L'EXPLOSION
J'étais en route, hier soir, pour aller assister à la grande représentation du Cirque Irlandais, quand se déchaîna cette formidable averse...
En moins d'une minute, des torrents écumèrent le long des trottoirs; la pluie s'abattait compacte comme une coulée de cristal, et rebondissait sur le macadam avec des claquements de mitraille; on eût dit qu'à travers les nuées, des paquets de mer crevaient dans le ciel de New-York; pas un être vivant ne se montrait sur la Vingtième Avenue, qui me restait à franchir, et dont la double rangée de réverbères lessivés par la trombe dessinait le parcours à perte de vue. Par moments la rafale, entrant dans le joint des lanternes, changeait les flammes de gaz en menues étincelles bleues, et la tempête, alors, jetait ses hurlements dans la nuit.
Ahuri par cette rage soudaine de l'ouragan et trempé jusqu'aux os, je parvins heureusement à me réfugier sous l'entrée de l'«Institut révolutionnaire,» lieu de réunion des clubs anarchistes du Dix-Septième Quartier. La rumeur sourde et la tiède atmosphère d'une foule assemblée dans le fond de l'édifice arrivaient jusqu'à moi par un long couloir; je résolus de piétiner dans cette buée, et je me mis à lire, en guise de distraction, l'écriteau placé sous l'unique bec de gaz dont s'éclairait le vestibule:
Il y avait «séance de l'association fraternelle de dynamite» et débat contradictoire sur «les vraies ressources de la civilisation.» L'entrée était gratuite et, sur une exhortation à tout être intelligent de venir prendre part à la discussion, la pancarte se terminait par cet exposé succinct de l'éternel problème social: «Quelle est la voie de l'humanité?»
Je ne ressentis nulle envie de céder à cette gracieuse invitation, car je ne songeais qu'à me rendre au Cirque où devait débuter l'illustre M. Gryp, un clown-humoriste, à la gloire duquel d'immenses concerts de réclames retentissaient depuis plus d'un mois.
Je continuai donc de me morfondre sous le péristyle désert, quand je fus dérangé dans cette occupation par l'arrivée d'un personnage dont le seul aspect me parut de nature à surexciter mon impatience et ma mauvaise humeur.
Rien de plus naturel, pourtant, que la décision prise par cet individu de se mettre comme moi quelques instants à couvert, et même, à la rigueur, l'ensemble de sa personne méritait d'être observé. L'homme profilait, depuis la pointe de ses longs escarpins jusqu'au sommet de son chapeau très haut de forme, une altitude maigre qui n'en finissait plus, et que revêtait de deuil l'habit boutonné jusqu'au col et le pantalon de drap étroitement étiré contre les os; sa chevelure brune tombait à plat, comme une perruque, contre ses tempes creuses; la face rasée, où s'incrustaient les premiers sillons de l'âge mur, indiquait par des traits largement accentués l'énergie, les sentiments de droiture avec cette sorte d'amère gaîté que procure, à la longue, le régime des désillusions. En somme, c'était un de ces bohèmes râpés, un de ces refusés de la vie régulière qui, dans tous les métiers pratiques, n'aboutissent qu'à l'équivalent d'une sorte de condamnation capitale et vaguent ensuite, sous la décente livrée de la misère, comme des morts, comme des squelettes noirs de mystérieux crève-de-faim, dans d'incompréhensibles positions sociales.
Les types de ce genre ne manquent jamais d'inspirer un certain intérêt; leur existence égarée à l'aventure semble une féerie, et volontiers nous les interrogeons, nous autres, gens d'ordre et de méthode, avec je ne sais quel envieux soupçon de les trouver plus heureux que nous....
Mais celui-ci rebutait, je puis le dire, la curiosité par une physionomie obséquieuse et trop communicative; il sifflota d'une manière aiguë et très désagréable à propos de la douche qu'il venait de subir, puis il arrêta sur moi ses yeux ronds bleu-pâle avec une fixité burlesque, annonçant le dessein d'entamer une série de plaisanteries sur le cataclysme. Je redoutai la stupidité d'une conversation forcée sur ce thème aquatique, et, sans plus d'égard pour le nouveau venu, je m'élançai vers l'autre bout du corridor, je montai quelques marches entrecoupées d'un certain nombre de portes, et j'entrai m'asseoir au sein de la réunion révolutionnaire, afin d'attendre, tranquillement, la fin de la tempête.
Comme toujours, le meeting était présidé par M. Ward, le très riche M. Ward, si justement considéré comme l'un de nos agitateurs les plus distingués. Heureux homme, celui-là! dont les circonstances semblent avoir pris à tâche de favoriser la vocation. Il n'avait pas seulement récolté d'innombrables quantités de revenus à la suite de son ancien commerce d'alimentation en gros et autres victuailles, il s'y était, de plus, pénétré de cette science, indispensable à tout réformateur sérieux, de savoir combien positivement le peuple a faim. L'approvisionnement des halles et marchés pendant plus de dix ans, grâce à des bénéfices également plus que décuplés, avait définitivement conduit M. Ward à la certitude d'un accroissement constant de l'appétit des masses. Et maintenant, jeune encore, menant son train somptueux de père de famille et d'homme du monde, il offre aux humbles, à ceux qui mangent mal, à son ancienne clientèle, l'exemple frappant de la situation prospère où chacun doit avoir le droit d'ambitionner d'arriver; membre actif de la plupart des affiliations de «résistance» et de «combat,» il propage les thèses les plus entièrement subversives, avec l'irrésistible autorité d'un gentleman dont la grosse fortune personnelle atteste le désintéressement. Sa popularité croissait de jour en jour; on vantait l'heureux goût de sa toilette de sectaire amendée par la coupe élégante de la dernière mode; on admirait sa figure joviale, mais sourcilleuse, où les traits rigides du fanatisme se fondaient doucement dans les chairs grasses du sybarite. On l'acclamait partout; il n'y avait plus de bonnes délibérations insurrectionnelles sans lui.
Ce soir encore, flanqué de ses assesseurs, il écoutait les débats, confortablement épanoui dans le fauteuil, et balançait sans cesse la tête d'avant en arrière, par une habitude invétérée d'acquiescement aux théories philanthropiques les plus sanguinaires de la tribune. Parfois, cependant, un boursouflement méprisant de ses lèvres, un jeté-battu de sa main blanche dans l'air, insinuaient à quel point les propositions ultra-furibondes du préopinant semblaient anodines en comparaison du total effondrement sauveur que lui, l'inébranlable M. Ward, souhaitait au genre humain.
Pour le moment, néanmoins, la séance manquait d'animation. L'humidité pénétrait du dehors sous forme de brouillard traînant une âcre odeur de suie et de lavage des toitures; la longue salle rectangulaire, aux murs badigeonnés de plâtrage couleur lie de vin, languissait dans une pénombre glaciale, plaquée par-ci par-là des clartés rousses de quelques lumignons de gaz grossis par des réflecteurs.
Sur la plateforme, debout contre une petite table de bois blanc ornée d'un plateau de cuivre, d'une carafe et d'un verre, l'orateur précité débitait les formules ordinaires du pillage, de l'incendie, du meurtre et de la destruction; mais, prédicateur morne, il parlait sur le ton d'une conviction tuée par les découragements d'ancienne date. Une tristesse dormante tombait de ses lèvres et se répandait. Les assistants des divers sexes politiqueurs somnolaient pensifs; quelques dames, du sexe conjugal et non androgyne, se livraient à de menus travaux de couture pour ne pas perdre trop de temps en attendant l'âge d'or économique. Dans l'espace libre entre les banquettes et l'estrade, les enfants, fillettes et garçons, s'étaient rejoints pour se désennuyer; ils avaient entrelacé leurs petites mains candides et, s'entraînant par des clins d'oeil sournois, ils formaient une ronde silencieuse, ils dansaient sur l'air des grands cris de mort que l'orateur jetait régulièrement du haut de la tribune et que son poing, battant la table, accompagnait d'une orchestration où vibrait la sonnerie du verre et de la carafe sur le plateau.
Bref, la réunion fraternelle s'assoupissait dans la mélancolie d'une sorte de veillée en famille et je méditais de m'esquiver, lorsque enfin un puissant élément de diversion se manifesta tout à coup.
Le lugubre parleur finissant de sangloter sa péroraison était soudain remplacé sur les tréteaux par le même passant dépenaillé, si maigre et si blême, auquel j'avais tout à l'heure faussé compagnie, et rien qu'à sa façon de se présenter devant la société, l'assemblée put constater que ce gentleman, en dépit de ses minables dehors, était, dans la force du terme, ce qu'on appelle un homme d'esprit et d'excellente éducation:
Il ôta son chapeau haut de forme et le promena sur l'horizon, d'un grand geste arrondi, qui parut, en effet, le comble de la politesse.
Mais ce ne fut là qu'une marque de courtoisie préliminaire: simple étui, le majestueux couvre-chef s'enlevait d'un autre bolivar tout pareil. Il y avait dédoublement de chapellerie sur l'occiput du monsieur en habit noir, lequel, averti par quelques rires discrets, affecta de considérer ce phénomène comme un minime accident de toilette, comme une légère bévue facile à réparer.
Il s'empressa de déposer le premier chapeau sur la tribune et renouvela ses saluts, à l'aide du second tube de feutre, avec un surcroît de parfaite urbanité.
Impossible, au reste, de se méprendre à la grâce de ses contorsions, à ses petits sautillements dandinés, à la froide solennité figée sur ses traits: C'était bien l'homme du monde, doué de tact, éminemment orné de savoir-vivre. La dualité de coiffure n'avait donc rien d'ironique et pouvait s'expliquer par un sentiment exceptionnellement vif des choses du bon ton.
Mais, par un comble de cérémonie, le chapeau numéro deux se détachait, comme une gaîne, d'un chapeau numéro trois exactement semblable et vissé sur le front de l'individu comme un attribut organique indélébile. On avait décidément sous les yeux l'heureux inventeur d'une machine à saluer.
La gravité de l'assistance n'y tint plus; des applaudissements, des bravos, de franches risées retentirent à la fois, tandis que le gentleman poussait jusqu'à l'extraction d'un cinquième chapeau son système de civilité continue. Certes, jamais discoureur affrontant les orages du parlement ou du forum n'avait mieux observé le précepte de rhétorique ordonnant de commencer par disposer favorablement l'auditoire. Les enfants, saisis d'admiration, suspendirent leur danse, les spectatrices étaient ravies; la majorité sérieuse du club daignait elle-même, à l'exemple de son président M. Ward, se dérider un instant. Dans le fond des consciences on n'était pas fâché de l'intermède; on éprouvait même une certaine gratitude pour celui qui mettait, à l'improviste, un peu de gaîté dans le cours d'une discussion doctrinaire, chose toujours ardue et absorbante.
