‹ Contes de bonne PerretteChapitre 1 sur 30 · Avertissement

Avertissement

Enfants, auxquels ce livre est dédié, vous avez un âge délicieux. Je l’ai eu avant vous. Et j’en ai joui plus librement et plus pleinement que d’autres, ayant eu cette chance de passer une partie de ma première jeunesse à la campagne. Je travaillais assez peu le De viris illustribus, mais j’apprenais ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre. Au lieu d’avoir pour horizon les murs d’une classe ou d’une cour, j’avais les bois, les prés, le ciel qui change avec les heures, et l’eau d’une mince rivière qui changeait avec lui. Mes amis s’appelaient le brouillard, le soleil, le crépuscule, où la peur vous suit dans votre ombre ; les fleurs, dont je savais les dynasties mieux que celles des rois d’Égypte ; les oiseaux, qui ont leur nom écrit dans le mouvement de leur vol ; les gens de la terre, qui sont des silencieux pleins de secrets. Je me rappelle qu’à certains jours mon âme débordait de joie, et qu’elle était alors si légère, qu’elle me paraissait prête à s’échapper et à se fondre dans l’espace. Je faisais ma moisson sans le savoir. Depuis, j’ai reconnu que la richesse d’impressions amassée en ce temps-là est une provision qui dure.

Avant de dire les contes de bonne Perrette qui ont bercé cette enfance heureuse, j’ai donc pensé que je devais expliquer en quel milieu ces histoires m’ont été apprises, avec quel esprit disposé à l’aventure je les écoutais et les retenais ; quelle fut l’humble femme qui me les récita.

Elle ne les inventait sûrement pas. De qui les tenait-elle ? Du peuple où la source de la légende, plus ou moins pure, plus ou moins abondante selon les temps, n’a jamais cessé de couler ? De quelque poète ou savant chez lequel elle aurait servi avant d’entrer dans notre maison ? N’y ai-je rien ajouté moi-même, au moins dans le détail ? À quoi bon approfondir ces choses ? J’en serais au surplus incapable, n’ayant jamais bien su où finit le souvenir et où commence le rêve.

J’aime mieux vous dire, enfants, qu’il m’a été doux d’écrire ce livre à cause de vous, de votre sympathie si vite donnée, de votre attention rapide, de votre âme tout ouverte, et aussi pour l’émotion de ce retour que nous qui vieillissons, poursuivis par la meute grossissante des jours, nous faisons vers notre enfance, lièvres chassés, qui revenons au gîte.

R. B.

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