‹ Contes cruelsChapitre 4 sur 11 · C. BAUDELAIRE.

C. BAUDELAIRE.

Par une grise matinée de novembre, je descendais les quais d’un pas hâtif. Une bruine froide mouillait l’atmosphère. Des passants noirs, obombrés de parapluies difformes, s’entrecroisaient.

La Seine jaunie charriait ses bateaux marchands pareils à des hannetons démesurés. Sur les ponts, le vent cinglait brusquement des chapeaux, que leurs possesseurs disputaient à l’espace avec ces attitudes et ces contorsions dont le spectacle est toujours si pénible pour l’artiste.

Mes idées étaient pâles et brumeuses; la préoccupation d’un rendez-vous d’affaires, accepté, depuis la veille, me harcelait l’imagination. L’heure me pressait: je résolus de m’abriter sous l’auvent d’un portail d’où il me serait plus commode de faire signe à quelque fiacre.

A l’instant même, j’aperçus, tout justement à côté de moi, l’entrée d’un bâtiment carré, d’aspect bourgeois.

Il s’était dressé dans la brume comme une apparition de pierre, et, malgré la rigidité de son architecture, malgré la buée morne et fantastique dont il était enveloppé, je lui reconnus, tout de suite, un certain air d’hospitalité cordiale qui me rasséréna l’esprit.

--A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure sont des gens sédentaires!--Ce seuil invite à s’y arrêter: la porte n’est-elle pas ouverte?

Donc, le plus poliment du monde, l’air satisfait, le chapeau à la main,--méditant même un madrigal pour la maîtresse de la maison,--j’entrai, souriant, et me trouvai, de plain-pied, devant une espèce de salle à toiture vitrée, d’où le jour tombait, livide.

A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des chapeaux.

Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts.

Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée, les yeux fixes, l’air positif, paraissaient méditer.

Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur du temps.

Il y avait des portefeuilles ouverts, des papiers dépliés auprès de chacun d’eux.

Et je reconnus, alors, que la maîtresse du logis, sur l’accueillante courtoisie de laquelle j’avais compté, n’était autre que la Mort.

Je considérai mes hôtes.

Certes, pour échapper aux soucis de l’existence tracassière, la plupart de ceux qui occupaient la salle avaient assassiné leurs corps, espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.

Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre scellés à la muraille et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, j’entendis le roulement d’un fiacre. Il s’arrêtait devant l’établissement. Je fis la réflexion que mes gens d’affaires attendaient. Je me retournai pour profiter de la bonne fortune.

Le fiacre venait, en effet, de dégorger, au seuil de l’édifice, des collégiens en goguette qui avaient besoin de voir la mort pour y croire.

J’avisai la voiture déserte et je dis au cocher:

--Passage de l’Opéra!

Quelque temps après, aux boulevards, le temps me sembla plus couvert, faute d’horizon. Les arbustes, végétations squelettes, avaient l’air, du bout de leurs branchettes noires, d’indiquer vaguement les piétons aux gens de police ensommeillés encore.

La voiture se hâtait.

Les passants, à travers la vitre, me donnaient l’idée de l’eau qui coule.

Une fois à destination, je sautai sur le trottoir et m’engageai dans le passage encombré de figures soucieuses.

A son extrémité, j’aperçus, tout justement vis-à-vis de moi, l’entrée d’un café,--aujourd’hui consumé dans un incendie célèbre (car la vie est un songe),--et qui était relégué au fond d’une sorte de hangar, sous une voûte carrée, d’aspect morne. Les gouttes de pluie qui tombaient sur le vitrage supérieur obscurcissaient encore la pâle lueur du soleil.

--C’était là que m’attendaient, pensai-je, la coupe en main, l’œil brillant et narguant le Destin, mes hommes d’affaires!

Je tournai donc le bouton de la porte et me trouvai, de plain-pied, dans une salle où le jour tombait d’en haut, par le vitrage, livide.

A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des chapeaux.

Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts.

Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête levée, les yeux fixes, l’air positif, paraissaient méditer.

Et les visages étaient couleur du temps, les regards sans pensée.

Il y avait des portefeuilles ouverts et des papiers dépliés auprès de chacun d’eux.

Je considérai ces hommes.

Certes, pour échapper aux obsessions de l’insupportable conscience, la plupart de ceux qui occupaient la salle avaient, depuis longtemps, assassiné leurs «âmes», espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.

Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre, scellés à la muraille, et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, le souvenir du roulement de la voiture me revint à l’esprit.

--A coup sûr, me dis-je, il faut que ce cocher ait été frappé, à la longue, d’une sorte d’hébétude, pour m’avoir ramené, après tant de circonvolutions, simplement à notre point de départ?--Toutefois, je l’avoue (s’il y a méprise), LE SECOND COUP D’ŒIL EST PLUS SINISTRE QUE LE PREMIER!...

Je refermai donc, en silence, la porte vitrée et je revins chez moi,--bien décidé, au mépris de l’exemple,--et quoi qu’il pût m’en advenir,--_à ne jamais faire d’affaires_.

IMPATIENCE DE LA FOULE

_A Monsieur Victor Hugo._

«Passant, va dire à Lacédémone que nous sommes ici, morts pour obéir à ses saintes lois.»

SIMONIDES.

La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme un bouclier d’airain appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait devant le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux froids d’un couchant aux premiers jours de l’hiver, et l’aride versant renvoyait aux remparts de la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe sacrifiée au fond d’un soir cruel.

Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs de fer des armures, les peplos, les chars, les pointes des piques, étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de cette foule étaient sombres; ils envoyaient, fixement, des regards aigus comme des javelots vers la cime du mont, d’où quelque grande nouvelle était attendue.

La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, ils s’en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans l’aurore en chantant des vers de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu’ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.

Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, et des vociférations triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les dix mille Immortels sans sépulture. La Locride avait vu ces victoires! La Thessalie se soulevait. Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant l’exemple. Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous les ordres de Miltiade; sept mille soldats renforçaient la phalange laconienne.

Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des prières dans le temple de Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus, s’étaient entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements creusés en hâte, car Sparte, par orgueil, ne se fortifiait à l’ordinaire que de ses citoyens.

Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus au discours des pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d’un seul coup, comme des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement. Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, s’étaient levés, vouant aux divinités infernales! Des paroles brèves avaient été chuchotées, terribles, aussitôt. Et l’on avait fait sortir les vierges, car on allait prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en travers des degrés des portiques, lorsqu’elles avaient marché sur eux sans les apercevoir.

Alors retentit la nouvelle désespérée.

Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un pâtre messénien avait vendu la terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à Xerxès la mère patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient déjà le sol des dieux, foulaient aux pieds la nourrice des héros! Adieu, temples, demeures des aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir, avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir des esclaves parmi tes filles, Lacédémone!

La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, lorsque les citoyens se furent rendus sur la muraille.

Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui se ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles aux cheveux d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la foule, couleur d’incendie, s’entassait dans les embrasures en admirant l’âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à cause des vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang d’impressions accusatrices envers un homme d’Hellas. On songeait aux enfants futurs.

L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre, alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à s’aggraver encore l’avenir, et la proximité de la destruction semblait imminente.

Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, dans le crépuscule! Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant l’horizon, le reflet des cavaleries de Xerxès, son char même. Les prêtres, tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du nord, disaient-ils,--malgré le vent des mers méridionales qui faisait bruire leurs manteaux.

Les balistes roulaient, prenant position; on bandait ses scorpions et les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix; les vétérans, revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le nombre d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d’assaut; on calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.

Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise des Perses, le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de magistrat, préparait, sur le rempart même, la nourriture publique. Debout contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de pierre et, tout en écrasant distraitement le grain dans le lait salé, il regardait lui aussi, d’un air soucieux, la montagne.

On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient au sujet des combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères de ceux-là qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade, n’enduraient pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs grandes chevelures blanches. Elles étaient sûres de leurs enfants et gardaient la farouche tranquillité des louves qui ont sevré.

Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux allumés.

Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et les poursuivit. Les catapultes ronflèrent, envoyant des volées de cailloux dont les chocs sonnèrent après mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les arbres.

Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut les effrayer. Ils demeurèrent impassibles comme si une odeur divine de héros étendus les eût fascinés, et ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes sous leur fardeau.

Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.

Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait distribué les lames saintes, suspendues, depuis des siècles, dans les temples.--«Pour qui ces épées!» demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore, allaient du miroitement des glaives nus aux yeux plus froids de ceux qui les avaient engendrées. On leur souriait par respect,--on les laissait dans l’incertitude des victimes, on leur apprendrait, au dernier instant, que ces épées étaient pour elles.

Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient distingué quelque chose au loin. Là-bas, à la cime déjà bleuie du mont désert, un homme, emporté par le vent d’une fuite antérieure, descendait vers la Ville.

Tous les regards se fixèrent sur cet homme.

Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton rameux,--coupé au hasard de la détresse, sans doute,--et qui soutenait sa course vers la porte spartiate.

Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil jetait ses derniers rayons sur le centre de la montagne, on distinguait son grand manteau enroulé autour de son corps; l’homme était tombé en route, car son manteau était tout souillé de fange, ainsi que son bâton. Ce ne pouvait être un soldat: il n’avait pas de bouclier.

Un morne silence accueillit cette vision.

De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?--Mauvais présage!

--Cette course n’était pas digne d’un homme. Que voulait-il?

--Un abri?... On le poursuivait donc?--L’ennemi, sans doute?--Déjà!--déjà!...

Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant l’atteignit des pieds à la tête, on aperçut les cnémides.

Un vent de fureur et de honte bouleversa les pensées. On oublia la présence des vierges, qui devinrent sinistres et plus blanches que de véritables lis.

Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales, retentit. C’était un Spartiate! un des Trois-Cents! On le reconnaissait.--Lui! c’était lui! Un soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! Et les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides?--Et l’anxiété crispait les faces.--La vue de cet homme équivalait à la vue de la défaite. Ah! pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur! Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient apparaître d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les cavaliers perses!--Et, mettant la main sur ses yeux, le cuisinier s’écria qu’il les apercevait dans la brume!...

Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être poussé par un vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages interdits, avaient prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!»

Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings se tendirent vers le fuyard.

--Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de bataille.

--Ne cours pas si vite. Ménage-toi.

--Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les épées?

--Ephialtès est riche.

--Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, d’Héraklès et de Pollux sont sous tes pieds.--Imprécations! Tu vas réveiller les mânes de l’Aïeul,--mais il sera fier de toi.

--Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le Styx, tu gagneras le prix, aux Olympiades!

Le soldat semblait ne pas entendre et courait toujours vers la Ville.

Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela exaspéra. Les injures devinrent effroyables. Les jeunes filles regardaient avec stupeur.

Et les prêtres:

--Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas embrassé la terre natale; tu l’as mordue!

--Il vient vers la porte!--Ah! par les dieux infernaux!--Tu n’entreras pas!

Des milliers de bras s’élevèrent.

--Arrière! C’est le barathre qui t’attend!--ou plutôt...--Arrière! Nous ne voulons pas de ton sang dans nos gouffres!

--Au combat! Retourne!

--Crains les ombres des héros, autour de toi.

--Les Perses te donneront des couronnes! Et des lyres! Va distraire leurs festins, esclave!

A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone incliner le front sur leurs poitrines, et, serrant dans leurs bras les épées portées par les rois libres dans les âges reculés, elles versèrent des larmes en silence.

Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude poignée des glaives. Elles comprenaient et se vouaient à la mort, pour la patrie.

Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et pâle, du rempart: on s’écarta pour lui livrer passage. C’était celle qui devait être un jour l’épouse du fuyard.

--Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses compagnes.

Mais elle considéra cet homme et, ramassant une pierre, elle la lança contre lui.

La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux et s’arrêta. Et alors un frémissement parut l’agiter. Sa tête, un moment relevée, retomba sur sa poitrine.

Il parut songer. A quoi donc?

Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient bas, en l’indiquant.