Durant cette émotion sympathique, l'homme à l'habit noir se débarrassa d'un sixième chapeau, le dernier enfin, et dessina les élégants zigzags d'une révérence suprême, cette fois avec une telle multiplicité de génuflexions, une telle complication de déhanchements, que sa maigre carcasse perdit l'équilibre et s'abattit à la renverse, emportée, j'ose le dire, par une véritable épilepsie d'amabilité.
Un rire épais éclata dans la salle et, pourtant, on redevint bien vite attentif et l'on se sentit troublé d'on ne sait quelle appréhension.
Le personnage, par un brusque effort, s'était retenu sur les épaules, sur les talons, sur la main gauche collée au plancher et se tordait en arc, de façon à maintenir en suspens l'extrémité postérieure de son habit noir. Crispé dans cette posture scabreuse, où saillait la vigueur accumulée des muscles, il soulevait sa main droite dans l'air et l'agitait en un tremblement tragique, annonçant un affolement de terreur à l'idée d'une chute complète, d'un aplatissement définitif de son échine contre le sol.
Oui! cette main semait dans le vide des signaux désespérés. Une anxiété grandissante s'empara des esprits. Qu'avait-il donc à s'effarer ainsi, cet inconnu si correct, si compassé tout à l'heure? De quel danger se croyait-il menacé?
Haletants, dans le silence, on se mit à suivre chacun de ses gestes. Il s'était retourné, virant des talons sur la pointe de ses bottes, puis, les reins en l'air, les semelles traçant une sphère autour du bras gauche planté comme un jalon, il ramenait du côté du public sa face essoufflée à ras de terre, après quoi, se ramassant avec de lents repliements de reptile, il se remettait enfin debout dans toute sa maigreur effilée de spectre vêtu de noir.
C'était superbe, mais on n'eut pas le loisir d'applaudir ou de se récrier. Lui, sitôt redressé, le masque terreux, les mains étendues, continuait de trahir une affreuse perplexité.
Ce n'est pas tout, semblait-il dire, attendez....
Il écarquilla ses doigts secoués de frissons et les porta prudemment en arrière sous les basques de son habit. Les affres du doute passèrent dans ses yeux; il palpait et sondait.... Le malheur prévu restait-il possible, imminent?...
Non! non! sauvé! tout allait bien! Subitement son front rayonna de joie, sa poitrine délivrée aspirait l'air à larges flots, sa physionomie extasiée parlait. On l'échappait belle! Il le retrouvait intact, là, dans sa poche, cet objet dont la destruction fortuite eût occasionné de si fatals dommages. Il allait pouvoir l'exhiber, ce mirifique on ne sait quoi. Patience, encore un peu! les plus extrêmes précautions étaient nécessaires. La minutie de ses manoeuvres enrageait l'impatience universelle; puis, enfin, il le laissa voir, retenu dans la paume de sa main gauche; ce talisman, ce fétiche, cette horreur ou cette merveille, cause de tant d'épouvanté: il l'étalait fièrement à la face de tous!
Les rangs se confondirent, les têtes s'étagèrent en pyramides pour mieux voir, et, sans transition, hélas! le désappointement fut énorme. Qu'apercevait-on de miraculeux? Rien qu'une boule de couleur grise ou noirâtre, une simple boule grosse deux fois comme le poing et piquée de quelques têtes de clous; une boule tout à fait ordinaire et telle que les plus vulgaires joueurs de boule en possédèrent de toute éternité.
Il s'éleva des grognements de mauvais augure, et l'oeil courroucé du président M. Ward annonçait l'imminence d'une apostrophe virulente à l'adresse du mystificateur. Mais lui ne se déconcertait pas; il penchait la tête et caressait son trésor d'une foule d'oeillades amoureuses, à la façon d'un antiquaire incliné, sur une trouvaille hors prix. Sa main droite égarée dans une pantomime admirative sillonnait l'espace de flexibles lignes courbes, comme si la banale sphéricité de la boule évoquait on ne sait quelle géniale perfection de galbe artistique. Parfois aussi, pendant que plus de tendresse encore tombait de ses yeux sur la boule, il tortillait le pouce et l'index de manière à former un signe baroque, un véritable signe cabalistique, incompréhensible pour tous, mais dont je crus, pour ma part, démêler clairement la cause et le but.
Je voulus me donner le temps de vérifier mes soupçons à ce sujet, et d'ailleurs j'éprouvais la plus vive curiosité de savoir par quelle mesure disciplinaire l'assemblée allait traduire sa rancune, car les choses prenaient une tournure inquiétante; on parlait d'expulsion, un crescendo d'injures et de menaces sifflait....
Mais tiré de sa rêverie par les rumeurs, l'homme à l'habit noir frappa d'un regard droit dans le plein de la foule et maîtrisa les colères par cette crânerie d'attitude, par cet air d'assurance hautaine des gens qui vont expliquer leur conduite d'un mot.
Il posa la boule sur la tribune et prit soudain la parole, rabattant d'un mouvement haut de la main le silence sur les groupes:
--Vous ne comprenez pas? Vous allez comprendre, s'écria-t-il avec une sorte d'accent de mépris. Ce que je veux? parbleu! c'est de déclarer qu'en voilà trop de vous berner d'interminables discours, de vous éblouir de la splendeur des théories, de proclamer constamment l'invincible pouvoir de la science sans mettre jamais à votre portée le moindre des moyens d'application. Ceux qui vous servent cette monnaie creuse, ces abîmes de raisonnements ouverts sur le vide, ne sont, il faut enfin le proclamer, que des apôtres charlatans et des prophètes endormeurs....
Il s'éleva quelques grognements attribuables, sans doute, aux fournisseurs d'abstractions, si vertement caractérisés.
--Silence! commanda M. Ward, le président.
--Oui, continua l'homme, vous souriez de pitié au premier mot de science révolutionnaire; vous prenez tout cela, désormais, pour des billevesées; vos faux savants vous lanternent aux bagatelles de la porte; vous doutez que la chimie possède les moyens réels, visibles et tangibles, d'en finir avec les abus. Et bien, j'aurai, moi, cet honneur de vous prouver le contraire, et, sans plus de verbiage, regardez!...
Il reprit la boule sur la table et l'éleva coquettement sur le bout des doigts de la main gauche.
--Ce que vous voyez là, poursuivit-il d'un accent décidé, c'est le plus élémentaire et le plus portatif de nos outils de progrès, celui que tout rénovateur a le devoir de connaître comme l'abc de l'initiation. Ceci n'est plus du bavardage, c'est la bombe explosible, la vraie, l'authentique! Vous pouvez enfin l'étudier d'après nature, la voilà, vous dis-je, constellée de capsules, bourrée de dynamite, de picrate, de fulminate, de toutes les forces de pulvérisation et d'extermination. Admirez cet engin si terrible, et pourtant si simple, d'un emploi si facile. Tenez! qu'est-ce que cela?...
Il lança la bombe vers le plafond et la reçut prestement dans le creux de la main gauche, tandis qu'avec le pouce et l'index de la droite il renouvelait le signe cabalistique, dont je comprenais de mieux en mieux la signification.
--Vous le voyez! un peu de coup d'oeil, une certaine désinvolture, cela suffit, ajouta-t-il légèrement, pendant que dans l'auditoire s'opérait ce qu'il est convenu d'appeler des mouvements divers et que l'on pourrait aussi qualifier de vive sensation.
Ces mots flamboyants: picrate! fulminate! dynamite! éveillaient, surtout, un sérieux intérêt. Rien qu'à les entendre, M. Ward, le président, roula des regards convaincus, en exécutant avec les bras de grands gestes d'assentiment. Parfait! parfait! semblait-il affirmer par un balancement réitéré de son respectable visage tourné du côté de l'orateur, puis dirigé sur l'assemblée pour recommander un redoublement d'attention. Après quoi, néanmoins, M. Ward consulta sa magnifique montre en or et parut surpris de la fuite traîtresse des heures; il se frappa le front où surgissait évidemment le souvenir d'impérieux devoirs qui le réclamaient dans quelque autre enceinte populaire. Il distribua de solennelles poignées de mains aux assesseurs et traduisit ses regrets par un pathétique remuement d'épaules: Ah! c'était dur de s'arracher de la sorte au plus beau moment d'un si passionnant débat. Et là-dessus l'actif M. Ward se mit debout et s'éclipsa, lestement entraîné par l'irrésistible courant des affaires publiques.
Ces incidents n'empêchèrent pas le gentleman à l'habit noir d'enrichir graduellement sa démonstration de quelques expériences moins élémentaires. Renvoyée vers la voûte et retombant en ligne tantôt directe, tantôt inclinée, la bombe tournoya dans un vol dont la rapidité figurait un cercle illusoire que le reflet des capsules rayait d'un fil de lumière. Bientôt, l'éminent professeur affecta de pousser ce mépris du danger jusqu'à l'impertinence; il reprit, l'un après l'autre, les six chapeaux sur la table et, par de hardis coups de poing, les fit voltiger en spirale autour de la bombe toujours renvoyée d'une poussée délicate, ce qui révélait une rare subtilité de touche, une étonnante possession des nuances dans cet art de jongler, en quelque sorte, avec la mort. De plus, notre homme poursuivait son rôle de vulgarisateur et pérorait avec une fluidité de langage que n'entravaient en rien les difficultés de la manoeuvre:
--Voilà le procédé, disait-il: douceur, souplesse, courage, sang-froid; avec cela l'aspirant dynamiteur n'a rien à craindre. Et pourtant, si le projectile échappait, s'il heurtait le moindre corps dur, un foudroiement subit réduirait tout en cendres, ce serait un désastre ab-so-lu-ment fa-tal!
Et sur ces tristes syllabes scandées comme un glas, les six chapeaux retombèrent emboîtés à la file et se reconfondirent dans l'apparence d'un unique chapeau sur le crâne de l'homme en habit noir.
L'ébahissement perplexe grandissait dans le public. Les deux assesseurs consultèrent leurs montres en argent et simulèrent, à leur tour, le cruel regret d'être contraints de s'en aller prématurément, malgré tout le plaisir instructif que leur procurait la réunion. Il s'esquivèrent à l'exemple de M. Ward, le président, mais d'une allure plus modeste et comme d'utiles auxiliaires politiques dont le dévouement d'âge mûr dédaigne le bruit.
