à moins que ce soit pour le plaisir de discuter et...»

--«Mais que diable, Évangeline, je ne suis pas dans le lit, maintenant. Je...»

(Cette phrase fut interrompue par un éclair soudain, suivi d’un petit cri d’épouvante de Mᵐᵉ Mac Williams, et d’un terrible coup de tonnerre.)

--«Là! vous voyez le résultat! O Mortimer, comment pouvez-vous être assez impie pour jurer à un tel moment!»

--«Je n’ai pas juré. Et ce n’est pas ce qui a causé le coup de tonnerre, dans tous les cas. Il serait arrivé pareil, si je n’avais pas dit un mot. Vous savez très bien, Évangeline, du moins vous devriez savoir, que, l’atmosphère se trouvant chargée d’électricité...»

--«Oui, raisonnez, raisonnez, raisonnez! Je ne comprends pas que vous ayez ce courage, quand vous savez qu’il n’y a pas sur la maison un seul paratonnerre, et que votre pauvre femme et vos enfants sont absolument à la merci de la Providence... Qu’est-ce que vous faites?... Vous allumez une allumette!... Mais vous êtes complètement fou!»

--«Par Dieu! Madame, où est le mal? La chambre est aussi noire que le cœur d’un mécréant, et...»

--«Soufflez cette allumette! Soufflez-la tout de suite. Êtes-vous décidé à nous sacrifier tous? Vous savez qu’il n’y a rien qui attire la foudre comme une lumière. (Fzt!--crash!--boum--bolooum--!! boum--! boum!--) Oh! entendez!... Vous voyez ce que vous faites!»

--«Pas du tout. Une allumette peut attirer la foudre. C’est après tout possible. Mais elle ne cause pas la foudre. Je parierais bien n’importe quoi. Et encore, pour l’attirer, elle ne l’attire pas pour deux sous. Si cet éclair était dirigé vers mon allumette, c’était pauvre comme adresse. Ce serait touché une fois sur un million... Vrai, à la foire, avec une adresse pareille...»

--«Par pudeur, Mortimer! C’est au moment où nous nous trouvons juste en présence de la mort, à ce moment si solennel, que vous osez parler ainsi!... Si vous ne songez pas à ce qu’il y aura après... Mortimer!»

--«Eh bien!»

--«Avez-vous dit vos prières, ce soir?»

--«Je... j’y ai pensé, mais je me suis mis à calculer combien font douze fois treize, et...»

(Fzt!...--Boum--berroum--boum! bumble--umble--bang!--pan!)

--«Oh! nous sommes perdus! plus d’espoir! Comment avez-vous pu commettre une telle négligence, en un tel moment!»

--«Mais quand je me suis couché, ce n’était pas du tout un tel moment. Il n’y avait pas un nuage au ciel. Comment aurais-je pu penser qu’il allait y avoir tout ce tapage et ce tohu-bohu pour un petit oubli comme celui-là? Et je ne trouve pas que ce soit juste à vous de faire tant d’affaires, car, après tout, c’est un accident très rare. Je n’avais pas oublié mes prières depuis le jour que j’ai amené ce tremblement de terre, vous vous rappelez, il y a quatre ans.»

--«Mortimer! Comme vous parlez! Avez-vous oublié la fièvre jaune?»

--«Ma chère, vous êtes sans cesse à me jeter à la tête la fièvre jaune, et je trouve cela tout à fait déraisonnable. On ne peut même pas envoyer directement un télégramme d’ici à Memphis, comment voulez-vous qu’un petit oubli religieux de ma part aille si loin! J’admets pour le tremblement de terre, parce que j’étais dans le voisinage. Mais que je sois pendu si je dois accepter la responsabilité de chaque damné...»

(Boum--berooum--booum--pan!)

--«O mon cher, mon cher! Je suis sûre qu’il est tombé quelque part. Mortimer! Nous ne verrons pas le jour suivant. Puissiez-vous vous rappeler, pour votre profit, quand nous serons morts, que c’est votre langage impie... Mortimer!»

--«Eh bien! quoi?»

--«J’entends votre voix qui vient de... Mortimer, seriez-vous par hasard debout devant cette cheminée ouverte?»

--«C’est exactement le crime que je suis en train de commettre.»

--«Sortez de là tout de suite! Vous paraissez décidé à nous faire tous périr. Ignorez-vous qu’il n’y a pas de meilleur conducteur de la foudre qu’une cheminée ouverte?... Où êtes-vous maintenant?»

--«Je suis ici, près de la fenêtre.»

--«Je vous en supplie, Mortimer. Êtes-vous devenu fou? Éloignez-vous vite. L’enfant à la mamelle connaît le danger de se tenir près d’une fenêtre, pendant un orage. C’est mon dernier jour, mon pauvre ami. Mortimer!»

--«Oui.»

--«Qu’est-ce qui remue comme cela?»

--«C’est moi.»

--«Que faites-vous donc?»

--«Je cherche à enfiler mon pantalon.»