L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son labeur et quitta son pilon. Une sorte de colère sacrée lui fit oublier ses devoirs. Il s’éloigna de la cuve et vint se pencher sur une embrasure de la muraille. Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses joues, le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent qui passait emporta, complice de cette sainte indignation, l’infâme écume sur le front du misérable.

Une acclamation retentit, approbatrice de cette énergique marque de courroux.

On était vengé.

Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait fixement l’entrée ouverte de la Ville.

Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre lui et l’intérieur des murailles et vint s’enchâsser entre les deux montants de granit.

Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le fuyard tomba en arrière, tout droit, étendu sur la montagne.

A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme; ils furent applaudis, cette fois, et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de la foule humaine.

Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui.

A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés.

Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et fermant pieusement les paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant dans sa main la palme funèbre et triomphale et à peine isolé de la boue natale par la pourpre de son sang, l’auguste guerrier élu messager de la Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors que, jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces devaient être utilisées en vue du salut de la République;--ainsi disparut dans la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il périssait, l’ENVOYÉ DE LÉONIDAS.

LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE

_A Monsieur Richard Wagner._

C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique.

La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont le nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement!) venait d’être décidée en haut lieu;--et ce maître étranger, s’il fallait ajouter créance à divers _memoranda_ publiés par la _Revue des Deux Mondes_, n’était rien moins que le _fauteur_ d’une musique «nouvelle!»

Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd’hui que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la partition du présomptueux novateur.

La minute était grave.

Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef d’orchestre la volumineuse partition en litige. Celui-ci l’ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit et déclara que l’ouvrage lui paraissait inexécutable à l’Académie de musique de Paris.

--Expliquez-vous, dit le directeur.

--Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France ne saurait prendre sur elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée d’un compositeur... _à quelque nation qu’il appartienne_.--Or, dans les parties d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude et qui n’a plus de représentant parmi nous; cet instrument, qui fit les délices de nos pères, avait nom jadis: _le Chapeau-chinois_. Je conclus que la disparition radicale du Chapeau-chinois en France nous oblige à décliner, quoique à regret, l’honneur de cette interprétation.

Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état que les physiologistes appellent l’état _comateux_.--Le Chapeau-chinois!!--Les plus anciens se souvenaient à peine de l’avoir entendu dans leur enfance. Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser même sa forme.--Tout à coup, une voix articula ces paroles inespérées: «Permettez, je crois que j’en connais un.» Toutes les têtes se retournèrent; le chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a parlé?»--«Moi, les cymbales», répondit la voix.

L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène entourées, adulées et pressées de vives interrogations.--Oui, continuaient-elles, je connais un vieux professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son art, et je sais qu’il existe encore!

Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur! Le chef d’orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore). Les trombones attendris l’encourageaient de leurs sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil envieux; la caisse se frottait les mains:--«Il ira loin!» grommelait-elle.--Bref, en cet instant rapide, les cymbales connurent la gloire.

Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose.

On arriva.

S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, fut pour nos ambassadeurs l’affaire d’une seconde.

Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.

--C’était lui! L’on entra.

La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, en ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention.--C’était d’abord: _Un premier amour!_ mélodie pour chapeau-chinois seul, suivie de _Variations brillantes sur le Choral de Luther_, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: LE CALME. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée de romantisme): _Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition_, grand boléro pour chapeau-chinois; enfin, l’œuvre capitale du maître: _Le Soir d’un beau jour_, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie nationale de Musique.--«Ah! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j’irai.»--Le trombone ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile:--«Il n’importe,» dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument ingrat:--«A demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra.»

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois: huit heures sonnaient! A l’aspect de ce représentant de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sous son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l’instrument des temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un symbole. Traversant les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et l’ouverture commença.

Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir; une sueur d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il se troublât de la sorte!...

En effet!--Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s’était complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables! Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines. C’était un défi!--Qu’on juge: cette partie ne se composait, exclusivement, que de _silences_. Or, même pour les personnes qui ne sont pas du métier, qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le _silence_ pour le Chapeau-chinois?... Et c’était un CRESCENDO de silences que devait exécuter le vieil artiste!

Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient. Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, lui aussi!

Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, un _brio_, qui frappèrent d’admiration tout l’orchestre. Son exécution, toujours sobre, mais pleine de nuances, était d’un style si châtié, d’un rendu si pur, que, chose étrange! il semblait, par moments, _qu’on l’entendait_!

Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée s’alluma dans l’âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins d’éclairs et agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme un démon suspendu sur l’orchestre:

--Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce! Je n’y comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo! Je ne puis pas jouer! c’est trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! Il n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari! L’Art est perdu! Nous tombons dans le vide.

Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.

Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s’évanouit une vision!

Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans les flancs profonds du monstre, le secret des charmes de l’ancienne-Musique.

SENTIMENTALISME

_A Monsieur Jean Marras._

«Je m’estime peu quand je m’examine; beaucoup, quand je me compare.»

MONSIEUR TOUT-LE-MONDE.

Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien élevés, Lucienne Émery et le comte Maximilien de W*** étaient assis sous les grands arbres d’une avenue des Champs-Élysées.

Lucienne est cette belle jeune femme à jamais parée de toilettes noires, dont le visage est d’une pâleur de marbre et dont l’histoire est inconnue.

Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, _était_ un poète d’un talent merveilleux. De plus, il était bien fait, et de manières accomplies. Ses yeux reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, mais, comme des pierreries, un peu froids.

Leur intimité datait de six mois à peine.

Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les vagues silhouettes des voitures, des ombres, des promeneurs.

Tout à coup madame Émery prit, doucement, la main de son amant:

--Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, que, sans cesse agités d’impressions artificielles et, pour ainsi dire, abstraites, les grands artistes--comme vous--finissent par émousser en eux la faculté de subir _réellement_ les tourments ou les voluptés qui leur sont dévolus par le Sort! Tout au moins traduisez-vous avec une gêne,--qui vous ferait passer pour insensibles,--les sentiments personnels que la vie vous met en demeure d’éprouver. Il semblerait, alors, à voir la froide mesure de vos mouvements, que vous ne palpitez que par courtoisie. L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation constante jusque dans l’amour et dans la douleur. A force d’analyser les complexités de ces mêmes sentiments, vous craignez trop de ne pas être parfaits dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... Vous ne sauriez vous défaire de cette arrière-pensée. Elle paralyse chez vous les meilleurs élans et tempère toute expansion naturelle. On dirait que,--princes d’un autre univers,--une foule invisible ne cesse de vous environner, prête à la critique ou à l’ovation.

»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous arrivent, ce qui s’éveille, en vous, tout d’abord, avant même que votre esprit s’en soit bien rendu compte, c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque comédien hors ligne pour lui demander quels sont les gestes convenables _où vous devez vous laisser emporter_ par la circonstance. L’Art conduirait-il à l’endurcissement?... Cela m’inquiète.

--Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain chanteur qui, auprès du lit de mort de sa fiancée et entendant la sœur de celle-ci se répandre en sanglots convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer, malgré son affliction, les défauts d’émission vocale qu’il y avait lieu de signaler dans ces sanglots et songeait, vaguement, aux exercices propres à leur donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?... Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, et la survivante quitta le deuil juste au jour prescrit par l’usage.

Madame Émery regarda Maximilien.

--A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de préciser en quoi consiste la sensibilité véritable et à quels signes on peut la reconnaître.

--Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, répondit en souriant M. de W***. Mais les termes... techniques... sont déplaisants, et je crains...

--Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de Parme, vous avez votre cigare; je vous écoute.

--Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.--Les fibres cérébrales affectées par les sensations de joie ou de peine paraissent, dites-vous, comme détendues chez l’artiste, par ces excès d’émotions intellectuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?--Moi, je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses fibres!--Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus _sérieuses_, enfin?... Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples débordements d’animalité.

»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.

»Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens «à caractère»,--des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez quelques autres,--grâce à cette obscure feintise,--cela ne convient qu’aux êtres inachevés.

»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui frappe un diamant entouré de gangue y est-il mieux reflété qu’en un diamant bien taillé où pénètre l’essence même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui se laissent émouvoir par la crudité des expansions sont de nature à préférer les bruits confus aux profondes mélodies: voilà tout.

--Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: j’écoute votre analyse un peu subtile avec une admiration sincère... mais seriez-vous assez aimable pour me dire quelle est cette heure qui sonne?

--Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme en regardant sa montre à la lueur de son cigare.

--Ah!... Bien.--Continuez.

--Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une heure qui passe?

--Parce que c’est la dernière de notre amour, mon ami! répondit Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges un rendez-vous pour onze heures et demie, ce soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au dernier moment.--M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi.

Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle, l’obscurité protectrice voila cette marque d’émotion; nul frémissement ne décela ce que dut subir son être en cet instant.

--Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un jeune homme des plus accomplis et qui mérite votre attachement. Recevez donc mes adieux, chère Lucienne, ajouta-t-il.

Il prit la main de sa maîtresse et la baisa.

--Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui répondit Lucienne souriante, bien qu’un peu interdite.--Rostanges n’est qu’un caprice irrésistible.--Et maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence, continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre, avant de nous quitter, _ce qui donne le droit aux grands artistes de tant dédaigner les façons des autres hommes_.

Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux amants.

--Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires, reprit Maximilien, avec autant d’intensité que quiconque. Oui, le fait naturel, _instinctif_ d’une sensation, nous l’éprouvons, physiquement, tout comme les autres! Mais c’est, seulement, _tout d’abord_, que nous le ressentons de cette manière humaine!

»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses _prolongements_ immédiats en nous qui nous fait paraître comme paralysés, presque toujours, en bien des circonstances. Au moment où les autres hommes sont déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante, elles grandissent en notre être, tenez, comme les rumeurs de la houle lorsqu’on approche de la mer. Ce sont les perceptions de ces prolongements occultes, de ces infinies et merveilleuses vibrations qui, seules, déterminent la supériorité de notre race.--De là ces discordances apparentes entre les pensées et les attitudes lorsque l’un d’entre nous, par exemple, essaye de traduire, à la manière de tout le monde, ce qu’il éprouve. Songez quelle distance nous sépare de ces âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps perdus au fond de notre esprit! L’atonie du son de la voix, l’anomalie du geste, la recherche de nos paroles, tout est en contradiction avec les sincérités ayant cours et avec les banalités de langage, proportionnées à la manière de ressentir de la majorité. Nous sonnons faux: on nous trouve de glace. Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent pas. Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, nous allions nous démener au moins quelque peu,--partir, enfin, pour ces mêmes «nuages» où il est entendu que se réfugient les «poètes», d’après un dicton répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement en voyant arriver précisément le contraire! La méprisante horreur qu’elles éprouvent, à cette découverte, pour ceux qui les avaient dupées sur notre compte, passe toutes bornes,--et, si nous tenions à la vengeance, celle-là nous serait amusante.

»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal traduire en ces manifestations mensongères où les gens se produisent. Nous nous efforcerions en vain de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée dans notre antichambre depuis un temps immémorial!--Nous nous sommes identifiés avec l’essence même de la Joie! avec l’idée vive de la Douleur! Que voulez-vous! C’est ainsi.--Seuls, entre les hommes, nous sommes parvenus à la possession d’une aptitude presque divine: celle de transfigurer, à notre simple contact, les félicités de l’Amour, par exemple, ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité. C’est là notre indicible secret! Instinctivement, nous nous refusons à le laisser transparaître,--pour épargner, autant que possible, à notre prochain, la honte de nous trouver incompréhensibles.--Hélas! nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilés d’une triple enveloppe de cire, d’or et de parchemin.