Le diabolique conférencier, toutefois, enchérissait d'audace et de faconde. Aux virevoltes de l'obus, il mêlait tout à coup l'éparpillement aérien des divers ustensiles de rafraîchissement oratoire déposés sur la tribune: le verre pirouettait avec des feux irisés de gros diamants; la carafe frétillait d'une vitesse qui retenait en équilibre le bloc d'eau baignée de lueurs; le plateau de cuivre scintillait, tremblant, comme un morceau de soleil.
Et, dès lors, exubérant de virtuosité, frémissant, acharné, douloureux, jetant au hasard la phrase et le geste, en artiste ébloui que frappe l'inspiration décisive, superbe enfin, je dois l'avouer, il chassait tout vain souci de nuances, il secouait d'une même poigne brutale l'affreuse bombe et les autres accessoires dans leur tohu-bohu de vertige; il s'évertuait tant et plus, ses deux mains semblaient darder les météores fulgurants d'un feu d'artifice, et les mots partaient de ses lèvres avec une folle verve libre, une cynique diablerie de bravade:
--Oui! criait-il, au moindre choc de ce mélange d'enfer, ce serait l'embrasement, l'écrasement, le sang, la torture. Nous péririons ahuris, emportant l'horrible vision d'un monde qui s'écroule. Tel est le pouvoir qu'il faut apprendre à manier avec assurance. Tremblez, prenez courage, restez ou fuyez, comme il vous plaira. Pour moi, peu m'importe, je suis prêt, rien ne m'arrête: il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie à la cause du peuple....
Cette valeureuse profession de foi provoqua bon nombre d'applaudissements, et je m'empresse de reconnaître qu'on ne marchandait pas à l'orateur les marques de haute estime, de considération distinguée et sincère. Mais il fut bientôt démontré que l'honorable réunion se trouvait suffisamment édifiée quant à la question des bombes et à l'art de s'en servir. Un exode assez preste, puis très accéléré, puis infiniment vif, s'accomplit à la sourdine; on filait, on se coulait, on s'évanouissait par toutes les issues. Jamais troupe de rats ne courut sauve-qui-peut général d'un tel pas ouaté de velours. On trahissait, décidément, une de ces exagérations d'épouvante dont aucune épithète ne saurait caractériser l'excès. Au bout de quelques secondes, il y eut éclipse totale de la société de dynamite, et je me trouvai seul à seul avec le singulier gentleman, qui remettait la bombe au repos dans sa main gauche et lui coulait des oeillades plus que jamais amoureuses.
Il était calme, à présent; il prenait l'air d'un honnête comédien après la fougue du drame, mais il n'en découpait que plus fantastiquement sa maigreur vêtue de noir sur le vide de la salle.
Il s'avisa de ma présence, et, d'humeur liante, ainsi que je l'ai dit, il renouvela de la main droite, cette fois en manière d'interrogation, l'espèce de signe maçonnique dont le sens me parut définitivement clair.
Je cédai, sans plus de résistance, à cette preuve d'affiliation probable entre nous, et j'allai l'aborder sur l'estrade.
--On avait mille fois raison, lui dis-je, de constater à votre arrivée que vous êtes un véritable homme d'esprit. Vous permettez?...
Je remuai, comme lui, très vivement le pouce et l'index.
--Comment donc! c'est trop d'honneur, répondit-il, enchanté d'être compris et plein d'empressement à me satisfaire.
Il pressa contre un ressort au centre de la boule: l'hémisphère supérieur pivota sur une charnière et se releva comme un couvercle. Nous fourrâmes à tour de rôle nos index et nos pouces dans les entrailles de la boîte, et nous en retirâmes, l'un et l'autre, une grosse pincée d'une poudre noire, très fine, très souple au contact, légèrement humide et répandant la senteur excitante du plus délicieux tabac à priser.
Après tant d'effervescences parlementaires dans l'air alourdi d'un meeting, ç'allait être une sensation exquise, un plaisir à la fois salubre et reposant que d'introduire cette substance vivifiante dans les plus extrêmes profondeurs de notre organe olfactif, volupté si franche, hélas! si fugitive aussi, que, pour la savourer avec plus de plénitude, nous prîmes le soin d'en prolonger l'attente pendant quelques instants. Nous promenions nos doigts repliés dans l'espace comme le calice d'un encensoir, et nous balancions le vif parfum à proximité de nos narines; nous allions enfin, en savants jouisseurs, humer la délectable prise, lorsqu'une certaine partie du public déserteur fit un retour offensif.
La foule avait déjà constaté que l'édifice ne dansait pas encore sur ses bases, et que l'ordre social restait provisoirement intact. On voulait savoir les causes de ce retard; un flot de têtes grossissait au pied de la tribune; les enfants surtout, ces éternels douteurs de la réalité de Croquemitaine, passaient sous les jambes des familles et braquaient sur nous leurs yeux questionneurs. Parmi les groupes, de sourds cris d'indignation et de vengeance commençaient à retentir.
L'homme en habit noir referma l'obus et l'enfonça précipitamment dans sa poche de derrière, mais il ne laissa paraître aucune terreur; sa physionomie eut, au contraire, une singulière expression de tendresse réfléchie, mêlée de pitié et d'ironie bienveillante, tandis qu'un mouvement délicat de sa main droite effleurant la mienne, retardait, pour un moment encore, notre félicité de priseurs.
--Pauvres gens, me dit-il à voix basse, avec un ton de sensibilité qui me gagna; pauvres gens, toujours avides de chimères et de miracles! Leur espoir est maintenant dans la science; ils en attendent le progrès par un coup de foudre. Que voulez-vous? ils souffrent, il leur faut ce perpétuel mensonge du lendemain meilleur; je vous prie, ne leur ôtons pas cette illusion qui leur donne la patience et la résignation temporaire; ne laissons pas supposer que cette poudre ramassée entre nos doigts soit tout à fait inefficace; montrons de quelle puissance au moins relative elle est douée. Je vous en prie, je vous en prie! répétait-il avec une insistance que justifiaient peut-être quelques vociférations plus accentuées du public.
--Vous avez raison; oui, oui, je vous comprends, répondis-je, très pénétré moi-même des exigences de la situation.
Nous aspirâmes simultanément, d'un accord tacite, avec une vigueur calculée, la forte dose de tabac frais, et, tout aussitôt, par respect des principes, complaisamment nous fîmes explosion!...
Oui, par déférence pour les idées en cours, nous éclatâmes en un éternuement d'une telle énergie d'à-propos, d'une telle force de détonation, que la détente musculaire nous renvoya d'un seul bond au bas des tréteaux et nous projeta comme des boulets de canon jusque sur la Grande Avenue, après une valeureuse trouée à travers la cohue des couloirs....
La pluie avait cessé; un superbe pan de ciel plein d'étoiles illuminait le dôme de la rue, et mon burlesque ami, galopant en avant de toute la longueur de ses jambes, s'effaça bientôt au loin comme une ombre vague sur la blancheur du pavé.
Je me dépêchai de me rendre enfin au Cirque Irlandais, où j'eus quelque peine à conquérir une place des premiers rangs. Il y avait foule sur toute la circonférence des gradins; l'étincellement des lustres allumait un arc-en-ciel dans l'éclatante toilette des dames et des babies. Presque en face de moi siégeait, plus que jamais resplendissant, le président, M. Ward, en compagnie de mistresse Ward et de ses deux fillettes roses et blondes, jolies comme un rêve d'aquarelliste.
Une gaîté de fête frémissait dans la lumière et le bruit. Tels étaient donc les inéluctables devoirs qui, tout à l'heure, avaient interrompu M. Ward dans son célèbre dévouement à la cause du progrès?
Tout à coup, un tonnerre d'applaudissements, grossi d'éclats de rire et d'heureuses clameurs d'enfants, roula dans l'enceinte en même temps qu'une symphonie enragée de trompettes et de tambours tombait de l'orchestre.
Un homme, ou plutôt un amas confus de bras, de jambes, de pieds, de mains, de têtes et de rables se démenait, s'entortillait et se dégingandait en d'inconcevables dislocations sur le sable de l'arène.
C'était l'illustre clown, M. Gryp lui-même et lui seul qui faisait ainsi son entrée et prenait, par sa furie d'agilité, l'apparence de toute une légion d'acrobates.
Lorsqu'il se redressa,--risiblement calme dans l'ovation,--on eût dit une ligne droite totalisant les lignes précédemment endettées d'une foule de figures géométriques.
Je reconnus aussitôt, comme bien vous le devinez, l'homme à la bombe, le tribun improvisé de la réunion de dynamite.
Il me discerna, de son côté, parmi le public qu'il enveloppa d'un coup d'oeil circulaire, car il me salua du bout des doigts, puis se cambrant et se contournant, avec une suprême élasticité d'articulations, il amena jusqu'à proximité de son menton les basques de son habit noir; il tordit ses bras en tire-bouchons, glissa ses mains repliées sous la doublure et retira des poches la fameuse bombe-tabatière, qu'il ouvrit, afin de se loger, sans nulle précaution oratoire, une volumineuse pincée de tabac dans le nez.
L'éternuement subséquent remit à leur place les membres de M. Gryp avec une rapidité stupéfiante à tel point que le merveilleux clown, passagèrement invisible, sembla ne daigner reparaître qu'à l'appel délirant des bravos....
Cette fois, M. Ward, le président, ne songea pas à consulter sa montre.
DEUX DÉBUTS
«Ce soir, premier début de miss Ellen.--Grand travail aérien.»
Ainsi disaient, en tapageuses majuscules, les affiches peinturlurées des cirques.
Le soir indiqué était celui-là même qu'adopte le monde élégant pour venir raffoler de ces sortes de spectacles.
D'ailleurs, sortant de la coulisse, Conrad de Maltravers s'était placé au premier rang de la foule de dandies, d'écuyers et de clowns encombrant l'étroit couloir qui conduit des écuries sur la piste.
Conrad manifestait un empressement attentif, et Conrad--vous savez bien--n'est autre chose que l'irréprochable habit noir toujours mis en évidence par les dessinateurs de journaux illustrés lorsqu'ils ont à représenter n'importe quelle fête mondaine: mariage, obsèques, représentation de gala, courses, vente de meubles de femmes légères, etc., etc. Il n'y a pas de «Tout New-York» sur bois sans Conrad, son gilet en coeur, ses beaux favoris, sa calvitie duveteuse et son gardenia décoratif à la boutonnière.
