Chapitre 17 Le brin de lavande
Il y avait dans la Provence rousse, où l’herbe meurt et où mûrit l’olive, il y avait autrefois des seigneurs qui se faisaient la guerre, de château à château et de colline à colline. Ceux qui ont voyagé par là racontent que l’on voit encore des pierres amoncelées autour des fermes, et que les lézards verts qui sortent de dessous les ruines ont souvent le dos noir, à cause de la fumée des incendies anciens qui dévorèrent les châteaux. Aujourd’hui les cigales chantent ; les ortolans sifflent à la pointe des mottes ; les filles qui trouvent la fontaine éloignée s’arrêtent à mi-descente, pour suivre le vol des palombes au-dessus des bois de pins ; une odeur de résine flotte dans l’air, mêlée au parfum des plantes qu’on dirait faites avec de l’encens ; les pâtres des hauts sommets découvrent les vaisseaux dans l’étang de Marseille ; tout repose ou vit légèrement au soleil de la Provence heureuse : que c’est loin dans le passé, l’histoire du petit comte Roger !
Il n’avait que sept ans, l’âge où l’on compte les heures par les jeux nouveaux qu’elles amènent. Il jouait au ballon, dans une salle voûtée, garnie de tapis d’Orient, située presque au niveau des douves de la forteresse paternelle. Quand il se hissait jusqu’aux barreaux de fer garnissant les fenêtres, il voyait le reflet du ciel dans les eaux immobiles, les cygnes nageant parmi les roseaux, et le mur d’enceinte, à quarante pas en avant, fait de blocs de marbre, et au sommet duquel parfois se profilait la silhouette d’un homme d’armes. Il n’avait ni frère, ni sœur, ni mère. Il devait jouer seul, ce qui est triste, ou avec sa nourrice. Et, depuis deux jours, la nourrice ne cessait de se lamenter, refusait toute nourriture, et tantôt étreignait l’enfant désespérément, avec des mots d’adieu qu’il ne comprenait pas, tantôt se jetait à genoux et sanglotait contre un pilier, tandis que la balle de cuir rebondissait, relancée par le seul petit comte Roger.
« Pourquoi ne joues-tu pas avec moi comme d’ordinaire, nourrice ?
— Pauvre chéri ! pauvre chéri ! Le château est assiégé ; les ennemis vont entrer ; ils pilleront tout, ils tueront tout.
— Tu mens, nourrice. Puisque mon père est là, ils n’entreront point. Tu n’es qu’une femme ! Viens jouer ! »
Cependant, mieux que lui qui ne devinait pas le danger, elle entendait le pas des compagnies qui se jetaient d’une muraille à l’autre, traversaient les cours intérieures, montaient par les escaliers taillés dans le roc, et apparaissaient tantôt ici et tantôt là, aux points les plus menacés. Elle tremblait au bruit des boulets, dont le heurt presque continuel ébranlait les remparts à l’autre extrémité du château. Et quand elle entrouvrait la porte, le souffle humide des corridors voûtés lui soufflait au visage l’appel des trompes de guerre et les cris des combattants.
L’enfant, mécontent et boudeur, s’était assis, le dos appuyé contre un pilier.
Tout à coup, un homme se précipite, vêtu d’une cotte de buffle déchirée, tête nue :
« Monseigneur, le château va être pris ! Venez ! Fuyons par le souterrain ! »
La nourrice, à ce mot, a poussé un cri d’épouvante, et s’est élancée à travers les couloirs.
Mais le petit est d’une race héroïque et aventureuse. Il se lève. Il écarte la main que l’homme a tendue vers lui.
« Jean le Bourguignon, dit-il, mène-moi d’abord au sommet de la plus haute tour !
— Nous n’avons pas le temps ; l’ennemi va entrer.
— Pas avant que j’y sois monté ! On m’a laissé ici, toujours, avec les femmes. Maintenant je veux voir la terre de mes pères, du haut des tours, avant de la perdre ! »
Et, comme le géant s’avance, poursuivant le petit seigneur qui recule et voulant le sauver de force, l’enfant lui échappe et se jette dans l’ouverture de la porte :
« Suis-moi si tu le peux, Jean le Bourguignon ! »
Il s’engage dans les corridors, il tourne, il arrive à l’escalier de la maîtresse tour, et disparaît dans la spirale que font les marches, feuilles d’ombre de la grande tige qui monte vers la lumière.