»Une seule larme de leur essence,--de cette essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que l’on se transmet, par héritage, comme un trésor sacré tout béni par les aïeux),--suffit à pénétrer bien des mesures d’eau claire, je vous assure, Lucienne! Et celles-ci, à leur tour, suffisent à embaumer bien des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années!... Mais nous ne sommes point pareils (et c’est là notre crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu’on dédaigne le plus souvent de refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à tous les souffles qui passent.--Ayant conquis une pureté de sensations inaccessible aux profanes, nous deviendrions menteurs, à nos propres yeux, si nous empruntions les pantomimes reçues et les expressions «consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous hâterions, en conscience, de le dissuader, s’il ajoutait foi, ne fût-ce qu’un instant, au premier cri que, parfois, nous arrache une incidence heureuse ou fatale.--C’est à la juste notion de la Sincérité que nous devons d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans les paroles, réservés dans les enthousiasmes, contenus dans les désespoirs.

»C’est donc la _qualité_ de nos facultés affectives qui nous vaut ces inculpations d’endurcissement?...--En vérité, chère Lucienne, si nous tenions (ce qu’à Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la plupart des individus,--à revendiquer de leurs entendements un autre hommage que l’indifférence,--il serait à désirer, en effet, comme vous le disiez tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un bon acteur vînt se placer derrière nous, passât ses bras sous les nôtres, puis parlât et gesticulât pour notre compte.--Nous serions sûrs, alors, de toucher la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles.

Madame Émery considérait, très pensive, le comte de W***.

--Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle, vous en viendrez à ne plus oser dire «bonjour» ou «bonsoir» de peur de paraître... emprunté... au commun des mortels!--Vous avez des instants exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de vous les avoir inspirés...--Parfois, vous m’avez éblouie des profondeurs de votre cœur et des douces expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne sais quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange et troublant souvenir!... Mais, que voulez-vous!... vous m’échappez--d’un regard où je ne puis vous suivre!--et je ne serai jamais bien persuadée que vous éprouvez vous-même, d’une manière autre qu’imaginaire, ce que vous faites ressentir.--C’est à cause de ceci, Max, que je ne puis que me séparer de vous.

--Je me résigne donc à ne pas être _ordinaire_, dussé-je encourir le dédain des braves gens qui (peut-être avec raison) se jugent mieux organisés que moi, répondit le comte.--Tout le monde, d’ailleurs, me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu d’éprouver quoi que ce soit. J’espère qu’il y aura bientôt quatre ou cinq cents théâtres par capitale, où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement mieux que dans la réalité, personne ne se donnera plus beaucoup la peine de vivre soi-même. Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir, on prendra une stalle, ce sera plus simple.--Ce biais ne sera-t-il pas mille fois préférable, au point de vue du bons sens?...--Pourquoi s’épuiser en passions destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie pas un peu, dans le cours d’un semestre?--Ah! si vous saviez quelle quantité de silence nous portons en nous!... Mais, pardon, Lucienne: voici dix heures et demie et je serais indiscret de ne point vous le rappeler, après votre confidence de tout à l’heure, murmura Maximilien en souriant et en se levant.

--Votre conclusion?... dit-elle.--J’arriverai à temps.

--Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un quidam s’écrie, à propos de l’un d’entre nous, en se frappant les parois antérieures de la poitrine comme pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même: «Il a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est, d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait qu’il a, lui, «trop de cœur pour avoir de l’intelligence!» ce qui prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de l’aveu même de celui qui nous le reproche. Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive? C’est comme si l’on disait: «Cette personne est trop bien élevée pour se donner la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent les bonnes manières? C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi dire, _mélancolique_ de certaines natures en présence de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est pas une différence: c’est un infini.

Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.

--Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, que, si contradictoires que semblent vos paroles ou vos manières d’être, quelquefois, dans les circonstances terribles ou joyeuses de votre existence, elles ne prouvent en rien que vous soyez...

--De bois!... acheva le comte avec un sourire.

Ils regardaient passer les voitures lumineuses. Maximilien fit signe à l’une d’elles, qui s’approcha. Lorsque Lucienne s’y fut assise, le jeune homme s’inclina, silencieusement.

--Au revoir! cria Lucienne, en lui envoyant un baiser.

La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux quelque temps, comme de raison; puis, remontant l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il rentra chez lui, au rond-point.

Quand il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant sa table de travail, prit, dans un nécessaire, une petite lime et parut absorbé dans le soin de se polir l’extrémité des ongles.

Puis il écrivit quelques vers sur une... vallée écossaise, dont le souvenir lui revint, assez étrangement, parmi les hasards de l’Esprit.

Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau, les parcourut,--et jeta le volume.

Deux heures de la nuit sonnèrent: il s’étira.

--Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable! murmura-t-il.

Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les tentures, alla vers un secrétaire, l’ouvrit, prit dans un tiroir un petit pistolet «coup de poing», s’approcha d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit, et haussa les épaules en fermant les yeux.

Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit; un peu de fumée partit, bleuâtre, de la poitrine du jeune homme, qui tomba, sur les coussins.

Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le motif de ses toilettes sombres, elle répond à ses amoureux, d’un ton enjoué:

--Bah! que voulez-vous! Le noir me va si bien!

Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son sein, comme l’aile d’un phalène sur une pierre tombale.

LE PLUS BEAU DINER DU MONDE!

Un coup du Commandeur! un coup de Jarnac!

(_Vieux dicton._)

Xanthus, le maître d’Ésope, déclara, sur la suggestion du fabuliste, que, s’il avait parié qu’il boirait la mer, il n’avait point parié de boire les fleuves qui «entrent dedans», pour me servir de l’aimable français de nos traducteurs universitaires.

Certes, une telle échappatoire était fort avisée; mais, l’Esprit de progrès aidant, ne saurions-nous en trouver, aujourd’hui, d’équivalentes? de tout aussi ingénieuses?--Par exemple:

«Retirez, au préalable, les poissons, qui ne sont point compris dans la gageure; filtrez!--Défalcation faite de ces derniers, la chose ira de soi.»

Ou, mieux encore:

«J’ai parié que je boirai la mer! bien; mais pas d’un seul trait! Le sage doit ne jamais précipiter ses actions: je bois lentement. Ce sera donc, simplement, _une goutte_, n’est-ce pas? chaque année.»

Bref, il est peu d’engagements qu’on ne puisse tenir d’une certaine façon... et cette façon pourrait être qualifiée de _philosophique_.

--«Le plus beau dîner du monde!»

Telles furent les expressions dont se servit, _formellement_, Mᵉ Percenoix, l’ange de l’Emphytéose, pour définir, d’une façon positive, le repas qu’il se proposait d’offrir aux notabilités de la petite ville de D***, où son étude florissait depuis trente ans et plus.

Oui. Ce fut au cercle,--le dos au feu, les basques de son habit sous les bras, les mains dans les poches, les épaules tendues et effacées, les yeux au ciel, les sourcils relevés, les lunettes d’or sur les plis de son front, la toque en arrière, la jambe droite repliée sur la gauche et la pointe de son soulier verni touchant à peine à terre,--qu’il prononça ces paroles.

Elles furent soigneusement notées en la mémoire de son vieux rival, Mᵉ Lecastelier, l’ange du Paraphernal, lequel, assis en face de Mᵉ Percenoix, le considérait d’un œil venimeux, à l’abri d’un vaste abat-jour vert.

Entre ces deux collègues, c’était une guerre sourde depuis le lointain des âges! Le repas devenait le champ de bataille longuement étudié par Mᵉ Percenoix et proposé par lui pour en finir. Aussi Mᵉ Lecastelier, forçant à sourire l’acier terni de sa face de couteau-poignard, ne répondit-il rien, sur le moment. Il se sentait attaqué. C’était l’aîné: il laissait Percenoix, son cadet, parler et s’engager comme une petite folle.--Sûr de lui (mais prudent!), il voulait, avant d’accepter la lutte, se rendre un compte méticuleux des positions et des forces de l’ennemi.

Dès le lendemain, toute la petite ville de D*** fut en rumeur. On se demandait quel serait le _menu_ du dîner.

Évoquant des sauces oubliées, le receveur particulier se perdait en conjectures. Le sous-préfet calculait et prophétisait des _suprêmes_ de phénix servis sur leurs cendres;--des phénicoptères inconnus voletaient dans ses rêves. Il citait Apicius.

Le conseil municipal relisait Pétrone, le critiquait. Les notables disaient: «Il faut attendre», et calmaient un peu l’effervescence générale. Tous les invités, sur l’avis du sous-préfet, prirent des amers huit jours à l’avance.

Enfin, le grand jour arriva.

La maison de Mᵉ Percenoix était sise près des Promenades, à une portée de fusil de celle de son rival.

Dès quatre heures du soir, une haie s’était formée, devant la porte, sur deux rangs, pour voir venir les convives. Au coup de six heures, on les signala.

L’on s’était rencontré aux Promenades, comme par hasard, et l’on arrivait ensemble.

Il y avait, d’abord, le sous-préfet, donnant le bras à madame Lecastelier; puis le receveur particulier et le directeur de la poste; puis trois personnes d’une haute influence; puis le docteur, donnant le bras au banquier; puis une célébrité, l’_Introducteur du phylloxera en France_; puis le proviseur du lycée, et quelques propriétaires fonciers. Mᵉ Lecastelier fermait la marche, prisant, parfois, d’un air méditatif.

Ces messieurs étaient en habit noir, en cravate blanche, et montraient une fleur à leur boutonnière: madame Lecastelier, maigre, était en robe de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante.

Arrivés devant le portail, et à l’aspect des panonceaux qui brillaient des feux du couchant, les convives se retournèrent vers l’horizon magique: les arbres lointains s’illuminaient; les oiseaux s’apaisaient dans les vergers voisins.

--Quel sublime spectacle! s’écria l’_Introducteur du phylloxera_ en embrassant, du regard, l’Occident.

Cette opinion fut partagée par les convives, qui humèrent, un instant, les beautés de la Nature, comme pour en dorer le dîner.

L’on entra. Chacun retint son pas dans le vestibule, par dignité.

Enfin, les battants de la salle à manger s’entr’ouvrirent. Percenoix, qui était veuf, s’y tenait seul, debout, affable.--D’un air à la fois modeste et vainqueur, il fit le geste circulaire de prendre place. De petits papiers portant le nom des convives étaient placés, comme des aigrettes, sur les serviettes pliées en forme de mitre. Madame Lecastelier compta du regard les convives, espérant que l’on serait treize à table: l’on était dix-sept.--Ces préliminaires terminés, le repas commença, d’abord silencieux; on sentait que les convives se recueillaient et prenaient, comme on dit, leur élan.

La salle était haute, agréable, bien éclairée; tout était bien servi. Le dîner était simple: deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, puis le dessert.

Mais tout était exquis!

De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard aux convives et à leur nature, était, précisément, _pour eux_ «le plus beau dîner du monde!» Autre chose eût été de la fantaisie, de l’ostentation,--eût _choqué_. Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane, eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie..., et madame Lecastelier se fût levée. Le plus beau dîner du monde n’est-il pas celui qui est à la pleine satisfaction du goût de ses convives?

Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec chaleur.

Soudain, après avoir pris le café, Mᵉ Lecastelier, que tout le monde regardait et plaignait sincèrement, se leva, froid, austère, et, avec lenteur, prononça ces paroles--au milieu d’un silence de mort:

--J’en donnerai _un_ plus beau l’année prochaine.

Puis, saluant, il sortit avec sa femme.

Mᵉ Percenoix s’était levé. Il calma, par son air digne, l’inexprimable agitation des convives et le brouhaha qui s’était produit après le départ des Lecastelier.

De toutes parts, les questions se croisaient:

--Comment ferait-il pour en donner un plus beau l’année prochaine, puisque CELUI de maître Percenoix était _le plus beau dîner du monde_?

--Projet absurde!

--Équivoque?

--Inqualifiable!

--Non avenu...

--Risible!!!

--Puéril...

--Indigne d’un homme de sens!

--La passion l’avait emporté;--l’âge, peut-être!

On rit beaucoup.--L’_introducteur du phylloxera_, qui, pendant le festin, avait fait des mamours à madame Lecastelier, ne tarissait pas en épigrammes:

--Ah! ah! En vérité!... Un plus beau!--Et comment cela?--Oui, comment cela?... La chose était des plus gaies!