Tout annonçait donc que tout à l'heure, dans l'azur des combles, a plusieurs mètres au-dessus des constellations incendiées des lustres, allait apparaître une véritable étoile.
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Le moment approchait.
Un athlète qui soulevait trois cents--avec facilité--d'un seul bras, essayait vainement de magnétiser de l'autre bras l'impatience du public. Les messieurs s'agitaient, le nez en l'air; un furieux battement d'éventails frémissait dans toute l'assistance féminine.
On voulait miss Ellen.
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Pendant ce temps, la débutante, sortie de sa loge, attendait toute prête derrière les ridéaux.
Sa mère, une plantureuse gaillarde au front hâlé par le grand air des champs de foire, s'empressait autour d'elle et redressait les bouffettes argentées de son ajustement de satin bleu de ciel.
Le père, ex-lutteur du tour du monde, ficelé dans une redingote de cérémonie, étalait un poitrail d'hercule orné d'une foule de médailles de sauvetage, distinctions authentiques, mais que les incrédules prenaient pour des franc-maçonneries quelconques ou autres emblèmes facultatifs d'ornement privé.
Ces gens, racontait-on dans le Cirque, originaires de quelque vieux coin de terre de Bohême, continuaient une ancienne et valeureuse famille de saltimbanques où jamais on ne s'était mésallié.
N'ayant qu'une fille, le père lui avait donné la rude éducation qu'il avait rêvée pour un héritier mâle.
Fouaillée autant que chérie, miss Ellen--Jeannette dans l'intimité--grandit en beauté, en adresse, en célébrité foraine, à tel point qu'à prix d'or le Cirque avait cru devoir la présenter à l'élite new-yorkaise.
Il fallait donc, dans quelques instants, se montrer pour la première fois à ce grand public exigeant et blasé. Il fallait se livrer à des milliers de lorgnettes en un costume ne laissant aucune forme dans l'ombre!
Et dans la circonstance, l'émotion inséparable et traditionnelle d'un premier début, c'était le risque de ne pouvoir grimper jusqu'à l'escarpolette des frises, d'éprouver le vertige au-dessus de l'éblouissement des gaz, de retomber sanglante, brisée, morte, sur l'arène!
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Eh bien! miss Ellen était calme, elle souriait doucement, sans embarras.
On vint avertir que tout était prêt.
--Allons, houp! commanda le père, offrant sa droite gantée de coton blanc.
La mère, restée seule dans la coulisse, se dandina gaîment bercée par les premières mesures de la Valse des Roses, ritournelle adoptée pour le «grand travail aérien.»
Pas plus «d'histoires» que ça!
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Paraître, triompher, c'était tout un pour la superbe bateleuse.
Ah! que de raisons elle avait d'être brave!
Dix-neuf ans, peut-être; un doux visage rose de poupée réussie; une auréole de cheveux blond-roux, justifiant le pseudonyme anglais, des jambes d'après l'antique, des épaules de déesse, une taille jouant souple dans l'échan-crure d'une courte cuirasse de satin, un pied arqué dans l'étroite bottine de soie aux hauts talons d'or. Rien de tout cela pouvait-il avoir peur!
Et à quelles audaces de talent s'abandonnait cette beauté!
Tordant de sa morsure de perles le bout d'une corde que son bonhomme de père attirait à travers une poulie, elle montait aux cintres dans l'attitude d'une rêverie allant aux nues; saisissant d'une main la barre du trapèze, elle planait, tournoyait, voltigeait, se renversait, plongeait dans le flot dénoué de ses cheveux d'or; puis, repliant une de ses jambes autour d'une corde tendue, elle redescendait en lentes spirales dans des poses éplorées, telle qu'une poésie revenant à regret sur terre....
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Les applaudissements éclataient avec fureur lorsqu'elle partait prodiguant, dans une cabriole d'adieu, une volée de baisers.
On la rappelait, elle revenait et, en manière de remerciement, sautait, à l'anglaise, une gigue folle et correcte sur un rythme échevelé.
Elle fuyait, enfin, sous une pluie de fleurs, dans un ouragan de clameurs enthousiastes.
Sa gloire était assurée désormais.
Conrad, déployant ses grâces les plus parfaites (voir l'Illustrated), s'élançait sur les pas du nouvel astre pour lui débiter quelques fadeurs.
--Tu perds ton temps; ça, c'est du monde honnête; lui dit à l'oreille un splendide écuyer en costume de Spartiate, avec qui Conrad avait lié amitié pour parier aux courses.
Miss Ellen et sa famille, fagotés de houppelandes informes, s'en allèrent aussitôt prendre, au plus proche cabaret, un grog infini que le père accompagna de la fumée d'une pipe culottée magistralement.
Pas plus de cérémonies dans la gloire!
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Le même soir, quelques heures plus tard, vive agitation dans l'un des hôtels les plus aristocratiques du Quartier Saint-James, ce séjour des vieilles familles anglo-normandes à prétentions nobiliaires et politico-budgétivores.
On allait assister à une «entrée dans le monde» exécutée par Mlle Arsénie de Beaumanor, une toute jeune héritière du plus pur héraldisme, disait-on; une fleur de sublimité piquée dans une dot.
C'était un début solennel, chaudement recommandé par la douairière de la maison, attendu que les Beaumanor, grande race, portent de clairs de lune sur fonds perdus.
Dans le salon criblé de marquises et de pairesses, un sourire quasi maternel errait sur toutes les lèvres; les tables de whist étaient moins mornes que d'habitude, et dans le couloir séparant le salon de la salle de jeu se pressait, pépinière à mariage, un bataillon de jeunes gens tout à fait bien.
Il va sans dire que l'indispensable Conrad avait eu le temps d'arriver du cirque, et se tenait (consulter le Graphic) en tête de la cohorte, un bras retombé, l'autre mollement arrondi sur son gibus.
On annonça les Beaumanor. L'extase préparatoire était au comble.
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Arsénie, la soie sur les os, trembla sa première révérence telle qu'un miroitement évanoui de roseau sur l'onde, et se redressa maigreur problème.
L'explication suivait, sous forme de la maman Beaumanor, une fantomale momie à migraine et du non moins Beaumanor père, qui semblait vouloir n'exister que de profil.
Et d'une laideur à quel degré de défi presque!
Nulle autre ressource que d'attribuer à tous trois le «suprême cachet de distinction.»
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Diplomate de naissance, brocheté de tous les ordres connus--et combien officiels ceux-là!--Beaumanor, dépourvu du fils qu'il avait rêvé de piloter à travers les ambassades et chancelleries, s'était rejeté sur Arsénie et avait veillé sans relâche à lui inculquer la science du beau monde.
Depuis plus d'un an il travaillait à la première apparition d'Arsénie dans le Noble Quartier.
Il l'avait accablée de ses inestimables conseils jusqu'à la dernière minute et les prodiguait encore au moment où la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel.
Aussi, que de prouesses Arsénie allait accomplir!
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La causerie s'était ralentie, l'heure des supplices--prononcez musique de chambre--avait sonné.
Arsénie, c'était l'attrait culminant de la soirée, fut conduite au piano.
Émue, tremblante, la chère enfant!
Elle roucoula, chaste comme la neige, une élégie de jadis sur un thème d'autrefois; sa voix, troublée par la peur, s'égara dans les larmes, bien loin de toute tonalité connue. L'entourage se hâta de dissimuler l'effondrement de la romance sous un murmure flatteur.
Après le concert il y eut une «petite sauterie,» toujours à l'intention de la débutante.
Arsénie s'enfonça dans les somnolences d'une redowa, ce fade dérivatif de la valse; mais ses pas s'embourbaient en un rythme baroque et les battements de son coeur l'arrêtaient à chaque mesure.
Elle fût tombée de son long--de son large était impossible--si l'inévitable Conrad ne l'avait vaillamment soutenue, tout en affectant (revoir divers Keepsakes) l'air ravi, la bouche en coeur, le frac parfait.
L'opinion générale du salon fut qu'Arsénie était la digne élève de son père.
Les Beaumanor partirent avec la conviction que leur dynastie verrait encore de beaux jours, et après avoir entortillé la frêle Arsénie de tous les genres de fourrures propices contre le rhume.
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Au sortir de cette seconde exhibition, Conrad se sentit tout à fait épris de miss Ellen.
Il alla au «Jockey,» rêvant de gagner assez d'argent pour conquérir quand même la splendide bayadère.
Le lendemain, vers midi, il avait perdu toute sa fortune et ne se trouvait plus d'autre ressource que d'aller demander la main dotifère d'Arsénie, qui lui fut accordée avec un enthousiasme précipité.
Dans le même moment, miss Ellen devenait la fiancée du bel écuyer en costume spartiate.
Il est certain que de cette union naîtront quelques futurs triomphateurs d'hippodrome, de même que la progéniture de Conrad et d'Arsénie fera, probablement, la gloire des chancelleries et ambassades!
Et s'il fallait extraire quelque moralité de cette absurde histoire, on proposerait une plus large application des études de gymnastique dans les nouveaux lycées de demoiselles? Volontiers on demanderait aussi qu'il fût procédé aux unions conjugales dans le beau monde avec un peu plus de souci de l'esthétique....
Mais tout cela, selon la méthode graduelle, «dans une juste mesure!»
Il est trop certain que le progrès ne se décrète pas....
LA NUIT DE NOËL
Les dépêches arrivaient par milliers dans les bureaux du Chicago-Times; car cette fois,--nous parlons d'une autre année à pareille date,--le volumineux journal quotidien devait fournir à ses lecteurs le plus de détails possible sur la fête de Noël célébrée la précédente nuit dans toute l'Amérique.
Disséminés sur le vaste territoire des États et largement prémunis de dollars, des milliers de reporters enfiévrés et tenaces avaient reçu l'ordre d'agir avec méthode: Futile ou grandiose, étrange ou prévu, délirant ou glacial, aucun des faits survenus n'allait être omis dans les colonnes du fameux «Christmas-Number.»
Il tombait donc, dans les susdits bureaux, une incessante averse de télégrammes, lesquels, bien qu'abrégés en langue nègre, dans le style de l'information, étaient généralement imprégnés des sentiments mystiques, chorégraphiques, culinaires et noctambulesques qu'évoque à chaque fin de décembre l'idée éphéméridienne de la naissance du «Sauveur.»