Son pas, rapide et léger comme celui d’un chevreau, sonne dans la cage de pierre. Le rire de la jeunesse insouciante s’y mêle, et fuit, et diminue. Le serviteur s’épuise à suivre l’enfant ; ses épaules heurtent les tournants, son casque se bosselle en frappant les parois.
« Monseigneur, arrêtez ! Je vois le bout des échelles sur les murs ! Entendez les coups de feu ! »
Quand il parvient, épuisé, sur la plate-forme de la tour du guet, il voit le petit comte debout. La poussière et la fumée passent en nuages autour de lui. Des flèches et des balles sifflent et égratignent les créneaux. Mais l’enfant, penché au-dessus de l’abîme, regarde le fief paternel étendu à ses pieds. De ses yeux clairs, émerveillés et sans peur, il a dénombré les collines, suivi la bande sombre des pins qui s’enfonce au levant, et la rivière mince entre les champs couverts de moissons.
Il se détourne, il rit.
« Emporte-moi à présent, Jean le Bourguignon ! Je n’oublierai plus rien ; j’ai vu toute la terre où je reviendrai un jour ! »
Il se courbe, il saisit une touffe de lavande fleurie qui pendait sur l’abîme. Et le serviteur enlève dans ses bras le petit comte, qui ne résiste plus, et qui s’abandonne, essoufflé, les paupières closes, tenant serré contre son cœur le bouquet de lavande. Ils descendent l’escalier de la tour ; ils atteignent l’entrée du souterrain, que les ennemis n’ont pas encore envahi ; ils sont sauvés.
· · ·
Dix-huit ans se sont écoulés. Le comte Roger, conduit en Italie, sur les domaines d’un parent, avait trouvé une hospitalité parcimonieuse. Le père était mort, la puissance de la maison ruinée, et les alliances ébranlées attendaient, pour se renouer ou se rompre, que l’on vît ce dont serait capable cet orphelin qui n’avait encore ni parlé ni agi.
Le jeune homme habitait une ancienne villa délabrée, isolée dans la plaine, avec son serviteur Jean le Bourguignon, devenu tout blanc de cheveux, et de cœur moins hardi. Autour de sa demeure, au-delà du jardin de roses, d’ifs noirs et de vignes en berceau, les champs de blé, les prés et les rizières formaient un cercle immense, jusqu’aux montagnes d’horizon. Quelques villes, neigeuses, pointaient sur les sommets lointains. Et parfois, sur son unique cheval couleur de poussière, le comte Roger, avec son écuyer en croupe, se rendait au marché ou à une fête donnée par un seigneur de petit renom. Et il était recherché par les dames, qui, le voyant de belle mine, adroit, fier de regard et réservé en paroles, disaient :
« Qu’y a-t-il donc, au fond de ce joli cœur ténébreux ? Nous perdons avec lui nos sourires, que d’autres mendieraient. »
Ce qu’il y avait ? Tout un fief de Provence, belles dames, des forêts de pins, des eaux claires, des hauteurs couronnées de villages et la vue de la mer prochaine, qu’il regardait sans cesse en esprit, et qui l’empêchaient d’être attentif au reste du monde. C’était la faute du bouquet de lavande, qu’il avait placé dans sa chambre, attaché à la garde de son épée, et qu’il considérait à tout moment du jour.
Lorsqu’il eut vingt-cinq ans, il acheta des éperons d’or, un casque à plumes blanches, fit ferrer à neuf son cheval gris, emprunta une jument blanche pour son serviteur, et dit à Jean le Bourguignon :
« C’est à toi de me suivre à présent. Nous allons partir pour reconquérir la terre paternelle. Mes sujets se lèveront pour ma cause. L’heure est venue. »
Le vieux soldat n’eût pas demandé mieux que de rester. Il s’était accoutumé à l’exil.
« Comment vous reconnaîtront-ils, monseigneur ? dit-il. Voilà dix-huit ans, vous n’étiez qu’un enfant, et toujours enfermé avec les femmes. Aucun ne se souviendra de vous. Et vous n’avez ni armée, ni argent. C’est bien peu de nos deux épées. »
Mais le comte Roger ne doutait pas ; il avait, pour répondre aux conseils des barbes blanches, l’oracle mystérieux de sa jeunesse qui lui criait : « Pars donc ! »
Et ils quittèrent la villa au petit jour. Le comte avait serré dans un sachet de soie le bouquet de pauvres fleurs sèches rapportées jadis de Provence, et l’avait placé sur son cœur, sous les plis de sa tunique brodée. On crut qu’ils allaient à la chasse au faucon. Ils devisaient par petits mots, l’un derrière l’autre, comme un maître et son écuyer. Et ils voyagèrent, d’étape en étape, jusqu’au jour où, devant eux, une futaie sombre, dont la crête étincelait, surgit et grandit dans la brume matinale.