Il ne tarissait pas.

Mᵉ Percenoix se tenait les côtes.

Cet incident termina joyeusement le banquet. Portant aux nues l’amphitryon, les convives, bras dessus bras dessous, s’élancèrent à la débandade hors de la maison, précédés des lanternes de leurs domestiques. Ils n’en pouvaient plus de rire devant l’idée saugrenue, présomptueuse même, et qui ne pouvait se discuter, de vouloir donner «un plus beau dîner que le plus beau dîner du monde».

Ils passèrent ainsi, fantastiques et hilares, dans la haie qui les avait attendus à la porte pour avoir des nouvelles.

Puis--chacun rentra chez soi.

Mᵉ Lecastelier eut une indigestion épouvantable. On craignit pour ses jours. Et Percenoix, qui ne «voulait pas la mort du pécheur», et qui, d’ailleurs, espérait encore jouir, l’année suivante, du _fiasco_ que ferait, nécessairement, son collègue, envoyait quotidiennement prendre le bulletin de la santé du digne tabellion. Ce bulletin fut inséré dans la feuille départementale, car tout le monde s’intéressait au pari imprudent: on ne parlait que du dîner. Les convives ne s’abordaient qu’en échangeant des mots à voix basse. C’était grave, très grave: l’honneur de l’endroit était en jeu.

Pendant toute l’année, Mᵉ Lecastelier se déroba aux questions. Huit jours avant l’anniversaire, ses invitations furent lancées. Deux heures après la tournée matinale du facteur, ce fut un branle-bas extraordinaire dans la ville. Le sous-préfet crut immédiatement de son devoir de renouveler la tournée des amers, par esprit d’équité.

Quand vint le soir du grand jour, les cœurs battaient. Ainsi que l’année précédente, les convives se rencontrèrent aux Promenades, comme par hasard. L’avant-garde fut signalée à l’horizon par les cris de la haie enthousiaste.

Et le même ciel empourprait, à l’Occident, la ligne des beaux arbres, lesquels étaient de magnifiques pieds de hêtre appartenant, par préciput et hors part, à Mᵉ Percenoix.

Les convives admirèrent tout cela de nouveau. Puis, l’on entra chez M. et madame Lecastelier, et l’on pénétra dans la salle à manger. Une fois assis, après les cérémonies, les convives, en parcourant le menu d’un œil sévère, s’aperçurent, avec une stupeur menaçante, que c’était le MÊME dîner!

Étaient-ils mystifiés? A cette idée, le sous-préfet fronça le sourcil et fit, en lui-même, ses réserves.

Chacun baissa les yeux, ne voulant point (par ce sentiment de courtoisie, de tact parfait, qui distingue les personnes de province), laisser éprouver à l’amphitryon et à sa femme l’impression du profond mépris que l’on ressentait pour eux.

Percenoix ne cherchait même pas à dissimuler la joie d’un triomphe qu’il crut désormais assuré. Et l’on déplia les serviettes.

O surprise! Chacun trouvait sur son assiette,--quoi?...--ce qu’on appelle un jeton de présence,--une pièce de vingt francs.

Instantanément, comme si une bonne fée eût donné un coup de baguette, il y eut une sorte de «passez, muscade!» général, et tous les «jaunets» disparurent dans l’enchantement d’une rapidité inconnue.

Seul, l’_Introducteur du phylloxera_, préoccupé d’un madrigal, n’aperçut le napoléon de son assiette qu’un bon moment après les autres.--Il y eut là un retard.--Aussi, d’un air gauche, embarrassé, et avec un sourire d’enfant, murmura-t-il du côté de sa voisine, quelques vagues paroles qui sonnèrent comme une petite sérénade:

--Suis-je étourdi! quelle inadvertance!--J’ai failli laisser tomber... maudite poche!... Cependant, c’est celle qui a introduit en France... On perd souvent, faute de précautions... l’on met son argent dans un gousset, par mégarde; puis, au moindre faux mouvement,--en déployant sa serviette, par exemple,--vlan! crac! bing! bonsoir!

Madame Lecastelier sourit, en fine mouche.

--Distraction des grands esprits!... dit-elle.

--Ne sont-ce pas les beaux yeux qui les causent? répondit galamment le célèbre savant, en _remettant_ dans sa poche de montre, avec une négligence enjouée, la belle pièce d’or qu’il avait failli perdre.

Les femmes comprennent tout ce qui est délicatesse,--et, tenant compte de l’intention qu’avait eue l’_Introducteur du phylloxera_, madame Lecastelier lui fit la gracieuseté de rougir deux ou trois fois pendant le dîner, alors que le savant, se penchant vers elle, lui parlait à voix basse.

--Paix, monsieur Redoubté!--murmurait-elle.

Percenoix, en vraie tête de linotte, ne s’était aperçu de rien et n’avait rien eu;--il jasait, en ce moment-là, comme une pie borgne, et s’écoutait lui-même, les yeux au plafond.

Le dîner fut brillant, très brillant. La politique des cabinets de l’Europe y fut analysée: le sous-préfet dut même regarder silencieusement, plusieurs fois, les trois personnes d’une haute influence, et celles-ci, pour lesquelles la Diplomatie n’avait dès longtemps plus d’arcanes, détournèrent les chiens par une volée de calembours qui firent l’effet de pétards. Et la joie des convives fut à son comble quand on servit le nougat, qui représentait, comme l’année précédente, la petite ville de D*** elle-même.

Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourna vers son voisin. Tous les sourcils étaient haussés et les yeux avaient cette expression atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une opinion.

--C’est le même dîner?

--Oui, le même.

Puis, après un soupir, un silence et une grimace méditative:

--Le même, absolument.

--Cependant, n’y avait-il pas _quelque_ chose?...

--Oui, oui, il y avait quelque chose!

--Enfin,--là,--il est plus beau!

--Oui, c’est curieux. C’est le même... et, cependant, il est plus beau!

--Ah! voilà qui est particulier!

Mais en quoi était-_il_ plus beau? Chacun se creusait inutilement la cervelle.

On se croyait, tout à coup, le doigt sur le point précis qui légitimait cette impression indéfinissable de _différence_ que chacun ressentait--et l’idée, rebelle, s’enfuyait comme une Galathée qui ne voudrait pas être vue.

Puis on se sépara, pour mûrir le problème plus librement.

Et, depuis lors, toute la petite ville de D*** est en proie à l’incertitude la plus lamentable. C’est comme une fatalité!... Personne ne peut éclaircir le mystère qui pèse encore aujourd’hui sur le festin victorieux de Mᵉ Lecastelier.

Mᵉ Percenoix, quelques jours après, étant plongé dans cette préoccupation,--glissa dans son escalier et fit une chute dont il décéda.--Lecastelier le pleura bien amèrement.

Aujourd’hui, durant les longues soirées d’hiver, soit à la sous-préfecture, soit à la recette particulière, on parle, on devise, on se demande, on rêve, et le thème éternel est remis sur le tapis. On y renonce!... On arrive bien à _un cheveu près_, comme à l’aide d’une 168e décimale, puis l’_x_ du rapport se recule indéfiniment, entre ces deux affirmations à confondre l’Esprit-humain,--mais qui constituent le Symbole des préférences _indiscutables_ de la Conscience-publique, sous la voûte des cieux:

LE MÊME... ET, CEPENDANT, PLUS BEAU!

LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME

_A Monsieur Catulle Mendès._

«Un de ces hommes devant lesquels la Nature peut se dresser et dire: «Voilà un Homme!»

SHAKESPEARE, _Jules César_.

Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein d’étoiles. A cette époque, les exigences d’une loi militaire pesaient encore sur les citadins et, d’après les injonctions relatives au couvre-feu, les garçons des établissements encore illuminés s’empressaient pour la fermeture.

Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les papillons de gaz des girandoles s’envolaient très vite, un à un, dans l’obscurité. L’on entendait du dehors le brouhaha des chaises portées en quatuors sur les tables de marbre; c’était l’instant psychologique où chaque limonadier juge à propos d’indiquer, d’un bras terminé par une serviette, les fourches caudines de la porte basse aux derniers consommateurs.

Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De rares feuilles jaunies, poussiéreuses et bruissantes, filaient dans les rafales, heurtant les pierres, rasant l’asphalte, puis, semblances de chauves-souris, disparaissaient dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée de jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard du Crime où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés à l’envi tous les Médicis, tous les Salviati et tous les Montefeltre, se dressaient, repaires du Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides. Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient plus rares; çà et là, de sceptiques falots de chiffonniers luisaient déjà, phosphorescences dégagées par les tas d’ordures au-dessus desquels ils erraient.

A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère à l’angle d’un café d’assez luxueuse apparence, un grand passant à physionomie saturnienne, au menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux longs cheveux grisonnants sous un feutre genre Louis XIII, ganté de noir sur une canne à tête d’ivoire et enveloppé d’une vieille houppelande bleu de roi, fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui le séparait du boulevard Bonne-Nouvelle.

Ce personnage attardé regagnait-il son domicile? Les seuls hasards d’une promenade nocturne l’avaient-ils conduit à ce coin de rue? Il eût été difficile de le préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en apercevant tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites et longues comme sa personne--sortes de miroirs publics d’attenance, parfois, aux devantures d’estaminets marquants--il fit une halte brusque, se campa, de face, vis-à-vis de son image et se toisa, délibérément, des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant son feutre, d’un geste qui sentait son autrefois, il se salua non sans quelque courtoisie.

Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors de reconnaître l’illustre tragédien Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, rejeton d’une très digne famille de pilotes malouins et que les mystères de la Destinée avaient induit à devenir grand premier rôle de province, tête d’affiche à l’étranger et rival (souvent heureux) de notre Frédérick-Lemaître.

Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de stupeur, les garçons du café voisin endossaient les pardessus aux derniers habitués, leur désaccrochaient les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond sur un plateau le billon de la journée. Cette hâte, cet effarement provenaient de la présence menaçante de deux subits sergents de ville qui, debout sur le seuil et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le patron retardataire.

Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs châssis de fer,--à l’exception du volet de la glace qui, par une inadvertance étrange, fut omis au milieu de la précipitation générale.

Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval seul, inattentif à toute cette disparition, était demeuré dans son attitude extatique au coin de la rue Hauteville, sur le trottoir, devant la glace oubliée.

Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à l’artiste la sensation que celui-ci eût éprouvée en se baignant dans un étang; Chaudval frissonnait.

Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le comédien venait de s’apercevoir vieillissant.

Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et sel, tournaient au clair de lune; c’en était fait! Adieu rappels et couronnes, adieu roses de Thalie, lauriers de Melpomène! Il fallait prendre congé pour toujours avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious et des Laruettes, des grandes livrées et des rondeurs, des Dugazons et des ingénues!

Il fallait descendre en toute hâte du chariot de Thespis et le regarder s’éloigner emportant les camarades! Puis, voir les oripeaux et les banderoles qui, le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues, jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître au coude lointain de la route, dans le crépuscule.

Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine (c’était un excellent homme), soupira. Un brouillard lui passa devant les yeux; une espèce de fièvre hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses prunelles.

La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace providentielle finit par donner à ses pupilles cette faculté d’agrandir les objets et de les saturer de solennité, que les physiologistes ont constatée chez les individus frappés d’une émotion très intense.

Le long miroir se déforma donc sous ses yeux chargés d’idées troubles et atones. Des souvenirs d’enfance, de plages et de flots argentés, lui dansèrent dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa d’abord la sensation de l’eau dormante d’un golfe. Puis s’enflant encore, grâce aux soupirs du vieillard, la glace revêtit l’aspect de la mer et de la nuit, ces deux vieilles amies des cœurs déserts.

Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le réverbère qui rougissait la bruine froide derrière lui, au-dessus de sa tête, lui sembla, répercuté au fond de la terrible glace, comme la lueur d’un _phare_ couleur de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau perdu de son avenir.

Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute taille, avec un éclat de rire nerveux, faux et amer, qui fit tressaillir, sous les arbres, les deux sergents de ville. Fort heureusement pour l’artiste, ceux-ci, croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux déçu, peut-être, continuèrent leur promenade officielle sans accorder plus d’importance au misérable Chaudval.

--Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix basse, comme le condamné à mort qui, subitement réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon ami.»

Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue, avec une prostration hébétée.

--J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai chargé, l’autre soir, mademoiselle Pinson, ma bonne camarade (qui a l’oreille du ministre et même l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants, cette place de gardien de phare dont jouissaient mes pères sur les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends maintenant l’effet bizarre que m’a produit ce réverbère dans cette glace!... C’était mon arrière-pensée.--Pinson va m’envoyer mon brevet, c’est sûr. Et j’irai donc me retirer dans mon phare comme un rat dans un fromage. J’éclairerai les vaisseaux au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a toujours l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile qui, décidément, convient à mes vieux jours.

Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie.

--Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa houppelande, mais... cette lettre remise par le facteur au moment où je sortais, c’est sans doute la réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la lire et je l’oublie!--Vraiment, je baisse!--Bon! la voici!

Chaudval venait d’extraire de sa poche une large enveloppe, d’où s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel qu’il ramassa fiévreusement et parcourut, d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère.

--Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé, mon Dieu!» ajouta-t-il comme par une vieille habitude machinale et d’une voix de fausset si brusque, si différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui, croyant à la présence d’un tiers.

--Allons, du calme et... _soyons homme!_ reprit-il bientôt.

Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, s’arrêta comme changé en statue de sel; ce mot semblait l’avoir immobilisé.

--Hein? continua-t-il après un silence.--Que viens-je de souhaiter là?--D’être un Homme?... Après tout, pourquoi pas?

Il se croisa les bras, réfléchissant.

--Voici près d’un demi-siècle que je _représente_, que je _joue_ les passions des autres sans jamais les éprouver,--car, au fond, je n’ai jamais rien éprouvé, moi.--Je ne suis donc le semblable de ces «autres» que pour rire!--Je ne suis donc qu’une _ombre_? Les passions! les sentiments! les actes réels! RÉELS! voilà,--voilà ce qui constitue L’HOMME proprement dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer dans l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou quelque sentiment _réel_..., puisque c’est la condition _sine qua non_ sans laquelle on ne saurait prétendre au titre d’Homme. Voilà qui est solidement raisonné; cela crève de bon sens.--Choisissons donc d’éprouver celle qui sera le plus en rapport avec ma nature enfin ressuscitée.

Il médita, puis reprit mélancoliquement:

--L’Amour?... trop tard.--La Gloire?... je l’ai connue!--L’Ambition?... Laissons cette billevesée aux hommes d’État!

Tout à coup, il poussa un cri:

--J’y suis! dit-il: LE REMORDS!...--voilà ce qui sied à mon tempérament dramatique.

Il se regarda dans la glace en prenant un visage convulsé, contracté, comme par une horreur surhumaine.

--C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste! Hamlet! Érostrate!--Les spectres!... Oh! oui! Je veux voir de _vrais_ spectres, à mon tour!--comme tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas pouvoir faire un pas sans spectres.

Il se frappa le front.

--Mais _comment_?... Je suis innocent comme l’agneau qui hésite à naître?

Et, après un _temps_ nouveau:

--Ah! _qu’à cela ne tienne!_ reprit-il: qui veut la fin veut les moyens!... J’ai bien le droit de venir à tout prix ce que _je devrais_ être. J’ai droit à l’Humanité!--Pour éprouver des remords il faut avoir commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes: qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour... pour le bon motif?--Oui...--Soit! (Et il se mit à faire du dialogue:)--Je vais en perpétrer d’affreux.--Quand?--Tout de suite. Ne remettons pas au lendemain!--Lesquels?--Un seul!... Mais grand!--mais extravagant d’atrocité! mais de nature à faire sortir de l’enfer toutes les Furies!--Et lequel?--Parbleu, le plus éclatant... Bravo! J’y suis! L’INCENDIE! Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler mes malles! de revenir, dûment blotti derrière la vitre de quelque fiacre, jouir de mon triomphe au milieu de la foule épouvantée! de bien recueillir les malédictions des mourants,--et de gagner le train du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour le reste de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans mon phare! dans la lumière! en plein Océan! où la police ne pourra, par conséquent, me découvrir jamais,--mon crime étant _désintéressé_. Et j’y râlerai seul.--(Chaudval ici se redressa, improvisant ce vers d’allure absolument cornélienne:)

Garanti du soupçon par la grandeur du crime!

C’est dit.--Et, maintenant--acheva le grand artiste en ramassant un pavé après avoir regardé autour de lui pour s’assurer de la solitude environnante--et maintenant, toi, tu ne refléteras plus personne.

Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en mille épaves rayonnantes.

Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte--comme satisfait de cette première mais énergique action d’éclat--Chaudval se précipita vers les boulevards où, quelques minutes après et sur ses signaux, une voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut.

Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre immense, jaillissant de grands magasins de pétrole, d’huiles et d’allumettes, se répercutaient sur toutes les vitres du faubourg du Temple. Bientôt les escouades des pompiers, roulant et poussant leurs appareils, accoururent de tous cotés, et leurs trompettes, envoyant des cris lugubres, réveillaient en sursaut les citadins de ce quartier populeux. D’innombrables pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la foule encombrait la grande place du Château-d’Eau et les rues voisines. Déjà des chaînes s’organisaient en hâte. En moins d’un quart d’heure un détachement de troupes formait cordon aux alentours de l’incendie. Des policiers, aux lueurs sanglantes des torches, maintenaient l’affluence humaine aux environs.

Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus. Tout le monde vociférait. On distinguait des cris lointains parmi le crépitement terrible du feu. Les victimes hurlaient, saisies par cet enfer, et les toits des maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles, celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient, devenaient, hélas! sans ressource et sans asile.

Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses malles, stationnait derrière la foule arrêtée au Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se tenait Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps à autre il écartait le store et contemplait son œuvre.

--Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en horreur à Dieu et aux hommes!--Oui, voilà, voilà bien le trait d’un réprouvé!...

Le visage du bon vieux comédien rayonnait.

--O misérable! grommelait-il, quelles insomnies vengeresses je vais goûter au milieu des fantômes de mes victimes! Je sens sourdre en moi l’âme des Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de la gloire!... des Rostopschine, brûlant Moscou par patriotisme! des Alexandre, brûlant Persépolis par galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle par devoir, n’ayant pas d’autre moyen _d’existence_!--J’incendie parce que je me dois à moi-même!... Je m’acquitte! Quel Homme je vais être! Comme je vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on éprouve quand on est bourrelé.--Quelles nuits, magnifiques d’horreur, je vais délicieusement passer!... Ah! je respire! je renais!... j’existe!... Quand je pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme je ne suis, aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier d’échafaud,--fuyons avec la rapidité de l’éclair! Allons nous enfermer dans notre phare, pour y jouir en paix de nos remords.

Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination sans encombre, prenait possession de son vieux phare désolé, situé sur nos côtes septentrionales: flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour lui.

A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque: ce n’était qu’une superfétation, une sinécure, un logement avec un feu sur la tête et dont tout le monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval.

Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa couche, des vivres et un grand miroir pour y étudier ses effets de physionomie, s’y enferma, sur-le-champ, à l’abri de tout soupçon humain.

Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme des cieux baignait ses stellaires clartés. Il regardait les flots assaillir sa tour sous les sautes du vent, comme le Stylite pouvait contempler les sables s’éperdre contre sa colonne aux souffles du shimiel.

Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée des bâtiments ou les voiles des pêcheurs.

A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.--Il montait et descendait l’escalier de pierre.

Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous, assis dans sa chambre, à soixante pieds au-dessus des flots, relisait un journal de Paris où l’histoire du grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était retracée.

--Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes dans les caves de pétrole. Un monstrueux incendie qui avait tenu sur pied, toute la nuit, les pompiers et le peuple des quartiers environnants, s’était déclaré au faubourg du Temple.

Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses familles étaient plongées dans la plus noire misère.

La place tout entière était en deuil, et encore fumante.

On ignorait le nom du misérable qui avait commis ce forfait et, surtout, le _mobile_ du criminel.

A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant fiévreusement les mains, s’écria:

--Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis! Vais-je être assez hanté? Que de spectres je vais voir! Je savais bien que je deviendrais un Homme!--Ah! le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le fallait!... il le fallait!

En relisant la feuille parisienne, comme il y était mentionné qu’une représentation extraordinaire serait donnée au bénéfice des incendiés, Chaudval murmura:

--Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon talent au bénéfice de mes victimes!--C’eût été ma soirée d’adieux.--J’eusse déclamé _Oreste_. J’eusse été bien nature...

Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son phare.

Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les nuits.

Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une chose atroce!

Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience ne lui criait aucun remords. Nul spectre ne se montrait!--Il n’éprouvait _rien, mais absolument rien_!...

Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait pas.

Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait que sa tête débonnaire n’avait point changé.--Furieux, alors, il sautait sur les signaux, qu’il faussait, dans la radieuse espérance de faire sombrer au loin quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler le remords rebelle!--d’exciter les spectres!

Peines perdues!

Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait rien. Il ne voyait aucun menaçant fantôme. Il ne dormait plus, tant le désespoir et la _honte_ l’étouffaient.--Si bien qu’une nuit, la congestion cérébrale l’ayant saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il criait,--au bruit de l’océan et pendant que les grands vents du large souffletaient sa tour perdue dans l’infini:

--Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que je voie, ne fût-ce qu’un spectre!--_Je l’ai bien gagné!_

Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point cette faveur,--et le vieux histrion expira, déclamant toujours, en sa vaine emphase, son grand souhait de voir des spectres...--_sans comprendre qu’il était, lui-même, ce qu’il cherchait_.

FLEURS DE TÉNÈBRES

_A Monsieur Léon Dierx._

«Bonnes gens, vous qui passez, Priez pour les trépassés!»

INSCRIPTION AU BORD D’UN GRAND CHEMIN.

O belles soirées! Devant les étincelants cafés des boulevards, sur les terrasses des glaciers en renom, que de femmes en toilettes voyantes, que d’élégants «flâneurs» se prélassent!

Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent avec leurs corbeilles.

Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, toutes cueillies, mystérieuses...

--Mystérieuses?

--Oui, s’il en fut!

Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à Paris même, certaine agence sombre qui s’entend avec plusieurs conducteurs d’enterrement luxueux, avec des fossoyeurs même, à cette fin de desservir les défunts du matin en ne laissant pas _inutilement_ s’étioler, sur les sépultures fraîches, tous ces splendides bouquets, toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, par centaines, la piété filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les catafalques.

Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les ténébreuses cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est pressé de s’en revenir;--cela se conçoit!...

C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent à cœur-joie. Ils n’oublient pas les fleurs, ces messieurs! Ils ne sont pas dans les nuages. Ils sont gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, en silence. Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau propice, est pour eux l’affaire d’un instant.

Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis transportent la précieuse cargaison chez des fleuristes amies qui, grâce à leurs doigts de fées, sertissent de mille façons, en maints bouquets de corsage et de main, en roses isolées, même, ces mélancoliques dépouilles.

Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties chacune de sa corbeille. Elles circulent, disons-nous, aux premières lueurs des réverbères, sur les boulevards, devant les terrasses brillantes et dans les mille endroits de plaisir.

Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir des élégantes pour lesquelles ils conçoivent quelque inclination, achètent ces fleurs à des prix élevés et les offrent à ces dames.

Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent avec un sourire indifférent et les gardent à la main,--ou les placent au joint de leur corsage.

Et les reflets du gaz rendent les visages blafards.

En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des fleurs de la Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de l’amour qu’elles donnent et de celui qu’elles reçoivent.