L'invisible frémissement des fils électrisés transmettait tour à tour l'extatique résumé des sermons proférés dans les temples, le compte rendu compassé des réceptions officielles, et disait l'étincellement de soie et d'or des réunions mondaines, les divertissements intimes des fortunées familles et la splendeur des cadeaux ployant les branches des verts sapins de Noël illuminés devant les yeux éblouis des bébés. Puis c'était la peinture des plaisirs goûtés dans les centres populaires, tels que plantureuse consommation de puddings et d'oies grasses en pique-nique, stupéfiante absorption de litres de vin et quantité subséquente de violents pugilats sur la voie publique, occasionnés par les controverses inévitables en de telles circonstances religieuses.
Quelques-uns des reporters avaient poussé leurs investigations loin des sentiers battus afin de télégraphier des renseignements jusqu'alors inédits. Ils disaient le menu du repas exceptionnel et les divers relâchements de discipline accordés pendant cette mémorable nuit aux détenus des prisons et des bagnes. Ils décrivaient l'effet sinistre et poignant de la célébration dans les maisons de fous; ils racontaient comment, en dépit des rigueurs de l'hiver, on s'était amusé dans les confortables salons des trains express filant à travers neiges, et sous le pont des steamers perdus parmi les brouillards des grands fleuves; ils allaient jusqu'à donner des notions sur les honneurs plus ou moins bachiques rendus au dieu de bonté pour tous dans les campements des lointains ouests, par les soldats yankees, charitablement occupés à la destruction systématique des races indigènes.
Les récits de ce genre se succédaient sans trêve: Toutes les notes, éclatantes, folles, douloureuses ou burlesques, du concert social américain, toutes les discordances d'une entière nuit de charivari national vibraient dans le sourd mystère des câbles répandant leur vague harmonie de cordes de harpe tendues sur le ciel noir. Les dépêches, alternativement exaltées par l'audition des prêches, empesées par le rigorisme des meetings politiques, assombries par quelque brutal épisode de misère ou de clémence, alourdies sous le poids d'une statistique de victuailles, affriolées par la lumineuse vision des bals pleins de rire et de musique, les dépêches accourant comme la volée de feuilles d'une forêt d'automne, foisonnaient sous la main des rédacteurs exténués à la besogne de l'amplification.
Et l'énorme tas de prose du journal à seize pages compliquées de huit colonnes, en caractères microscopiques, commençait à déborder, la composition s'achevait, la mise sous presse était imminente, quand le flot des nouvelles de la «dernière heure» apporta du fond de l'Ohio la singulière histoire suivante, légère fantaisie qui semblait frétiller dans son frêle vêtement de papier pelure à télégrammes et dont le charme rapide en grande partie se dissipa lorsque, par décence grammaticale, on eut rallongé les phrases trop courtes qu'elle avait adoptées pour franchir l'horizon.
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«Nuit agitée à Springfield! lisait-on le lendemain dans le Chicago-Times, incident extraordinaire! scandale inouï!
«Dès l'aurore, les sandwiches avaient promené des affiches où fulguraient ces mots en immenses lettres rouges:
«--Pour ce soir, onze heures.--Solennité hors ligne.--Prédication, messe en musique.
--Puis, attention! à minuit juste: prodige visible et palpable!--Réelle et splendide manifestation divine!--Miracle! miracle! miracle!
«Signature: le nom du révérend père Trimmel, et lieu du rendez-vous, une ancienne chapelle catholique située à l'extrême limite de la ville, presque dans les champs.
«Il y a déjà quelques mois que l'étrange Trimmel a rouvert, on ne sait à l'aide de quelles ressources, cet établissement de piété, et c'est en vain que, depuis lors, il épuise tous les moyens connus de propagande pour se procurer une clientèle de croyants.
«Mais cette fois, à l'occasion de la Noël, l'habile apôtre tentait un appel décisif et de succès certain. Sa façon d'américaniser le catholicisme prouvait qu'il était dans le mouvement. Rien de plus sympathique: et son mirobolant programme ne pouvait manquer d'exciter au plus haut degré la curiosité générale.
«A l'heure dite, malgré la longue route et le froid noir dans une tourmente de neige, la foule arrivait en masses profondes et s'engouffrait dans la chapelle où le respectable Trimmel, lui-même, recueillait modestement--mais soigneusement--le prix des sièges.
«Le coup d'oeil, à l'intérieur de l'église, offrait, il faut l'avouer, un incontestable intérêt artistique.
«Sur l'autel, brillamment éclairé de l'étincellement des cierges, un enfant, un jeune Christ presque nu, seulement couvert d'un lange de toile d'argent autour des reins, dormait accoudé dans une gerbe entremêlée de fleurs des champs.
«Au fond de la scène figurait, en grandeur nature, la Vierge-Mère, se dressant sur une sphère symbolique, teintée d'azur céleste et semée d'étoiles d'or.
«A gauche du tabernacle un Saint Joseph se tenait debout, le regard au ciel, les mains appuyées sur un établi de charpentier. La dernière colonne de droite laissait dépasser le poitrail et la tête d'un âne, l'âne paisible de l'Ëcriture, lequel avait, pour le moment, les naseaux enfouis dans une auge.
«Tous ces sujets de la Sainte Famille présentaient l'aspect réaliste des sculptures polychromes à la mode italienne, exagérant le trompe-l'oeil de la vie; ils rayonnaient d'une intensité de couleurs qui semblait respirer.
«Le reste de l'édifice était également inondé de vive clarté, grâce aux réflecteurs d'une double rangée de lampions appliqués aux chapiteaux des piliers et rattachés entre eux, des deux côtés de la nef, par de vertes guirlandes de branchages entrelacés.
«Un murmure accentué d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne fallut pas moins que l'aspect du révérend Trimmel, planant du haut de la chaire, pour que le calme exigé d'une assistance dévote se rétablît.
«Conformément à ses prospectus, M. Trimmel débuta par un onctueux prêche, tendant à démontrer que la découverte du Nouveau-Monde était prévue par l'Apocalypse..., effort d'éloquence essentiellement soporifique, mais que vint interrompre très à propos le bruit d'un timbre sonnant minuit. C'était le moment de la «great attraction» infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxiété fut au comble; le silence haletait...--«Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'écria bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est l'heure où ce qui était écrit doit arriver...»
«Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de l'autel, il élevait dans ses mains et portait à ses lèvres un instrument de cuivre à courbures fantasques, en manière de saxhorn hérissé de clefs.
«Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigté véloce et régala les oreilles sus-mentionnées d'une stridente mélodie, au rythme allègrement cadencé.
«Quant aux yeux... Était-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre à l'évidence: des choses stupéfiantes s'accomplissaient:
«Remuée par le charme musical, la Vierge s'animait par degrés; elle abaissait le regard vers le «bambino» sommeillant, et l'enveloppait d'effluves attendries. Puis, exaltée par la joie d'avoir mis au monde un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes, souples, éthérées, composant une sorte de danse extatique.
«Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles déhanchements, des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse pimpante sous laquelle la sphère d'azur tournoyait sans que l'exquise ballerine perdît rien de son équilibre.
«Il n'en fallait plus douter, c'était la gigue, enfin! la gigue nationale, hardie, nerveuse, délurée, ravissante. L'enthousiasme se déchaînait. «Hip; hip, hourrah!» toute la Sainte Famille subissait l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son établi qui roulait, autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'âne symbolique, agitant de la bouche une manivelle fixée dans l'auge, en tirait des clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement féroce aux arrachements de clairon propulsés par Trimmel, symphonie acharnée pendant laquelle le Jésus caleçonné d'argent s'éveillait, saluait la compagnie, grimpait au sommet d'une colonne, évoluait vertigineusement autour des guirlandes doublées de solides trapèzes; montait encore et s'accrochait finalement aux plus extrêmes altitudes de la voûte.
«Alors le déchirant concert s'arrêtait net, laissant un silence mort.
«Trimmel fixait les hauteurs et lançait le terrible et traditionnel «are you ready?» question pleine de fatal mystère au bord de l'abîme!...
--«Yes!» cria l'enfant d'une voix où vibrait l'audace surhumaine.
«Et lancé dans le vide, pirouettant en un jolit saut périlleux où ses paillettes scintillèrent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson retomba debout sur les épaules du révérend Trimmel, puis rebondit sur le sol dans la plus souriante posture accadémique et funambulesque.
«Interprétant alors dans un sens favorable l'étonnement muet des spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'évoquer des sentiments généreux et annonça que l'intéressant petit Jésus-Clown allait faire le tour de l'honorable société...
«Mais il parut que la mystification avait excédé certaines limites permises... Il surgit dans la foule, entre papistes et piétistes, un tumultueux débat sur la portée théologique de l'incident, un danger de mêlée, de véritable guerre de religion, qui pourtant finit par céder à l'unanime résolution de démantibuler absolument le facétieux Trimmel et ses indécents collaborateurs.
«Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient, l'affaire tournait rapidement au tragique.
«Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'éclipser pendant la bagarre? Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le lointain horizon de Springfield, l'âne portant la Vierge et l'Enfant, Joseph charriant l'établi et les autres ustensiles de la troupe, le révérend Trimmel enfin, trottant en arrière dans sa longue soutane noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte, à travers la vaste solitude des plaines poudrées de neige.»
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Le récit se fût terminé très avantageusement sur cette image poétique, si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un fâcheux «post-scriptum» découvrant la farce, le «humbug,» dans toute son impudeur.
«Le père Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles acrobatiques.»
Pour surcroît d'impertinence, le reporter disait en terminant:
«Vous jugerez vous-même, bientôt, de la valeur du père Trimmel et de l'efficacité de son système de propagande, car il se propose de venir donner prochainement quelques représentations devant le public de Chicago.»
FIN D'ANNÉE
Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passèrent comme d'habitude en ce trente et unième soir du dernier mois de l'année.
Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient à l'intérieur du «Monologue-Bar,» établissement de boissons très intéressant, situé là-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.
L'air était limpide; tout scintillait comme au début d'une fête. Aucune buée ne ternissait jusqu'alors les revêtements de glaces coulés sur les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantée au- dessus de la porte du cabaret. Les fumées des premières pipes montaient en flocons distincts et ne formaient pas encore l'épais brouillard qui bientôt rejaillirait du plafond. Les employés du café se hâtaient d'apporter aux tables entourées de consommateurs les plateaux de métal blanc, les verres et les carafes où s'agitaient, comme un flot lumineux, les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrément, la jolie dame du comptoir souriait avec grâce au milieu d'un brillant fouillis d'objets de ruolz et de cristal.