« Ce sont les pins du seigneur mon père, s’écria Roger. Je n’ai cessé de les voir ni de les entendre ; ce sont eux ! »
Il piqua des deux, et, quand il fut dans la forêt, il ôta son casque et abaissa jusqu’à terre la plume blanche. Un bûcheron travaillait non loin. Le jeune homme poussa vers lui son cheval, et apprit que le nouveau maître du fief, détesté à cause de ses exactions, était occupé à guerroyer contre les habitants de Castelsarrasin, et n’avait laissé dans le château qu’une garnison dérisoire. Ils parlèrent de l’ancien seigneur, et le bûcheron dit :
« Tous ceux qui l’ont connu le regrettent encore. S’il était resté de la graine de cette race-là, jeune cavalier, je t’assure qu’on se la disputerait comme un coq en haut du mât de cocagne, à la foire de Beaucaire.
— Salue donc l’héritier de tes comtes, brave homme, car tu l’as devant toi ! »
Mais l’autre, ayant considéré les deux chevaux et surtout l’équipage de Jean le Bourguignon, se mit à rire de telle sorte, en saisissant sa hache, que les coups portaient à faux sur le tronc du pin, et que les copeaux volaient en tout sens, comme des éclats de voix blanches, à travers la forêt : Ah ! ah ! ah ! Hi ! hi ! hi !
« Tu plaisantes, compagnon ! Passe ton chemin, et ne me fais pas perdre ma journée. »
Il riait encore lorsque les deux voyageurs aperçurent le premier village, et sur le banc, devant la porte du principal logis, deux vieux qui se chauffaient au soleil d’hiver.
Jean le Bourguignon, qui les avait eus pour amis, les appela par leur nom, ce dont ils furent surpris, et leur conta l’histoire d’autrefois, et comment il avait sauvé le jeune comte, en l’emportant par le souterrain. Puis, désignant le cavalier à la plume blanche, qui s’était écarté de quelques foulées de trot et, la tête levée, regardait aux fenêtres les filles et les femmes de Provence accourues pour le voir :
« C’est lui, dit-il tout bas. C’est lui-même. »
Mais les vieux firent claquer leur pouce, comme des gens qui n’ont plus la force de faire de grands gestes, et, levant leur face incrédule et amusée :
« Que ce soit toi qui nous parles, Jean le Bourguignon, d’honnête mémoire, nous ne ferions pas une demi-lieue pour le savoir : il y paraît à l’habitude que tu as gardée de raconter tes aventures. Et que tu aies sauvé ta propre vie, nous le croyons sans peine. Mais nous avons eu bien d’autres témoins, qui nous ont affirmé et répété que le jeune comte avait été trouvé mort à côté de son père. Va ton chemin, et Dieu te garde des prisons de notre nouveau seigneur ! Il n’est pas tendre aux gens sans aveu. »
Comme ils parlaient assez haut, il y eut des fenêtres qui se fermèrent, par prudence, et Roger sentit au cœur une douleur, qui le fit songer à l’abandon du Maître des cieux par ses disciples de la terre.
Il continua son voyage ; il interrogea vingt personnes d’âges différents, montra son visage en pleine lumière, et le blason brodé de sa tunique. On ne le reconnut point. Il ne recueillit que des moqueries, des paroles comme on en répond aux aventuriers, et des menaces qui le mettaient tout hors de lui.
« Ah ! mécréants ! criait-il, oublieux des bienfaits et du visage de vos maîtres, je vous corrigerai ! »
Jean le Bourguignon avait beaucoup de peine à lui faire entendre que c’étaient là de fâcheux procédés, pour un seigneur qui veut reconquérir l’amitié de son peuple.
Vers le soir, ils n’étaient pas plus avancés dans leur projet que le matin. Les émissaires du château les cherchaient. Le pays n’était plus sûr. La colère du comte Roger avait fait place à un chagrin qu’approfondissait encore l’approche de la nuit. Oh ! l’heure cruelle à ceux qui souffrent, où le monde s’efface devant la peine qui grandit !