L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR

«Utile dulci.»

FLACCUS.

C’en est fait!--Nos victoires sur la Nature ne se comptent plus. Hosannah! Plus même le temps d’y penser! Quel triomphe!... A quoi bon penser, en effet?--De quel droit?--Et puis: penser? au fond, qu’est-ce que ça veut dire? Mots que tout cela!... Découvrons à la hâte! Inventons! Oublions! Retrouvons! Recommençons et--passons! Ventre à terre! Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens.

O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments de la Science deviennent des jouets entre les mains des enfants! Témoin le délicieux Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern), pour l’_Analyse chimique du dernier soupir_.

Prix: un double thaler--(7 fr. 95 avec la boîte),--un don!...--Affranchir. Succursales à Paris, à Rome et dans toutes les capitales.--Le port en sus.--Éviter les contrefaçons.

Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant, regretter leurs parents sans douleur.

Ah! le bien-être physique avant tout!--Dût-il ressembler à la description que le moraliste nous donne de l’intérieur du couvent dans _Justine, ou la Vertu récompensée_.

C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne revient pas.

Un pareil instrument trouve, tout naturellement, sa place parmi les étrennes utiles à propager dans les familles, à ce double titre: la joie des enfants et la tranquillité des parents.

L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques, le suspendre aux arbres de Noël, etc.

L’illustre inventeur fait une remise aux journaux qui voudront l’offrir en prime à leurs abonnés; il se recommande également aux promoteurs de tombolas; les loteries nationales en redemandent.

Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette d’un aïeul dans un dîner de fête--ou dans un repas de noces--ou dans la corbeille, comme présent à la belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la main à la main, aux progénitures de ses vieux amis de la province lorsqu’on désire causer à ceux-ci ce qui s’appelle une charmante surprise.

Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir dans une petite ville.--Les mères de famille, ayant fait leurs emplettes, sont rentrées chacune chez soi. L’on a dîné.--La famille a passé au salon. C’est l’une de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de l’âtre, les parents somnolent un peu. La lampe est baissée, et l’abat-jour adoucit encore sa lumière. Les mèches des bonnets de soie noire dépassent, inclinées, les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois si tragique, est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des dormeurs. Le vieil invité, disciple (tout bas) de Voltaire, digère paisiblement, plongé dans quelque moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale de la jeune fille piquant sa broderie auprès de la table et scandant ainsi la paisible respiration des auteurs de la sienne, le tout mesuré sur le tic-tac de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire la quiétude bien acquise.

Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de vous exclure, vous rajeunit, comme un habile tapissier rénove des meubles d’antan!

Mais, ne nous attendrissons pas.

A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu de faire du bruit et de réveiller les parents en courroux, avec leurs anciens jouets,--si tapageurs!--Regardez!--Les voici qui viennent, sur la pointe des pieds, _on tip toe_, en comprimant les frais éclats de leur fou rire inextinguible.--Chut!... Ils approchent, innocemment, de la bouche de leurs ascendants le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior)!--(En France on prononce _Bertrand_, pour aller plus vite.)

C’est là le jeu!--Pauvres petits!...--Ils s’exercent!... Ils préludent à ce moment (hélas! auquel il devrait être si normal de s’habituer de bonne heure), où ils feront la chose _pour de vrai_. Ils usent ainsi, par une sorte de gymnastique morale, le _trop_ poignant du chagrin futur qu’ils éprouveraient de la perte de leurs proches (n’étant cette factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance, le crève-cœur final!

L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans cet alambic de luxe, bon nombre d’_avant-derniers_ souffles, pendant le sommeil de la Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître _en quoi_ s’en différencie le _premier_ du sommeil de la Mort. Cet amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant préventif, qui dépure, d’ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions _trop_ douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui, ALORS, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes.

Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères têtes blondes!--Avec quelle douce mélancolie ne presse-t-on pas contre son cœur ces gais espiègles!

Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de philosophe, résister au devoir de le redire?... Fût-ce à contre-cœur?--C’est un joyau scientifique,--indispensable dans tout salon de bonne compagnie,--et les services qu’il peut rendre à la société proprement dite et au Progrès prescrivent à tous égards l’obligation de le préconiser avec feu.

On ne saurait trop inculquer au jeune âge--et bientôt, même, au bas âge,--le goût de ce délassement hygiénique.

L’appareil Schneitzoëffer (junior)--le seul dont l’usage donne du ton aux nerfs des enfants _trop_ aimants,--est appelé à devenir, pour ainsi dire, le _vade mecum_ du collégien en vacances, qui en étudiera l’application, l’aimable mutin, entre celle de deux verbes pronominaux ou déponents. Ses maîtres lui indiqueront cela comme devoir à faire.--A la rentrée, le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre.

Heureux siècle!--Au lit de mort, maintenant, quelle consolation pour les parents de songer que ces doux êtres--trop aimés!--ne perdront plus le temps--le temps, qui est de l’argent!--en flux inutiles des glandes lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent, presque toujours, les décès inopinés!... Que d’inconvénients évités par l’emploi quotidien de ce préservatif!

Une fois le pli bien pris, les héritiers,--ayant acquis l’indifférence éclairée, sympathique, attristée, convenable, enfin,--devant le trépas des leurs,--en ayant, disons-nous, dilué la désolation de longue main,--n’auront plus à redouter les conséquences du trouble et de l’ahurissement où la soudaineté des apprêts lugubres plongeait parfois les ancêtres: ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard.

Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi dire, à la diable.

Notre devise doit être en toute circonstance (ne l’oublions jamais!) celle-ci:--Du calme!--Du calme.--Du calme.

Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers jours, l’effarement et le désarroi du moment dont ne profite que la rapacité proverbiale des fossoyeurs--(quels noirs tracassiers!...),--les testaments rédigés à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,--olographes incompréhensibles sur lesquels s’abat la volée de corbeaux des hommes de loi au grand préjudice des collatéraux, devenus inconsolables,--les suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les moribonds, l’incurie de la maison mortuaire, les dilapidations des serviteurs,--que de détriments peut conjurer l’usage journalier de l’appareil Schneitzoëffer (junior)!

On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,--et l’on ne s’apercevra même pas, dans la maison, que vous avez disparu. Tout continuera, sur l’heure même, son train-train raisonnable.

Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans quelque dix ans, le tableau de la _Fille du Tintoret_ ne sera plus remarquable que comme coloration, et les marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se comprendront plus que comme musique de danse.

Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés doit lutter Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui ou non, dans un siècle pratique, positif et de lumières? Oui.--Eh bien! soyons de notre siècle! Il faut être de son siècle.--Qui est-ce qui veut souffrir, aujourd’hui? En réalité?--Personne.--Donc, plus de fausse pudeur ni de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités stériles, dommageables, le plus souvent exagérées, et dont ne sont même plus dupes les passants--aux coups de chapeaux convenus devant les corbillards.

Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de sincérité!--Quelques grands airs que nous prenions, étions-nous visibles au microscope solaire il y a quelques années? Non. Donc ne condamnons pas trop vite ce qui nous choque, faute d’habitude et de réflexion suffisante! Courageux libres penseurs, mettons à la mode la dignité souriante de la douleur filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés qui frisent, parfois, le grotesque.

Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a perdu sa vieille mère, par exemple, n’est-elle pas (de nos jours) un luxe que les indigents, harcelés par une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? Le loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première nécessité: l’on peut, enfin, _s’en passer_. Les gémissements des personnes aisées sont-ils autre chose qu’un gaspillage du temps social compensé par le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées de dame Fortune, renfoncent les leurs.

Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais des besogneux: il se fait offrir, implicitement, le coût social de cette prérogative, les pleurs, par ceux-là mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la dérobée.

Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande Famille humaine; c’est démontré. Dès lors, pourquoi regretter celui-ci plutôt que celui-là?... Concluons: puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux s’habituer à l’oubli _immédiat_?--Les grimaces les plus affolées, les sanglots, les hoquets les mieux entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus désolées ne ressuscitent, hélas! personne.

Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans quoi ne serions-nous pas bientôt serrés, sur la planète, comme un banc de harengs?--Prolifères comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. L’inéluctable prophétie des économistes s’accomplirait à courte échéance; le digne Polype humain mourrait de pléthore,--et,--les débouchés intermittents des guerres ou des épidémies une fois reconnus insuffisants,--s’assommer, réciproquement, à grands coups de sortie-de-bal, deviendrait indispensable si l’on persistait à vouloir respirer ou circuler sur ce globe,--sur ce globe où la Science nous prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine provisoire.

Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour ces sombres écrivains qu’il faut relire plusieurs fois si l’on veut pénétrer la _véritable_ signification de ce qu’ils disent.

--«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! Faites-vous servir! 7 fr. 95 avec la boîte!--Voyez... mesdames et messieurs, voilà l’objet!... L’âme est au fond. Elle doit être au fond!--Le tableau que vous apercevez là, sur la devanture, au bout de ma baguette, représente l’illustre professeur, au moment où, débarquant sur les bords heureux de la Seine, il est accueilli par M. Thiers, le Shah de Perse, et une foule de personnages éclairés.--L’instrument est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on veut bien prendre la peine de parcourir--(non d’un œil hagard et distrait, comme celui dont vous m’honorez en ce moment sublime, mais avec attention et maturité)--l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs employés,--révulsifs, toxiques et sternutatoires,--étant le secret de l’inventeur, l’Administration des brevets nous interdit, malheureusement, de les divulguer. L’avis nous en est parvenu hier, par les soins du Bureau des cocardes.

»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, classe à laquelle s’adresse, tout spécialement, le professeur, nous pouvons révéler que la mixture contenue dans la boule de cristal multicolore dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base de nitro-glycérine et chacun sait que rien n’est plus inoffensif et plus onctueux que la glycérine. On l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant de s’en servir.)--Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques du cœur sont le succès de l’époque! On les enlève par grosses! La manufacture de Nuremberg est surmenée!...

»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même est aux abois, ne pouvant plus suffire aux commandes, malgré les obstacles que lui suscite, à tout instant, le clergé.

»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des familles, cet Appareil s’impose aux parents sérieux qui, revenus des préjugés du cœur, jugent que si le sentiment est chose à ses moments suave, pas _trop_ n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!--L’Humanité, en effet, sous l’antique lumière des astres, ne s’appelle plus, aujourd’hui, que le public et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à témoin non plus un vague et démodé firmament, mais le Système solaire, mesdames et messieurs, oui, le Système solaire! depuis Mercure jusqu’à l’inévitable Zêta Herculis[7].»

[7] Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre Système solaire se dirige, insensiblement, vers le point céleste marqué par la sixième étoile de la constellation d’Hercule, (soit _Zêta Herculis_, d’après notre langage). Ce gouffre igné,--de dimensions telles que les chiffres qui l’expriment confondraient quelque peu la pensée (si, pour ceux qui pensent, le ciel apparent pouvait avoir une importance quelconque)--semble, en astronomie, devoir être la fin ou l’effacement _inévitable_, en effet, de notre ensemble de phénomènes.--C’est, sans doute, à ce dénouement que veut faire allusion le professeur bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous autres Français, c’est que nous le savons aussi bien que lui et que d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser.

LES BRIGANDS

_A Monsieur Henri Roujon._

Qu’est le Tiers-État? Rien.--Que doit-il être? Tout.

SULLY,--puis, SIEYÈS.

Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime des d’Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de voir.

Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par des passions;--comme partout, la bourgeoisie s’y conciliait l’estime générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées, lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux violoneux de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie d’un ton péremptoire.

L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas reconnu le violoneux, s’exécuta gracieusement; mais, de retour à Pibrac, il conta son aventure d’une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut comme une bande de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs incendies et leurs déprédations.

Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. Non point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s’était coupé,--et ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder toutes les choses qu’ils tiennent: ténacité qui, d’ailleurs, est le signe distinctif des gens sensés et éclairés.