En dépit, cependant, de ces motifs de sérénité que complétait l'exquise tiédeur de l'atmosphère, l'assistance des clients gardait une attitude morose, assez étrange, où semblait poindre le parti-pris de s'enfermer dans une sorte de mélancolie systématique.
Une dizaine de minutes s'étaient écoulées dans cet état de torpeur, lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs précédents, vint s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en vue de l'assemblée.
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L'arrivée de ce personnage parut provoquer parmi la réunion un vague mouvement de sympathie dont il eût été difficile à première vue de deviner la cause. L'homme, de stature élancée, était d'une maigreur osseuse à laquelle le pantalon noir étroitement serré aux jambes et le grêle habit noir, au collet relevé sur la nuque, donnaient un aspect de misère et de faim. L'oeil, d'une pâleur effarée, demeurait fixe sous les sourcils crispés en triangle; le nez, passablement long, tranchait par des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche était largement fendue et le menton découpait un carré brutal; les cheveux bruns grisonnants coulaient en mèches éplorées le long des joues creuses et du grand front dont les lourdes saillies et les veines épaissies rejetaient à l'arrière un chapeau noir singulièrement démesuré d'altitude. Dans son aspect général, d'ivrogne de profession, M. Truddle représentait assez bien un individu chez qui s'est invétéré depuis longtemps le dédain de toute vaine ostentation de dandysme ou d'esthétique personnelle.
Il mit à côté de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'était défait en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse étriqué par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.
Un employé du bar se hâta de placer à sa portée une énorme mesure de gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques bouffées d'une pipe ébréchée, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais le coin de ses lèvres, puis il enveloppa la salle entière d'un regard surhumainement vide, où se lisait comme une surprise excessive d'être dans la vie et comme une tentative sincère de reconnaître en quelle partie du monde positif ou chimérique M. Truddle venait d'échouer actuellement...
Après quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le jeu de physionomie de M. Truddle témoigna qu'il discernait sa taverne accoutumée, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression de tristesse analogue à celle qui planait sur le reste de la réunion; il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit à pousser divers gémissements confus d'où se détachèrent, finalement, des lambeaux de phrases saisissables que l'auditoire, évidemment indulgent, affecta d'écouter dans un silence profond.
--Quoi de neuf? disait M. Truddle en manière de causerie d'ivrogne avec ses voix intérieures.--Quoi de neuf? Parbleu, rien!... L'année va finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe... Travailler niaisement chaque jour, arracher le pénible dollar, ramasser la croûte de pain quotidien par lâcheté de mourir, se griser le soir pour oublier le dégoût de vivre... Voilà ce que l'année défunte nous a fait faire... Et l'espérance a toujours menti, le hasard a refusé d'être prestigieux, certes!... La fortune, l'éternel rêve d'avoir et de pouvoir nous échappe plus que jamais.... Oui, le diable maudisse l'année morte et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux....
Tel était à peu près le sens des litanies que Roboam Truddle émettait d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne éperdue dans l'hallucination. C'était l'exorde d'un obstiné discours tendant à prouver combien M. Truddle et les notabilités présentes étaient regrettablement destinés à mener sur terre une existence superflue....
· · ·
Et dès lors il fut démontré que ces théories s'accordaient de la façon la plus touchante avec les opinions essentiellement découragées des auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on entendait, par-ci par-là, des soupirs, des exclamations d'ivresse sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annonçant que M. Truddle, espèce de «pleureur» ou jérémiste figuratif, remportait tous les suffrages.
La séance bachique se développait, maintenant, dans toute son intensité. Les becs de gaz brûlaient plus rouges dans l'air surchauffé, des perles d'eau sillonnaient le voile humide étalé sur les miroirs; les employés du bar s'exténuaient à redoubler les rations de liquides. M. Truddle puisa de nouvelles lampées dans le litre qu'on venait de remplir et, plus expansif encore, il continua de pérorer.
--Ignoble année crevée, reprit-il, développant son thème, que ne m'a-t-elle rendu le seul être avec lequel, jadis, il m'était doux de vivre.... Ma chère femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle! ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais heureuse, mais elle a déserté le nid conjugal; elle voyage depuis assez longtemps sans résidence fixe.... Elle n'a pu supporter ce que je lui faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou fou.... Elle était mon idole et, pourtant, si je la revoyais....
M. Truddle, sans bouger de son siège, leva très haut la jambe droite et frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa semelle prodigieusement longue.
Il exécuta cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe à sa place ordinaire.
--Voilà comment je l'écraserais! concluait-il simplement.
· · ·
Les doléances maritales de M. Truddle avaient surmené la sensibilité de la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisième distribution de rafraîchissements ne fit qu'aggraver.
M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprême et reprit derechef la parole, mais ses jérémiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans suite arrachés de sa gorge comme un râle.
--Année féroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne m'as-tu donné la mort.... Oui, mourir!... Hurrah! si c'est le repos dans le néant.... Mieux encore, s'il y a quelque chose après.... Une explication de la folie d'ici-bas?... Et puis, à quoi bon ne pas nous achever!... Nous sommes prêts, nous ne traînons plus qu'un cadavre... Nous sommes éteints, finis, vidés par la fatigue de vivre sans savoir pourquoi!... Regardez!...
M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'écarquilla sur le vague; il exhiba dans la lumière mourante la hideur de son masque d'alcoolisé et s'abattit inerte sur le sol.
· · ·
On éteignit précipitamment les becs de gaz, comme pour le départ d'un cercueil.
Les employés du bar roulèrent M. Truddle dans son manteau et le jetèrent dehors sur le pavé couvert de neige, dans la clarté de la lanterne plantée au-dessus de la porte.
Grâce à cet artifice destiné à favoriser la fermeture de l'établissement à l'heure réglementaire, la clientèle s'élançait en bloc dans la rue pour voir si M. Truddle était vraiment défunt ou seulement ivre-mort.
Mais presque aussitôt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet de son habit, et décrochait d'un même geste rapide sa perruque brune ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur ton, correctement cravaté de blanc.
Et l'artiste accrédité, l'orateur ordinaire du «Monologue-Bar» s'inclinait, en parfait comédien, sous les salves d'applaudissements de son public émerveillé, puis, de son pas léger de clown à longues jambes, il s'esquivait dans la nuit.
A LA SCHOPENHAUER
C'était bien une crise qui paralysait, ainsi, dans «Elysean-Park,» le joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps, elle s'était déclarée dès fin avril, pendant les senteurs des lilas, juste au moment le plus favorable à la reprise de ce léger genre d'affaires.
Le vide s'éternisait autour des gracieuses boutiques dressées en plein vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient leurs heures à regarder grandir le spectre de la faillite. Attifées de toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudité rose en maroquin sans sexe, les poupées s'étiolaient dans un abandon grisaillé de poussière. Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres s'oxydaient derrière les phalanges découragées des soldats de plomb. Une tristesse noire s'élevait depuis les chariots renversés à terre jusqu'aux cerfs-volants défraîchis papillonnant aux frises. Les chanterelles de chanvre se brisaient l'une après l'autre sur les minces voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note fêlée, rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines, l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit à la longue les paysages invendus en bois vernis.
La calamité devenait générale, à tel point qu'elle atteignait M. Trum lui-même, oui! M. Belphegor Trum, le célèbre fabricant de pantins, l'introducteur autrefois breveté de la «toupie-valse,» M. Belphegor, dont la boutique--a l'enseigne des «Enfants-Sages»--s'élevait au centre d'Elysean-Park, dans la partie fréquentée précisément par la fine fleur du far-niente millionnaire.
A quoi fallait-il attribuer une disgrâce aussi marquée?
La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de l'économie politique. Mais M. Trum ne s'égara pas à de telles jérémiades en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des marchés pesait jusque sur la bosse des polichinelles.
Ainsi qu'en témoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux fouilleurs et le toupet frétillant au sommet de son front pointu, Belphegor Trum était un industriel de décision et d'humour, devenu dans la partie une manière d'artiste capable d'originalité.
Il savait par expérience que les petits garçons et les petites filles très riches, étant éduqués dans le mode high-life, n'ont coutume de rien retrancher de leurs plaisirs, quelque défaillant que soit, d'ailleurs, le négoce national. D'où les ralentissements dans la vente des joujoux de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel défavorable aux produits surannés et provoquant le désir d'un changement de futilités et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils sont tenus d'inventer l'attirance de hochets inédits, en même temps qu'appropriés au goût du jour.
Or, maintes fois déjà, M. Trum avait fructueusement exploité ces espèces de lubies:
Durant les idées de bataille propagées par la récente guerre d'Europe, il écoula beaucoup, beaucoup de petits régiments fusilleurs, sabreurs, mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de tambours, d'oriflammes et de vraie poudre à canon. Certaine période d'engouement théâtral occasionna le placement d'une multitude de Comédies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou renfrognées, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux prétentions scientifiques de notre génération décidément progressive que M. Trum n'eût captées par toutes sortes de quincailleries électro-chimico-mécaniques, toujours vendues fort cher.
Et voilà qu'après tant de fantaisies envolées, les young ladies et petits gentlemen très riches se remettaient à réclamer du neuf, on ne sait quoi de conforme à des aspirations latentes, indécises, encore en l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expédient, devait s'efforcer de saisir au vol.
Il s'abstint donc de monologuer de stériles complaintes, et, pratiquement, il employa ses loisirs forcés à combiner des projets, à guetter le secret des tendances qu'il comptait enjôler sans retard, à noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et façons du jeune beau monde répandu dans le jardin.
Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie légendaire. Le soleil continuait de précipiter à travers les trouées de feuillage des éclaboussures d'or sur la soie verte des pelouses. La gerbe d'écume de la grande pièce d'eau montait toujours sur l'éblouissant lointain de lumière. Les mamans en toilettes vaporeuses, escortées de bobonnes à rubans et d'institutrices vagues, persistaient à venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les après-midi, à la lisière d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures de costumes d'été. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis d'enluminures claires, mais, à vrai dire, elles ne bruissaient plus des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de cérémonial et c'en était fini des airs envolés et turbulents jadis admis comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une affectation de souci posée sur le front des mamans élégantes, s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bébés, eux-mêmes cuirassés d'élégance. Ceux-ci traînaient par les allées de lentes attitudes de rêvasserie. Ils restaient en arrêts de silence éperdu devant des tombées de branches, des effeuillements de roses, des froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la poésie de l'éphémère!...