Le comte Roger errait à la lisière des bois. Et, ayant mis pied à terre, au bord d’un étang qu’enveloppaient des collines plantées d’oliviers anciens, il s’étendit pour se reposer, tandis que les chevaux s’ébrouaient de plaisir dans l’herbe verte. Non loin, une jeune fille lavait du linge, et un peu de jour blanc était encore autour d’elle et des hardes qu’elle agitait parmi les roseaux. Le jeune seigneur remarqua qu’elle avait les cheveux serrés dans un foulard de soie roulé, pareil à un grand sequin, et les traits réguliers, avec les lèvres fières des filles de son domaine qu’on disait semblables aux Grecques. Et il dit à Jean le Bourguignon :
« Celle-ci est de chez nous, bien que je ne sache plus en quel lieu nous sommes parvenus. »
Et la fille, qui l’avait entendu, passa près de lui avec son linge sous le bras, et lui souhaita le bonsoir. Puis, comme elle le voyait pleurer, elle s’arrêta.
Lui, qui n’avait rencontré, depuis l’aube du jour, que des visages de moquerie ou de colère, il se souleva sur un coude, la regarda, et dit :
« Belle, celui que vous voyez va s’en retourner bien loin. Il n’a pas été reconnu par les gens d’ici, et il est cependant leur seigneur, leur vrai maître et ami, le comte Roger, fils du comte qui fut dépouillé de ses biens, voilà juste ton âge, dix-huit ans, je suppose.
— J’en ai dix-sept, répondit la fille. Mais vous êtes d’Italie, mon beau seigneur, je le reconnais à l’accent.
— En vérité, je viens de là ; mais je n’y suis pas né. Je vous le répète, je suis le comte Roger. »
Elle sourit ; et, comme le vent soufflait vers elle :
« Oh ! dit-elle, quelle étonnante chose ! Nous sommes en plein hiver, et je sens un parfum de lavande ! »
Le comte Roger entrouvrit sa tunique brodée, tira le sachet de soie, et montra des fleurs séchées.
« Voilà dix-huit ans, petite, j’ai arraché cette touffe de fleurs à la plus haute tour de mon château. Elle m’a suivi en exil. Elle était la seule chose que j’eusse emportée de mon pays. »
La jeune fille laissa tomber son linge, prit le sachet, l’approcha de son visage :
« Comte Roger, vous dites vrai, fit-elle ; il n’y a que chez nous que la lavande soit si haute et si parfumée. Vous avez tournure de noble. Je crois en vous. Donnez-moi votre sachet, et remontez à cheval.
— J’irai donc ! dit aussitôt le comte Roger. Allez devant moi, comme l’Espérance, et je vous suivrai. »
Elle alla devant lui, jusqu’au village prochain, où les premières chandelles de résine commençaient à s’allumer. Son foulard, bien serré, précédait les chevaux comme un petit croissant d’or. Elle frappa à une porte ; elle cria :
« Ouvrez au comte Roger, bonnes gens ; il a mieux avec lui que son acte de baptême ; il a de la lavande de chez nous, qu’il a cueillie lui-même au jour de nos malheurs ! »
Les gens sortaient aux portes ; les lanternes luisaient sur les seuils ; le jeune seigneur s’était mis à discourir merveilleusement, Jean le Bourguignon à promettre des ducats. La jeune fille disait : « Suivez-le, je l’ai reconnu. C’est lui ! »
Beaucoup d’hommes, moins par souvenir de l’ancien maître que par rancune contre le nouveau, s’armaient. Les collines furent bientôt pleines de troupes de paysans. Les bois s’emplirent de lumières qui descendirent vers le château.
Au premier rayon du jour, la garnison aperçut toute une foule insurgée qui enveloppait la forteresse, et il y eut un combat, mais si peu long et si peu sanglant, que personne ne perdit la vie. Avant qu’il fût midi, le comte Roger était rentré en triomphe dans le château paternel, portant devant lui la touffe de fleurs bleues de la grande tour.
Et, dans tout le pays, ce fut un dicton qu’on répète encore aujourd’hui :
« L’histoire du comte Roger en fait foi : il n’y a point de souvenir, parmi les hommes, qui dure aussi longtemps que l’odeur d’un brin de lavande. »
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