--«Vite, vite, jetez-le. Vous allez tranquillement vous habiller avec un temps pareil! Et cependant, vous le savez fort bien, toutes les autorités s’accordent pour dire que les étoffes de laine attirent la foudre. O mon cher ami, n’est-ce pas assez que votre existence soit en péril par des causes naturelles, que vous fassiez tout ce qu’il est humainement possible de faire pour augmenter le danger!... Oh! Ne chantez pas!... A quoi donc pensez-vous?»

--«Bon! encore! Où est le mal?»

--«Mortimer, je vous ai dit, non pas une fois, mais cent, que le chant cause des vibrations dans l’atmosphère, et que ces vibrations détournent le courant électrique, et que... Pourquoi donc ouvrez-vous cette porte?»

--«Bonté divine! Madame! Quel inconvénient y a-t-il là?»

--«Quel inconvénient! La mort, voilà tout. Il suffit d’avoir étudié la question une seconde pour savoir que, faire un courant d’air, c’est adresser une invitation à la foudre. Cette porte est encore aux trois quarts ouverte. Fermez-la exactement. Et hâtez-vous, ou nous allons tous mourir. Oh! quelle affreuse chose d’être enfermée avec un fou dans un cas semblable!... Que faites-vous, Mortimer?»

--«Rien du tout. J’ouvre le robinet de l’eau. On étouffe. Il fait chaud et tout est fermé. Je vais me passer un peu d’eau sur la figure et les mains.»

--«Vous avez perdu tout à fait la tête. Sur cinquante fois que frappe la foudre, elle frappe l’eau quarante-neuf fois. Fermez le robinet. Oh! mon ami, rien ne peut plus nous sauver! Il me semble que... Mortimer! qu’est-ce qu’il y a?»

--«C’est ce damné... C’est un tableau que j’ai fait tomber.»

--«Alors vous êtes près du mur! Je n’ai jamais vu pareille imprudence. Vous ne savez pas que rien n’est meilleur conducteur de la foudre qu’un mur! Écartez-vous! Et vous alliez encore jurer. Oh! comment pouvez-vous être si désespérément criminel, quand votre famille est dans un tel péril! Mortimer! Avez-vous commandé un édredon, comme je vous l’avais dit?»

--«Je l’ai tout à fait oublié.»

--«Oublié! Il peut vous en coûter la vie. Si vous aviez un édredon, maintenant, vous pourriez l’étendre au milieu de la chambre et vous coucher, vous seriez tout à fait en sûreté. Venez vite ici, venez vite, avant que vous ayez l’occasion de commettre quelque nouvelle folie imprudente.»

J’essayai d’entrer dans le réduit, mais nous ne pouvions pas y tenir tous deux, la porte refermée, sans étouffer. Je fis ce que je pus pour respirer, mais je fus bientôt forcé de sortir. Ma femme me rappela:

--«Mortimer, il faut faire quelque chose pour votre salut. Donnez-moi ce livre allemand qui est sur le bord de la cheminée, et une bougie. Ne l’allumez pas. Donnez-moi l’allumette. Je vais l’allumer ici dedans. Il y a quelques instructions dans ce livre.»

J’eus le livre, au prix d’un vase et de quelques menus objets fragiles. La dame s’enferma avec la bougie. Ce fut un moment de calme. Puis elle appela:

--«Mortimer, qu’est cela?»

--«Rien que le chat.»

--«Le chat! Nous sommes perdus. Prenez-le, et l’enfermez dans le lavabo. Vite, vite, mon amour! Les chats sont pleins d’électricité. Je suis sûre que mes cheveux seront blancs quand cette nuit effroyable sera passée.»

J’entendis de nouveau des sanglots étouffés. Sans cela, je n’aurais pas remué pied ou main pour une pareille entreprise dans l’obscurité.

Cependant je vins à bout de ma tâche, par-dessus chaises et toutes sortes d’obstacles divers, tous durs, la plupart à rebords aigus; enfin je saisis le chat acculé sous la commode, après avoir fait pour plus de quatre cents dollars de frais en mobilier brisé, et aux dépens aussi de mes tibias. Alors me parvinrent du cabinet ces mots sanglotants:

--«Le livre dit que le plus sûr est de se tenir debout sur une chaise au milieu de la chambre, Mortimer. Les pieds de la chaise doivent être isolés par des corps non conducteurs. C’est-à-dire que vous devez mettre les pieds de la chaise dans des verres.»

(Fzt!--booum!--boum!--pan!)

--«Oh! écoutez! Dépêchez-vous, Mortimer, avant d’être foudroyé.»

Je m’occupai de trouver les verres. J’eus les quatre derniers, après avoir cassé tout le reste. J’isolai les pieds de la chaise, et m’enquis de nouvelles instructions.

--«Mortimer, voici le texte allemand: «Pendant l’orage, il faut garder attaché de soi... métaux... c’est... bagues, garder montres, clefs... et on ne doit jamais... ne pas... se tenir dans les endroits... où sont placés des métaux nombreux ou des corps... reliés ensemble, comme... des poêles articulés, des foyers, des grilles...»--Qu’est-ce que cela signifie, Mortimer? Veut-il dire que l’on doit garder les métaux sur soi, ou se garder d’en avoir?»