La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la Justice de paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d’un air plus crâne que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela «mousquetaire», ce qui chatouilla doucement leurs cœurs réciproques.

--Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars.

--Ah! mon Dieu!

--C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, moi-même, chez nos fermiers...

--Tu n’iras pas.

--Et pourquoi non?

--Les brigands.

--Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!

--Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens qui se devinent.

--Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les deux extrémités de mon foulard.

--Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure: tu dois faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée.

La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et dispos, au gai soleil.

--Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un grand geste d’insouciance--et de manière à ce que la phrase fût entendue de son épouse,--allons! le moment est venu. On ne meurt qu’une fois!

Les dames, dans l’admiration, regardaient ces modernes paladins et leur bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l’automne.

Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt des bras qui voulaient, en vain, les retenir...

--Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage.

Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la grand’place, où déjà quelques-uns d’entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer, aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse--dont ils renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil.

Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en marche aux mâles accents de _la Parisienne_, entonnée par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient. Pendant qu’aux fenêtres lointaines des mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, on distinguait le chant héroïque:

En avant, marchons Contre leurs canons! A travers le fer, le feu des bataillons!

Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de mugissement:

Courons à la victoire!

Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux.

La journée fut bonne.

Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le chapitre de l’honnêteté, halte-là! par exemple: intègres à faire pendre un enfant pour une pomme.

Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de l’affermage et, après avoir échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme:--«Les bons comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon rat», ou «Qui travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot métier», ou «Qui paie ses dettes, s’enrichit», et autres dictons d’usage, chaque propriétaire, se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en ferme,--et, à la brune, l’on se remit en route pour Nayrac.

Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes!--En effet, certains récits des paysans avaient appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de voleurs réels et,--surtout à l’époque de la recette,--la route n’était positivement plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à _la Parisienne_.

La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement... Brrr!... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de temps à autre, que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour des honnêtes gens!

Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!--des figures effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on entendit un piétinement de chevaux et un terrible _Qui vive!_ retentit dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre deux noirs nuages.

Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route.

Qu’était-ce que ces hommes?--Évidemment des malfaiteurs! Des bandits!--Évidemment!

Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!--lesquels avaient eu, exactement, la même idée que ceux de Nayrac.

Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.

Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,--de même qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,--il était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils redoutaient.

En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme d’une égide.

Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse, si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.--Bref, ce fut une extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à bout!

Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.

S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.

Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, comme la fusillade continuait, les bons brigands le virent, soudain, tressaillir et se poser un doigt méditatif sur l’extrémité du nez.

Relevant la tête:--«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! Il ne s’agit pas de nous... Il y a malentendu... C’est un quiproquo... Courons, avec nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le bruit vient de la grand’route.»

Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre,--dont la lune, maintenant, éclairait l’horreur.

Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.

A la vue de ce spectacle formidable, de tous ces morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands, consternés, demeurèrent sans parole, ivres de stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure compréhension de l’événement commença, dès lors, à entrer dans leurs esprits.

Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.

--O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement basse--(et ses dents claquaient d’une peur qui semblait encore plus terrifiante que la première),--ô mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de ces dignes bourgeois! Et gagnons la frontière! Et fuyons à toutes jambes! Et ne remettons jamais les pieds dans ce pays-ci!

Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde mais électrique!--et provenue, à coup sûr d’une expérience profonde, d’une éternelle connaissance de la vitalité, de _l’Honneur_ du Tiers-État:

--ILS VONT PROUVER... QUE C’EST NOUS.....

LA REINE YSABEAU

_A Monsieur le comte d’Osmoy._

Le Gardien du Palais-des-Livres dit «La reine Nitocris, la Belle aux joues de rose, veuve de Papi Ier, de la 10e dynastie, pour venger le meurtre de son frère, invita les conjurés à venir souper avec elle dans une salle souterraine de son palais d’Aznac, puis disparaissant de la salle, ELLE Y FIT ENTRER, SOUDAINEMENT, LES EAUX DU NIL.»

MANÉTHON.

Vers 1404--(je ne remonte si haut que pour ne pas choquer mes contemporains)--Ysabeau, femme du roi Charles VI, régente de France, habitait, à Paris, l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu sous le nom de l’hôtel Barbette.

Là se projetaient les fameuses parties de joutes aux flambeaux sur la Seine; c’étaient des nuits de gala, des concerts, des festins, enchantés tant par la beauté des femmes et des jeunes seigneurs que par le luxe inouï que la cour y déployait.

La reine venait d’innover ces robes «à la gore» où l’on entrevoyait le sein à travers un lacis de rubans agrémentés de pierreries et ces coiffures qui nécessitèrent d’exhausser de plusieurs coudées le cintre des portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des courtisans (qui se trouvait proche du Louvre) était la grand’salle et la terrasse d’orangers de l’argentier du roi, messire Escabala. On y jouait sur table chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient des dés sur des enjeux capables d’affamer des provinces. On gaspillait quelque peu les lourds trésors amassés, si péniblement, par l’économe Charles V. Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, tailles, corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes et gabelles jusqu’à merci. La joie était dans tous les cœurs.--C’était en ces jours, aussi, que, sombre, se tenant à l’écart et devant commencer par abolir, dans ses États, tous ces hideux impôts, Jean de Nevers, chevalier, seigneur de Salins, comte de Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France et doyen des pairs, cousin du roi, soldat devant être désigné, par le Concile de Constance, comme le _seul_ chef d’armées auquel on dût obéir sans excommunication et aveuglément, premier grand feudataire du royaume, premier sujet du roi (qui n’est, lui-même, que le premier sujet de la nation), duc héréditaire de Bourgogne, futur héros de Nicopolis--et de cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les Flamands, il s’acquit l’héroïque surnom de _Sans Peur_ devant toute l’armée en délivrant la France d’un premier ennemi;--c’était en ces jours, disons-nous, que le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, que Jean sans Peur, enfin, déjà songeait à défier, à feu et à sang, pour sauver la Patrie, Henri de Derby, comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom, roi d’Angleterre, et qui,--lorsque sa tête fut mise à prix par ce roi,--n’obtint de la France que d’être déclaré traître.

On s’essayait gauchement aux premiers jeux de cartes importés, depuis quelques jours, par Odette de Champ-d’Hiver.

Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là des vins provenus des meilleurs coteaux du duché de Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les Virelais du duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui ont raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On discutait modes et armureries; souvent l’on chantait des couplets dissolus.

La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était une aimable enfant, des plus jolies. Son sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes. Il était de notoriété que la grâce de son accueil était indistincte pour tous.

Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame de Maulle, qui était alors le favori d’Ysabeau, s’avisa d’engager sa parole (après boire, certes!) qu’il triompherait de l’inflexible innocence de la fille de ce maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un délai rapproché.

Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. Autour d’eux bruissaient les rires et les refrains de l’époque; mais le tapage ne couvrit pas la phrase imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis d’Orléans.

Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été distingué par elle, dès les premiers temps de la régence, d’un attachement passionné. C’était un prince brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y avait, entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de nature qui font ressembler leur adultère à un inceste. En dehors des regains capricieux d’une tendresse fanée, il sut toujours se conserver, dans le cœur de la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt du pacte que de la sympathie.

Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. Lorsque l’intimité des amants semblait devenir menaçante pour l’influence qu’il tenait à garder sur la reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener entre eux une rupture presque toujours tragique; l’un de ces moyens fût-il même la délation.

Le propos en question fut donc rapporté, par ses soins, à la royale amie du vidame de Maulle.

Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla n’y point donner plus d’attention.

La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets de l’Orient propres à exaspérer le feu des désirs conçus pour elle. Cléopâtre nouvelle, c’était une grande épuisée, plutôt faite pour présider des cours d’amour au fond d’un manoir ou donner des modes à une province que pour songer à libérer de l’Anglais le sol du pays. En cette occasion, cependant, elle ne consulta aucun de ses mires,--pas même Arnaut Guilhem, son alchimiste.

Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle était auprès de la reine, à l’hôtel Barbette. L’heure était avancée; la fatigue du plaisir ensommeillait les deux amants.

Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans Paris, des sons de cloches agitées à coups isolés et lugubres.

Il se dressa:

--Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

--Rien.--Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée et sans rouvrir les yeux.

--Rien, ma belle reine?--N’est-ce pas le tocsin?

--Oui... peut-être.--Eh bien, ami?

--Le feu a pris à quelque hôtel!

--J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.

Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la belle dormeuse.

--Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était toi qui l’avais allumé. Je te voyais jeter un flambeau dans les réserves d’huiles et de fourrages, mignon.

--Moi?

--Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). Tu brûlais le logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre jour.

Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une vague inquiétude.

--Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon bel ange?

--Mais--ton pari d’être l’amant de sa fille, la petite Bérénice, qui a de si beaux yeux!... Oh! quelle bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?

--Que dites-vous, ma chère Ysabeau?

--Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? Je rêvais, vous disais-je, que vous aviez mis le feu à la demeure de mon argentier pour enlever sa fille, pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin de gagner votre pari.

Le vidame regarda autour de lui, en silence.

Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, les vitraux de la chambre; des reflets de pourpre faisaient saigner les hermines du lit royal; les fleurs de lys des écussons et celles qui achevaient de vivre dans les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et de fruits.

--Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune homme; c’est vrai; je voulais attirer les regards des courtisans sur cette petite pour les détourner de notre joie!--Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement un grand incendie,--et les flamboiements s’élèvent du côté du Louvre!

A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très fixement et sans parler, le vidame de Maulle, secoua la tête; puis, indolente et rieuse, appuya, sur les lèvres du jeune homme, un long baiser.

--Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque tu seras roué par lui, en place de Grève, ces jours-ci!--Vous êtes un vilain incendiaire, mon amour!

Et, comme les parfums qui sortaient de son corps oriental étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à ôter la force de penser, elle se pressa contre lui.

Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, les cris de la foule.

Il répondit, en plaisantant:

--Encore faudrait-il prouver le crime?

Et il rendit le baiser.

--Le prouver, méchant?

--Sans doute?

--Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que tu as reçus de moi? Autant vouloir compter les papillons qui s’envolent dans un soir d’été!

Il contemplait cette maîtresse ardente--et si pâle!--qui venait de lui prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés.

Il lui prit la main.

--D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune femme. Qui donc avait intérêt à profiter d’un incendie pour enlever la fille de messire Escabala? Toi seul. Ta parole est engagée dans le pari!--Et, puisque tu ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a pris?... Tu vois, c’est bien suffisant, au Châtelet, comme élément de procès criminel. On instruit d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture fait le reste.

--Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda M. de Maulle.

--Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, vous étiez, à cette heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes!

La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de l’accusation.

--C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme du doux regard de son amie.

Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune taille ployée en la chevelure tiède, rousse comme de l’or brûlé.

--Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...

Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa citole était jetée sur un coussin; une corde se cassa toute seule.

--Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit Ysabeau en attirant avec mollesse, sur son sein, le front du jeune homme.

Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les amoureux ont des superstitions.

Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et jeté dans un cachot du Grand Châtelet. Le procès commença d’après l’inculpation prédite. Les choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé l’auguste enchanteresse «dont la beauté était si forte qu’elle devait survivre à ses amours».

Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver ce qu’en termes de justice on nomme un _alibi_.

La condamnation à la roue fut prononcée, après la question préalable, ordinaire et extraordinaire, durant les interrogats.

La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien ne fut omis.

Seulement, un incident étrange se produisit au Grand Châtelet.

L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection profonde; celui-ci lui avait tout avoué.

Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur se rendit coupable d’une action héroïque.

La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du condamné et le fit évader à la faveur de sa robe. Bref, il se substitua.

Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux jouant une partie terrible? Qui le saura jamais!

Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame de Maulle passa la frontière et mourut dans l’exil.

Mais l’avocat fut gardé à sa place.

La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant l’évasion du jeune homme, en éprouva seulement une excessive contrariété[8].

Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son ami.

Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la liste des vivants, elle ordonna l’exécution _quand même_ de la sentence.

De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève au lieu et place du sire de Maulle.

