VIII
Dix jours se passèrent ainsi sans le moindre nuage.
L'éducation de miss Ellen dans la science sociale avançait rapidement; la docile élève raffolait du professeur et de ses leçons.
On ne pouvait imaginer, au reste, une existence mieux réglée, des conversations plus instructives, une intimité plus délicate et une liberté plus parfaite... Jamais mistress Josuah n'avait trahi la moindre curiosité touchant les longues promenades que miss Ellen s'accordait tous les jours, et même certains soirs, pendant le cours des observations sur l'action morbide ou curative de l'hydrogène.
En surplus de ce bonheur, on avait d'agréables divertissements en perspective, notamment la prochaine initiation à la franc-maçonnerie.
Mais un soir, celui du second samedi, le programme s'enrichit d'un plaisir inattendu.
Le samowar ne bouillait pas comme d'habitude. Mistress Flyburn, sans avertissement préalable, avait pris d'autres dispositions. Un cordon de tasses bordait la table; le milieu était occupé par une immense théière entourée de fioles à liqueur, de cruchons de bière, de boîtes de cigares, de pots à tabac et autres accessoires d'un raout américain au présent siècle.
--Nous avons des réceptions mensuelles, expliqua mistress Brog-Hill: je vois à votre air que j'avais oublié de vous avertir.
--Vos soeurs en franc-maçonnerie sont des gaillardes, paraît-il, insinua miss Ellen en désignant du doigt les tabacs et les pipes.
--Détrompez-vous, répondit Josuah: nos soirées sont uniquement organisées en l'honneur du sexe fort.
Cette circonstance si contraire au train habituel de la maison méritait des éclaircissements. Josuah démontra que, pour se fortifier dans la résolution de renoncer aux hommes, il convenait de les voir de temps en temps de près.
--N'est-ce pas un danger, au contraire? demanda miss Ellen.
--Vous en jugerez tout à l'heure. Écoutez seulement, et regardez.
--Mais n'est-il donc pas certains hommes qui acceptent nos théories et deviennent ainsi nos alliés?
--Horreur! ma chère, s'écria la doctoresse avec l'accent de la plus vive répulsion, ceux-là sont les plus détestables. Trop faibles pour agir sur leurs pareils, ils tentent de jouer près de nous, et malgré nous, le rôle larmoyant d'apôtres. Sous prétexte de défendre nos intérêts, ils nous proposent je ne sais quel régime semi-platonique qui n'est qu'une lâche reculade devant la réalité. Laissons là ces enjôleurs et n'en parlons plus!
Ce cruel coup de boutoir amusa miss Ellen, mais éveilla dans son esprit quelques respectueuses velléités de résistance:
--Il faut pourtant, insista-t-elle, procréer dans ce monde, si l'on veut qu'il dure.
--Quoi de plus simple? répondit mistress Brog-Hill. Attendons que les désirs de maternité nous entraînent; c'est la seule excuse de ce qu'on appelle l'amour. Acceptons, alors, l'«intérim» d'un homme réunissant, hélas! à peu près les qualités physiques et morales que nous aimerions à retrouver dans notre enfant; l'être qui naîtra par la suite sera, relativement, capable et digne à la fois de vivre longtemps.
--Et, qui l'élèvera? le père, ou la mère?
--Laissez-moi vous redire que les réformes les plus audacieuses, celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes, n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et coutumes. La mère garderait l'enfant, jusqu'à l'âge de l'école; le père le visiterait, pendant ce temps, au gré de ses souhaits et de ses occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas à peu près ce qui se pratique aujourd'hui?
Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes vérités, mais la pendule sonna l'heure de la réception, et les invités, scrupuleux observateurs de la ponctualité anglo-saxonne, firent irruption tous à la fois.
Nous ne saurions décider si mistress Brog-Hill avait confié au hasard le soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le ridicule de l'entière collection sautait aux yeux.
Toutes les figures étaient d'une laideur farouche, aggravée par la sinistre coupe de barbe à la yankee; toutes les formes offensaient les lois les plus indulgentes de l'esthétique. C'était comme un mystifiant rendez-vous d'avortons et de colosses, d'échines ratatinées et de ventres excessifs; les voix et les rires étaient agaçants à tous les degrés de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et la vaisselle. Malgré la présence de deux médecins, de quinze avocats, de huit pédagogues, de trois ingénieurs, de quatre clergymen et d'une demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une matière intéressante et passa presque immédiatement à la politique. Il y avait crise ministérielle. L'un tenait pour Janson, candidat avancé, l'autre pour Paulson, candidat rétrograde, et beaucoup pour Machinson, candidat pondérateur. On ne s'occupait nullement des principes représentés par ces trois ambitieux ni des bénéfices éventuels de leur présence au pouvoir, mais on s'échauffait à blanc sur le chapitre des personnalités.
Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un crescendo formidable; la maîtresse de la maison trouvait à peine le placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particulière pour miss Ellen Kemp, que l'agréable assemblée, pourtant, voyait pour la première fois.
Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque intérêt à la fête, et souvent elle échangeait, à voix basse, de rapides propos avec l'un ou l'autre des énergumènes.
A certain moment, Josuah vint près d'Ellen et lui recommanda d'observer Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espèce en représentation.
Ce personnage dépassait d'une hauteur de tête, au moins, le reste de la réunion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme un arbre, il avait le nez impudemment proéminent et une chevelure broussaillant tout le front; ses paupières clignotaient sur de petits yeux gris très vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou s'élargissait jusqu'aux oreilles.
Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom émettait, à propos de chaque candidature, des appréciations d'un cynisme à outrance, aboutissant toutes au culte du succès et à la religion du dollar. Se fâcher, toutefois, était impossible, tant l'orateur, par ses oeillades épileptiques et par l'agitation ricanante de ses lèvres, parvenait à donner le change sur la sincérité de ses convictions. Plus on vociférait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah ressemblait à une ménagerie qui prend feu: on entendait des cris de bêtes furieuses et on voyait s'envoler par la fenêtre l'énorme nuée fuligineuse exhalée par les fumeurs.
Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive à sa fin. Le bruit et la fumée prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes, descendirent l'escalier, se répandirent dans la rue et se dispersèrent peu après.
Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis de Josuah, les deux amies s'embrassèrent et se séparèrent après avoir formellement constaté que le désir de rompre l'association ne leur serait jamais inspiré par aucun des hommes entrevus ce soir-là, fût-ce le tonitruant Tom Nothingworth.