Il présidait à ces tenues mélancolieuses quelques tâtonnements, des gaucheries d'ébauche, indices d'un noviciat tout ingénu. Les symptômes, pourtant, étaient décisifs: On dressait la jeunesse dorée à des extériorités d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement néo-byronien et c'est sur cette donnée, évidemment, que M. Trum devait baser ses recherches. Mais pour agir avec succès, il lui restait à découvrir dans quels termes et jusqu'à quel point cette manie--ou cette doctrine--s'accréditait dans l'intimité des familles, et pareille enquête eût été, sans doute, difficile à suivre, si des circonstances favorables n'avaient apporté d'elles-mêmes à M. Trum les indications voulues:
Quelques nourrices et caméristes, simples gaillardes agrestes, innocemment restées de bonne humeur, fréquentaient encore de temps en temps les pimpants étalages de M. Trum et consacraient, par surcroît, ces plaisants moments entre elles à dauber, avec le plus d'irrespect possible, les inénarrables frasques des maîtres.
L'adroit négociant n'eut qu'à laisser tomber quelques questions dans le parlage pour en faire jaillir, aussitôt, en patois de terroir, un intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:
«Pas gênant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur, ni de nerfs de Madame; pas de cris de bébé, pas le moindre fracas des visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine à pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur triste, oh! triste! par plaisir donc! en manière de repos de l'esprit, vu qu'à leur idée, l'existence amusée ou non, ce n'est jamais que du hasard, de la folie et de l'inutilité s'effaçant le long des heures mourantes à la file, jusqu'à ce que demain soit devenu de l'oubli et du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voilà charmants, en somme, avec leurs yeux grands ouverts de pitié sur cette bêtise, disent-ils; de la vie lâchée entre ciel et terre sans pourquoi ni par qui, avec leurs têtes penchées, écoutantes, comme si des rumeurs de travail et de foule sur la ville et là-bas sur le reste du monde, il venait un drôle de bruit de rêve...
«Mais vraiment, poursuivaient les jaseuses, ceci n'est encore que des préparations entre soi pour paraître ensuite bien gentils dans les sociétés. Ah! les réceptions, les soirées, les bals, c'est là qu'il faut voir leurs dégaines empesées de spleen, selon le genre qu'ils appellent «fin de siècle» et qui sera, par malheur, «commencement de siècle» d'après. Les Messieurs en noir collés aux murs comme des raies d'encre; les Madames épinglées de perles dans le frisson des dentelles; le silence et l'ennui raide dans beaucoup de parfum et de lumière, voilà toute la fête. Quelquefois on varie d'un peu de «miousic» fébrilement tourmentée sur piano; puis il y a des danses aussi, des enlacements deux par deux, des valses lentement tournées à travers les salons jusqu'à se perdre dans le jardin, au fond des ombres! Alors les Messieurs en noir contre les murs parlottent du bout des lèvres. On saisit des mots au passage des plateaux de limonade et de sorbets: ce sont des gaudrioles glacées sur cette démence de musique, sur ces monotonies d'étoiles et de lune qu'on voit au loin de la nuit par les fenêtres, sur les griseries d'amour que les couples tournoyants se soufflent à l'oreille. Hélas! s'aimer, s'unir, recommencer des êtres, créer de l'avenir, jeter de la vie sans cesse à ce vain rêve de vivre! Tout cela, dérision! en suite d'un tour de valse! Et patati et patata! voilà, continuaient les péronnelles, leur jolis propos--et c'est lancé sans rancune, d'un ton leste de mélancolie à l'évent. Le parfait du genre recommande qu'on folichonne ainsi d'une indifférence légère dans le désespoir d'agrément. Geindre pour tout de vrai, ce serait faire figure de benêt, car de ce qu'il semble que la machine terrestre ne peut marcher que de guingois avec l'imbécile mort quand même au bout, c'est de quoi ne s'irriter qu'avec modération, en certitude de n'y pouvoir remédier. On perd à la tricherie de la vie, et, mystifiés, on paie sans tapage. Telle est la règle pour les gens comme il faut, petits et grands. C'est pourquoi nos grêles demoiselles fanfreluchées et satinées, nos gentlemen-moutards, en chapeau haute forme, étudient là-bas les grâces tristes, se laissent quasi vivre, mais avec des essais de croire que rien ne vaut la peine de rien...»
Tressautantes de rires, les babillardes n'en finissaient plus de leurs médisances. Mais M. Trum restait sérieux, très attentif, furetant son oeuvre au fond des railleries. Il appréciait, en spécialiste, ces ostentations de mondanité navrée; il les aimait tout à coup et s'en pénétrait pour les rendre en art. Sa cervelle s'agitait: la trouvaille voulait poindre, elle surgissait; il la tenait, enfin, complète, heureuse, triomphante!
Quelques jours de hâtive improvisation lui suffirent à tout bâcler derrière ses volets clos, et brusquement, un matin, il ouvrit, certain du succès, fier d'avance du retour de la foule.
On accourait, en effet, de tous les points d'Elysean-Park, attirés de loin par un spectacle d'irrésistible étrangeté. Les ribambelles d'enfants, aussitôt en presse devant la boutique, n'avaient pas assez de clarté bleue dans les yeux, pas assez de flammes roses sur les lèvres pour arborer l'extase, tandis que l'entourage des mamans élégantes et des vagues institutrices ne pouvait se défendre d'un murmure ravi.
C'est qu'en pleine joie de soleil, sur l'étendue vert-tendre se dressait une farce noire, une vision d'affreuse bimbeloterie de douleur. M. Trum élevait ses tréteaux sinistres pour un commerce inouï d'amusettes fardées d'épouvante. Les gais bariolages de l'échoppe s'éteignaient sous des voiles de catafalques piqués de larmes tremblées en papier d'argent. Sur les rayons une multitude de figurines se campaient en grand deuil correct, selon la coupe la plus récente du journal des modes funéraires (Mourning News).--Il y avait les pantins porteurs du rigide frac noir et casqués du haut gibus, les poupées en atours de veuves, avec longues ailes de tulle dans le vent; par-ci par-là des clowns, même, ou pierrots yankees, à contorsions de squelettes en maillots noirs, que l'effet de neige de leurs perruques marquait d'une touche de gravité. Les suites de marionnettes se groupaient sur les couvercles de leurs boîtes, ébauchant des attitudes au milieu d'accessoires divers; et des rapetissements d'humanité gesticulante, des aspect d'envers de lorgnette se modelaient comme en un temps d'arrêt de pantomime. C'était tout un monde en miniature, une collection complète de types sociaux que M. Trum, du bout de ses doigts d'artisan, avait lestement affublés au «dégoût du jour,» enfunébrés de pied en cap, mis dans leurs meubles respectifs, copiés vifs, enfin dans une posture ployée et méditante de marasme, dans un semblant cruel et glacé d'être vrais.
On admirait en bloc le fouillis de merveilles, mais bientôt les détails furent examinés un par un, avec un mouvement de satisfaction croissante. Quelques brèves paroles de boniment lancées par M. Trum hâtèrent encore--bien que débitées sans emphase--cette recrudescence de faveur, et l'on se rendit compte, enfin, de l'exquise impression souffrante qui s'élevait de l'exposition entière; on comprit avec quelle entente délicate de l'actualité, avec quelle fine intuition des adoucissements philosophiques nécessaires, M. Trum avait pastiché les épisodes les plus habituels du fatidique spectacle d'ici-bas.
L'ennui d'être, ou problème de l'organisme, pris dans ses grandes lignes; l'absurde action précise dans des inattendus de destins; l'éternelle superfluité terrestre des tracas et déboires collectifs, tout apparaissait en assortiments de jeux distincts, en scènes muettes de petits fantoches, très bonassement lugubres, d'ailleurs, et mettant à leurs dehors angoisseux l'espèce de naïveté des vieilles légendes plaquées dans le coloris des images d'un sou.
Symboliques comme des pions d'échiquier et gardant le silence mortel du whist, les pions à face humaine de M. Trum innovaient un incomparable procédé de récréation bourrelante. On ne pouvait mettre sous une forme plus ingénieuse de divertissement «le mal de vivre,» théorique et pratique, à la portée de l'enfance.
Mais la sympathie unanime, prise en plein sentiment, se concentra d'abord sur une catégorie de compositions particulièrement attrayantes et qui se déployaient en longues lignes sinueuses, au beau milieu du comptoir.
--C'est les «petits enterrements,» les jolis, ceux de première classe, expliquait doucement M. Trum, article soigné, ne laissant rien à désirer comme exercice de douleur compassée en plein air, onctuée déjà de résignation naissante. Le défilé va, l'allure est prise, lente, ouatée de componction. Il bruit une respiration de pleurs avec bourdonnements discrets de causerie. L'agent de tristesse décorative, le petit ordonnateur des pompes, est d'une dignité rare, ouvrant la marche, habillé de noir mat, avec bicorne sur l'oreille et stick d'ébène aux doigts; professionnel, son sourire d'égal regret pour tous tombe d'un apitoiement indicible sur le calme des entours et, sans forfanterie du reste, il aspire les saines fraîcheurs de la promenade mortuaire. A sa suite, vient l'équipe des petits croque-morts, sanglés de courtes jaquettes de bourre, le chef cylindre du tube de cuir enduit de crêpe, robustes de râble et satisfaits, non moins, entre deux ramassages de cadavres, d'escorter ainsi, bras ballants, en amateurs, jusqu'au cimetière, emboîtant le pas au quadrille de chevaux nains caparaçonnés d'un flot d'ombres de velours ou cheminant sur les côtés du galant petit corbillard couleur de suie, huppé de peluche blanche aux quatre coins, que conduit le petit cocher somnolent en noire houppelande d'une coupe extraordinairement posthume et botté jusqu'au ventre, à l'écuyère. Oh! la procession est d'une majesté réussie et, certes, le petit défunt coffré dans le joli petit cercueil jonché de fleurs, dut être flatté--lorsque agonisant--de songer qu'il traînerait après lui le cortège de tant de petits gentlemen en exacte toilette d'obsèques et de tant de petites calèches de deuil berçant, bien suspendues, d'agréables petites dames en noir penchées aux glaces des portières et mieux en vue pour verser d'excessifs sanglots dans de minuscules fragments de mouchoirs de dentelles...