--«Ma foi, je ne sais trop. C’est un peu confus. Toutes les phrases allemandes sont plus ou moins obscures. Pourtant je crois qu’il faut lire «attaché à». La phrase est plutôt au datif, avec un petit génitif ou un accusatif piqué, çà et là, pour l’ornement. D’après moi cela signifie qu’on doit garder sur soi des métaux.»

--«Ce doit être cela. Cela saute aux yeux. C’est le même principe que pour les paratonnerres, vous comprenez. Mettez votre casque de pompier, Mortimer! C’est presque pur métal.»

Il n’y a rien de plus lourd, de plus embarrassant, de moins confortable qu’un casque de pompier sur la tête, par une nuit étouffante, dans une chambre fermée. Il faisait si chaud que mes vêtements de nuit déjà me paraissaient trop pesants.

--«Mortimer, je songe qu’il faut protéger le milieu de votre corps. Auriez-vous l’obligeance de mettre à la ceinture votre sabre de garde national?»

J’obéis.

--«Maintenant, Mortimer, il faut s’occuper de garantir vos pieds. S’il vous plaît, chaussez vos éperons.

Je chaussai les éperons, en silence, et fis mon possible pour rester calme.

--«Mortimer, voici la suite: «... il est très dangereux... il ne faut pas... ne pas sonner les cloches... pendant l’orage... le courant d’air... la hauteur du clocher... de la cloche pouvant attirer la foudre.»--Mortimer! Cela veut-il dire qu’il est dangereux de ne pas sonner les cloches des églises pendant l’orage?»

--«Il me semble que c’est bien le sens, si le participe passé est au nominatif, comme il me paraît. Cela veut dire, je pense, que la hauteur du clocher et l’absence de courant d’air font très dangereux de ne pas sonner les cloches pendant un orage. Ne voyez-vous pas, d’ailleurs, que l’expression...»

--«Peu importe, Mortimer. Ne perdez pas en paroles un temps précieux. Allez chercher la grosse cloche du dîner. Elle est dans le hall, sûrement. Vite, Mortimer, mon ami, nous sommes presque sauvés. O mon cher, nous allons enfin être en sûreté!»

Notre petit cottage est situé au sommet d’une chaîne de collines assez élevées, dominant une vallée. Il y a plusieurs fermes dans le voisinage. La plus proche est à quelque trois ou quatre cents mètres.

Il y avait une pièce de sept ou huit minutes que, monté sur une chaise, je faisais sonner cette satanée cloche, quand les volets de notre fenêtre furent soudain tirés du dehors, la clarté d’une lanterne sourde traversa la fenêtre ouverte, suivie d’une question enrouée:

--«Que diable se passe-t-il?»

L’embrasure était pleine de têtes de gens. Les têtes étaient pleines d’yeux qui regardaient avec stupeur mon accoutrement belliqueux.

Je laissai tomber la cloche, sautai tout honteux en bas de la chaise et dis:

--«Il n’y a rien du tout, mes amis; seulement un peu de trouble causé par l’orage. J’essayais d’écarter la foudre.»

--«Un orage?... La foudre?... Quoi donc, monsieur Mac Williams, avez-vous perdu l’esprit? Il fait une superbe nuit d’étoiles. Pas l’ombre d’un nuage dans le ciel.»

Je regardai au dehors, et fus si surpris que je fus un moment sans pouvoir parler.

--«Je n’y comprends rien, dis-je enfin. Nous avons vu distinctement la lueur des éclairs à travers les volets et les rideaux, et entendu le tonnerre.»

Tous les assistants, successivement, tombèrent de rire sur le sol. Deux en moururent. Un des survivants remarqua:

--«Il est malheureux que vous n’ayez pas songé à ouvrir vos jalousies et à regarder là-bas, au sommet de cette colline. Ce que vous avez entendu, c’est le canon. Ce que vous avez vu, ce sont les feux de joie. Il faut vous dire que le télégraphe a porté quelques nouvelles ce minuit. Garfield est élu. Voilà toute l’histoire.»

Enfin, monsieur Twain, comme je le disais au début, ajouta M. Mac Williams, les moyens de se préserver d’un orage sont si efficaces et si nombreux que l’on ne pourra jamais me faire comprendre comment il peut y avoir au monde des gens qui s’arrangent pour être foudroyés.

Là-dessus, il ramassa son sac et son parapluie et prit congé, car le train était à sa station.

NOTES SUR PARIS

Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne[A]. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne... Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l’ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact:

Moi.--«Ces oranges sont fort belles; d’où viennent-elles?»

Lui.--«D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher.»

Moi.--«Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé.»

Lui.--«Oui» (la mine imperturbable et le ton assuré).

Moi.--«Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent?»

Lui.--«Oui» (l’air aimable, la voix énergique).

Moi (découragé).--«Elles sont excellentes.»

Lui.--«Bonne nuit, Monsieur.» (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)

Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français[B]. Ce temple a été surnommé: l’église des cours gratuits de français.

D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre:

--«Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour!»

J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres:

--«Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni!»

Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier,--annoté.

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