Priez pour eux.

[8] Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent à déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,--depuis ses noces jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,--apparut, au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de bonté, une sainte et sage princesse».--Il est donc à présumer que la maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée licence de la cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect qu’offrit son caractère à partir des jours dont nous parlons.

SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE

_A Monsieur Coquelin cadet._

Ut declaratio fiat.

J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire partie d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour fêter le succès d’un confrère. C’était chez B***, le restaurateur en vogue chez les gens de plume.

Le souper fut d’abord naturellement triste.

Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de vieux Léoville, la conversation s’anima. D’autant mieux qu’elle roulait sur les duels incessants qui défrayaient un grand nombre de conversations parisiennes vers cette époque. Chacun se remémorait, avec la désinvolture obligée, d’avoir agité flamberge et cherchait à insinuer, négligemment, de vagues idées d’intimidation sous couleur de théories savantes et de clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du tir. Le plus naïf, un peu gris, semblait s’absorber dans la combinaison d’un coup de croisé de seconde qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa fourchette et son couteau.

Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme rompu aux ficelles du théâtre, une sommité quant à la charpente de toutes les situations dramatiques, celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre à «enlever un succès»), s’écria:

--Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était arrivé mon aventure de l’autre jour?

--C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le second de ce M. de Saint-Sever?

--Voyons! si tu nous racontais--mais là, franchement!--comment cela s’est passé?

--Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le cœur serré, encore, en y pensant.

Après quelques silencieuses bouffées de cigarette, D*** commença en ces termes (_Je lui laisse, strictement, la parole_):

--La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures du matin, je fus réveillé par un coup de sonnette: je crus même que c’était Peragallo. On me remit une carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.--C’était le nom de mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous étions pas vus depuis dix ans.

Il entra.

C’était bien lui!

--Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui dis-je.--Ah! je suis heureux de te revoir! Nous causerons d’autrefois en déjeunant. Tu arrives de Bretagne?

--D’hier seulement, me répondit-il.

Je passai une robe de chambre, je versai du madère, et, une fois assis:

--Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu as l’air songeur... Est-ce que c’est d’habitude?

--Non, c’est un regain d’émotion.

--D’émotion?--Tu as perdu à la Bourse?

Il secoua la tête.

--As-tu entendu parler des duels à mort? me demanda-t-il très simplement.

La demande me surprit, je l’avoue: elle était brusque.

--Plaisante question!--répondis-je, pour faire du dialogue.

Et je le regardai.

En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il venait me soumettre le dénouement d’une pièce conçue par lui dans le silence de la province.

--Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier d’auteur dramatique d’ourdir, de régler et de dénouer les affaires de ce genre!--Les rencontres, même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder que j’y excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes du lundi?

--Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de quelque chose comme cela.

Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il avait le regard et la voix tranquilles, ordinaires. Il avait beaucoup de Surville en ce moment-là... de Surville dans ses bons rôles, même.--Je me dis qu’il était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait avoir du talent... un talent naissant... mais, enfin, là, quelque chose.

--Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation! Dis-moi la situation!--Peut-être qu’en la creusant...

--La situation? répondit Raoul en ouvrant de grand yeux,--mais elle est des plus simples. Hier matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve une invitation qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue Saint-Honoré, chez madame de Fréville.--Je devais m’y rendre. Là, dans le cours de la fête (juge de ce qui a dû se passer!) je me suis vu contraint d’envoyer mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout le monde.

Je compris qu’il me jouait la première scène de sa «machine».

--Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?--Oui, un début. Il y a là de la jeunesse, du feu!--Mais la suite? le motif? l’agencement de la scène?--l’idée du drame? l’ensemble, enfin!--A grands traits!... Va! va!

--Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon ami,--répondit Raoul, qui semblait ne pas m’écouter.--Ma Mère,--est-ce un motif suffisant?

(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui n’avaient pu s’empêcher de sourire à ces dernières paroles.)

--Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai souri. Le «je me bats pour ma mère» surtout, je trouvais cela d’un toc et d’un démodé à faire mal.--C’était infect. Je voyais la chose en scène! Le public se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience théâtrale de ce pauvre Raoul, et j’allais le dissuader de ce que je prenais pour le plan mort-né du plus indigeste des _ours_, lorsqu’il ajouta:

--J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est venu de Rennes avec moi--Prosper Vidal; il m’attend dans la voiture devant ta porte.--A Paris, je ne connais que toi seul.--Voyons: veux-tu me servir de second? Les témoins de mon adversaire seront chez moi dans une heure. Si tu acceptes, habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin de fer d’ici Erquelines.

Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait d’une chose de la vie! de la vie réelle!--Je restai abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que je lui pris la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand de la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse été moins ému s’il se fût agi de moi-même.

--C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les convives, qui tenaient à bénéficier de la remarque.

--Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui répondis-je. Je ne te ferai pas de phrases. C’est bon pour le public. Compte sur moi. Descends, je te rejoins.

(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir des incidents qu’il venait de nous retracer.)

--Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en m’habillant à la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser les choses: la situation (banale, il est vrai, pour le théâtre) me semblait archisuffisante pour l’existence. Et son côté _Closerie des Genêts_, sans offense, disparaissait à mes yeux, quand je songeais que ce qui allait se jouer, c’était la vie de mon pauvre Raoul!--Je descendis sans perdre une minute.

L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune médecin, très mesuré dans ses allures et ses paroles; une tête distinguée, un peu positive, rappelant les anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable pour la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce pas?

Tous les convives, devenus très attentifs, firent le signe de tête entendu que cette habile question nécessitait.

--La présentation terminée, nous roulâmes sur le boulevard Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul (près du Gymnase).--Je montai. Nous trouvâmes chez lui deux messieurs boutonnés du haut en bas, dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi. (Entre nous, je trouve qu’ils sont un peu en retard, dans la vie réelle!)--On se salua. Dix minutes après, les conventions étaient réglées: Pistolet, vingt-cinq pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain. Six heures du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus connu!

--Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en essayant de sourire, le convive qui combinait des bottes secrètes avec sa fourchette et son couteau.

--Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu es un malin, toi! tu fais l’esprit fort! tu vois toujours les choses à travers une lorgnette de théâtre.

Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé à la simplicité. Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour armes, le couteau à papier de l’_Affaire Clémenceau_. Il faut comprendre que tout n’est pas comédie dans la vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour les choses vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent! Tout n’est pas mort en moi, que diable!... Et je vous assure que ce «ne fut pas drôle du tout» quand, une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines, avec nos armes dans une valise. Le cœur me battait! parole d’honneur! plus qu’il ne m’a jamais battu à une première.

Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand verre d’eau: il était blême.

--Continue! dirent les convives.

--Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, l’hôtel et la nuit, murmura D*** d’une voix rauque.

Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever une amitié plus véritable. Je ne dormis pas une seconde, malgré la fatigue nerveuse que j’éprouvais. Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. Je me levai, je me jetai de l’eau froide sur la tête. Ma toilette ne fut pas longue.

J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la nuit à écrire. Nous avons tous mûri de ces scènes-là. Je n’avais qu’à me rappeler pour être naturel. Il dormait auprès de la table, dans un fauteuil: les bougies brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il s’éveilla et regarda la pendule. Je m’y attendais, je connais cet effet-là. Je vis alors combien il est observé.

--Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?--Nous avons une demi-heure de marche. Je crois qu’il serait temps de le prévenir.

Quelques instants après, nous descendions tous les trois et, à cinq heures sonnant, nous étions sur le grand chemin d’Erquelines. Prosper portait les pistolets. J’avais positivement le «trac», entendez-vous! Je n’en rougis pas.

Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme si de rien n’eût été. Raoul était superbe, tout en noir, l’air grave et décidé, très calme, imposant à force de naturel!...--Une autorité dans la tenue... Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces du répertoire 1830-1840?--Il a eu des éclairs, là!... peut-être plus beaux qu’à Paris.

--Hé! hé! objecta une voix.

--Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux ou trois convives.

--Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais été enlevé, poursuivit D***,--croyez-le bien. Nous arrivâmes sur le terrain en même temps que nos adversaires. J’avais comme un mauvais pressentiment.

L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier, genre fils de famille; une physionomie à la Landrol;--mais moins d’ampleur dans la tenue. Les pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées.--Ce fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon âme (comme disent les Arabes) pour ne pas laisser voir mes _a parte_. Le mieux était d’être classique.

Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. Enfin la distance fut marquée. Je revins vers Raoul. Je l’embrassai et lui serrai la main. J’avais les larmes aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de vraies.

--Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du calme. Qu’est-ce que c’est donc?

A ces paroles, je le regardai.

M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il était en scène! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches.

Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; puis, détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.

Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au pied des arbres! de vrais arbres! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée! Quelle terrible antithèse!

--Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles égaux, en frappant dans ses mains.

J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups du régisseur. Une double détonation éclata en même temps.--Ah! mon Dieu, mon Dieu!

D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.

--Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... Achève! crièrent, de toutes parts, les convives, très émus à leur tour.

--Eh bien, voilà! dit D***,--Raoul était tombé sur l’herbe, sur un genou, après avoir fait un tour sur lui-même. La balle l’avait frappé en plein cœur,--enfin, là!--(Et D*** se frappait la poitrine.)--Je me précipitai vers lui.

--Ma pauvre mère! murmura-t-il.

(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de tact, comprirent, cette fois, qu’il eût été d’assez mauvais goût de réitérer le sourire de la «croix de ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme une lettre à la poste; le mot, étant réellement en situation, devenait possible.)

--Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine bouche.

Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui, l’épaule fracassée.

On le soignait.

Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper lui soutenait la tête.

En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos bonnes années d’enfance; les récréations, les rires joyeux, les jours de sortie, les vacances!--lorsque nous jouions _à la balle_!...

(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer qu’ils appréciaient le rapprochement.)

D***, qui se montait visiblement, se passa la main sur le front. Il continua d’un ton extraordinaire et les yeux fixés dans le vague:

--C’était... comme un rêve, enfin!--Je le regardais. Lui ne me voyait plus: il expirait. Et si simple! si digne! Pas une plainte. Sobre, enfin. J’étais empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent dans les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs, deux larmes... Je voudrais que Frédérick les eût vues. Il les aurait comprises, lui!--Je bégayai un adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes à terre.

Roide, sans fausse position,--pas de pose!--VRAI, comme toujours, il était là! Le sang sur l’habit! Les manchettes rouges! Le front déjà très blanc! Les yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci: Je le trouvai _sublime_. Oui, messieurs, sublime! c’est le mot!... Oh! tenez!--il me semble... que je le vois encore! Je ne me possédais plus d’admiration! Je perdais la tête! Je ne savais plus de quoi il était question!!! Je confondais!--J’applaudissais! Je... je voulais le rappeler...

Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta court, brusquement: puis, sans transition, d’une voix très calme et avec un sourire triste, il ajouta:

--Hélas! oui!--j’aurais voulu le rappeler... à la vie.

(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)

--Prosper m’entraîna.

(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement pénétré de douleur: puis, se laissant retomber sur sa chaise:)

--Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il d’une voix très basse.--(Puis il but un verre de rhum qu’il reposa, bruyamment, sur la table, et repoussa ensuite comme un calice.)

D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini par si bien captiver ses auditeurs, tant par le côté impressionnant de son histoire que par la vivacité de son débit, que, lorsqu’il se tut, les applaudissements éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles félicitations à celles de ses amis.

Tout le monde était fort ému.--Fort ému.

--Succès d’_estime_! pensai-je.

--Il a réellement du talent, ce D***! murmurait chacun à l’oreille de son voisin.

Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.--Je sortis.

A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes amis, un littérateur, et je lui narrai l’histoire de M. D*** _telle que je l’avais entendue_.

--Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en pensez-vous?

--Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il après un silence.--Écrivez-la donc!

Je le regardai fixement.

--Oui, lui dis-je, _maintenant_ je puis l’écrire: elle est complète.