A ce faste de gala, M. Trum avait ajouté, pour les petites bourses, une section d'enterrements économiques, quand même fort convenables, dénommés «les petits convois du pauvre,» en tout composés des dolents véhicules à rotonde et d'une conduite d'exaspérés chiens maigres allant seuls derrière...
Continuant dans cet ordre de folâtreries civilisées à dessous d'amertume, M. Trum exposait quelques boîtes de «petits mariages,» mais nullement de ces noces à tralala, qui rutilent d'ordinaire aux vitrines des marchands de joujoux. Ce n'était plus le petit épouseur blondasse, ouvrant un sourire de ténor, ni le petit guerrier ruisselant des chrysocales de son grade, tendant le poing nuptial à la poupée extasiée dans la nuée de tulles et de fleurs d'oranger sur un fond flambant neuf de familles cousues d'or:
--De telles festivités font mieux dans l'ombre d'un peu d'idées noires, assurait M. Trum. Voyez, plutôt, ces touchants «petits mariages in-extremis»--les seuls demandés à présent dans le commerce--avec assistants en demi-deuil dissimulant de rongeantes appréhensions: le fiancé dresse la carcasse exténuée du parfait poitrinaire, tenue de bal; la fiancée défaille d'étisie: une soutane se détache du groupe d'invités et, dans le fond de la scène, on aperçoit une file de petites voitures closes et de valetailles en livrée sombre ornée de fleurs pâles, comme pour une excursion éventuelle du temple au cimetière...
Mais M. Trum ne s'était pas restreint aux croquis calqués sur le grand monde. Il avait, de plus, esquissé bon nombre de tableaux du grouillement des foules; montré des cours de chantiers, des ténèbres d'usines, des géhennes de chauffes, des sordidités de galetas, des ruines de bas quartiers, des intérieurs de maisons de refuge ou de châtiment; traduit des ivresses, des suicides, des rixes, des meurtres, des révoltes; raconté les heures suantes de travail, les obstinés retours de misères, tant d'acharnées batailles de labeur, de famine et de rage qui, dans les formes d'une poésie plus farouche, accusent, à leur tour, les absurdes fatalités de laideurs, de tortures et de crimes, les éternels recommençages d'inutiles faits divers où roule et se débat l'ahurie création.
L'un des meilleurs morceaux de cette partie de la collection était certainement le «petit hôpital» avec ses rangées de couchettes voilées de serge blanche, les placides caboches des petits infirmes rabattues sur les traversins, les airs guérisseurs du petit médecin en visite, les silhouettes blanches des religieuses au maintien de silence et de rêve dans cette hôtellerie de douleurs errantes et d'agonies hâtées.
On admira beaucoup, aussi, la facture des «Petits Monts-de-Piété» dont on notait la lumière morte d'officine teignant de pâleur une mêlée de pauvre monde en haillons et les troupes de petits employés avides de fouiller du bout du nez les tas de hardes apportées par de tremblantes petites ménagères halant à leurs jupes de guenillardes traînées d'enfants.
--Cela se passe la veille des jours de propriétaire à payer,--ricanait M. Trum. Voilà pourquoi l'on jette pêle-mêle à l'usure tant de sortes de petits paquets en échange de si menues, menues piécettes de monnaie. Voilà pourquoi, d'un air de lâcheté commise, on engage furtivement la défroque, le bijou, le souvenir, la relique...
M. Trum poursuivait ainsi les descriptions, acérées de quelques traits de satire, qu'il débitait sur un ton d'atticisme insouciant et d'oiseuse ironie contre le destin. Puis il faisait mouvoir les marionnettes, révélait les secrets de leurs articulations, leur arrachait même les voix et les cris de leurs rôles désespérés. Les poupées serrées au corsage musiquaient une plainte écoeurée, un râle amer de clarinette; les clowns et pierrots émettaient aussi des clameurs d'automates, des fac-simile de sanglots extraits d'impassibles entrailles; un crin de leur perruque, frotté entre les doigts de l'impresario, amenait les grincements atroces--et récemment inventés--d'une peau de tambour tendue sur leur crâne. Mais que ces gémissantes imitations hurlassent grotesques ou tragiques, rien n'altérait jamais l'exquise fraîcheur plâtrée aux joues des poupards, nulle ombre ne passait dans l'éperdue gaieté bleue de leurs yeux de cristal; les clowns gardaient leur grimace retroussée de sarcasme; oui! les pantins, les mornes absolument qui jadis marivaudaient leurs félicités, les poupées noirement vêtues, à présent, selon l'ennui des temps, les dociles et candides poupées rapportaient d'autrefois leurs frimousses de beurre frais, pomponées de frisures, leurs gestes dodus grassement roulés en carton-pâte; et toujours, sur le rouge feu des lèvres, sous l'arc trop raphaélique des sourcils, dans la limpidité des yeux de verre ombrés de trop longs cils de soie, il leur restait l'immuable sourire illuminé, l'inouïe profondeur d'innocence, la troublante lueur de vision sans voir, que reflétaient exactement, d'ailleurs, les visages rayonnants des bambins assemblés devant la boutique.
On se prit à raffoler de ces frimes d'angoisses dont les acteurs, très sincèrement, n'éprouvaient rien. C'était le passe-temps tout neuf, tant attendu; vraiment fashionable; on allait pouvoir s'amuser dans l'affligeante mesure des convenances, on tenait l'heureux joujou conçu dans le style, enfin, des dernières méthodes de désillusion. Et, simplement, il avait suffi d'un peu de retouche funèbre pour actualiser ainsi le vieux stock de pantins indifféremment éplorés ou farceurs.
Le succès de M. Trum dépassa toute prévision. On se bousculait pour acheter. Des centaines de «petits enterrements» sillonnèrent bientôt les avenues. On jouait, entre demoiselles, à toutes sortes de «petits mariages in-extremis» dans les coins d'ombre. Flânant par là, les gamins du menu peuple étaient fraternellement conviés à de décourageantes parties de «petits hôpitaux et monts-de-piété,» et, sans relâche, on retirait de la grande pièce d'eau les victimes des «petits assassinats,» des «petites insurrections» et autres petits jeux coopératifs des crève-la-faim.
Ces pâles distractions incitaient l'enfance élégante à des poses transies qui devinrent immédiatement de rigueur sous les ombrages d'Elysean-Park. Il était peu relevé, désormais, de hanter les boulingrins en toilette non macabre. Les nourrices mêmes, converties, serraient leurs mioches dans des mantes de tournure claustrale et leurs coiffes battaient l'air de longues traînes de rubans noirs. La vieille marchande de gâteaux ne vendait plus que des «chagrins» au lieu des croustillantes friolettes anciennement appelées des «plaisirs.» Les soldats, en quête d'églogue, encanaillaient un tantinet le paysage de leurs uniformes vermillons piqués de bleu-jaune et l'on délibéra de rétablir les «hussards de la mort,» pour le roman spécial des bobonnes en deuil.
La pluie de dollars afflua chez M. Trum, aussi longtemps que ces badines mortifications eurent pour correctif les joliesses de l'été. Mais voici que les rouilles d'arrière-saison grimpèrent aux arbres, la brise soufflait de l'automne à pleins frimas et les minauderies de décadence commencèrent à manquer de confortable. Un ennui, non joué maintenant, tombait des brumes, et les acerbes facéties de M. Trum ne suscitaient, enfin, qu'un petit frisson d'agaçantes et grelottantes réalités; elles accentuaient aux yeux des enfants eux-mêmes l'ineptie d'être on ne sait quel cauchemar d'humanité ratée et mal à l'aise. Cela devenait d'un déchirement d'âme insupportablement naturel. Des rancunes sourdes s'ameutèrent au nez des stupides pantins opposant à des calamités trop certaines leur indomptable risette de mécanique. Il y eut des menaces, des insultes, finalement des huées. La popularité de M. Trum s'effondrait derechef s'il ne l'avait, une fois de plus, repêchée par un trait de génie:
L'hiver, un matin, était entré dans Elysean-Park, sur l'aile d'une trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arrêtèrent tout à coup intrigués des changements réopérés soudain dans le magasin de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et, prises à la taille par des anneaux passés le long d'une tringle, elles se déployaient, serrées côte à côte, d'un bout à l'autre de la baraque, tandis qu'à quelques mètres de la devanture, M. Trum avait élevé d'énormes monceaux de boulets de neige.
Refusées, démodées, flétries, elles apparaissaient en une seule rangée, ces caricatures de la vie en noir. Le fiancé, l'amante, le prêtre, le paillasse, le fonctionnaire, le plébéien, la dame, le monsieur, ils étaient là tous, ces veules échantillons de la sottise d'être, tous ces mannequins de l'incompréhensible chimère à forme humaine, tous ces clowns de l'effarement, façonnés par l'arbitraire fantaisie, ayant aux lèvres la plaie du rire sans cause, ils étaient là, toujours paisibles, hilares, bichonnés, ridicules, dans l'attente niaise d'un châtiment, d'une fin, d'un néant quelconque...
Qu'allait-il donc se passer de drôle ou d'effrayant?
M. Trum, sans nuances de persiflage à présent, et de verve déchaînée, se hâta de satisfaire les curieux:
--On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tête de ces affres d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'âme dans la gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces désolés, ces opprimés, ces meurtris artificiels, sans haine et sans révolte, sans pensée et sans voix. Oui, l'on siffle, à cette heure, ce qu'on acclamait hier. Eh bien! on le crèvera, le pauvre spectre morfondu d'idéal à rebours. Destruction radicale!--la guerre à mort, à mort! Ce sera la nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai: l'on n'a qu'à frapper, qu'à cogner les pantins imbéciles! au hasard, dans le tas!
--Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de la fin du monde, le grand succès du jour. Cassez, brisez! criait-il, donnant lui-même le signal de l'attaque.
La cohue des bambins ouvrit la bataille à grands hurras de joie. Oh! la fête de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace s'écrasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupées culbutées, fracassées, éventrées, vidées. Ce fut une volée confuse de blancheurs où pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas; un éparpillement continu grossissant l'avalanche, où bientôt s'enfonçaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables petits cabotins de M. Trum.
Après une heure, la célèbre boutique en plein vent n'était plus qu'un amas de givre couvrant de son linceul la défunte tragi-comédie de la tristesse à la dernière mode...
Il est peu probable--soit dit en guise de dénouement--que M. Trum se préoccupe de quelque autre attraction pour l'été prochain:
L'heureuse application de la méthode Schopenhauer lui a rapporté gros et lui permet de quitter à jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant--dans un optimisme sans ostentation.