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Chapitre 5 Pauvre Noël

En voyant Chantepie prendre une pose belliqueuse, le bandit éclata de rire.
— Penses-tu te mesurer avec moi ? dit-il.
Noël voulut le frapper de son petit poignard ; mais le huguenot le désarma sans effort.

Le pauvre Chantepie n’était point ici sur son élément. Au milieu des marais, avec une bonne perche à la main et son bateau neuf sous ses pieds, il n’eût pas craint la longue rapière du bandit ; mais là, en plein grand chemin, monté sur un piètre cheval dont il n’était plus maître, il se sentit gagné par le désespoir, et eut recours à la prière.

— Laissez-moi mon anneau, dit-il ; par pitié, laissez-le-moi.

— Tu tiens donc bien à cet anneau ?

— Plus qu’à ma vie.

— Alors il faut qu’il soit précieux, et je prétends l’avoir.

Une lutte s’engagea, lutte inégale, et dont l’issue se pouvait facilement prévoir. Noël sentit sa main broyée par la main de fer de son antagoniste ; mais il ne lâchait point prise, et continuait de défendre son trésor.

Tout à coup le brigand s’arrêta et tendit l’oreille.

— Misérable ! s’écria l’enfant, on vient à mon secours !

— On viendra trop tard, répondit le huguenot.

Et voulant mettre fin à la lutte d’un seul coup, il frappa Noël de son épée.

Le pauvre enfant tomba baigné dans son sang ; mais le bandit ne put recueillir le fruit de son lâche assassinat. Une nombreuse cavalcade se montra au détour du chemin, et il n’eut que le temps de ramasser la bourse et de fuir à toutes jambes.

La cavalcade se composait de bons pèlerins qui allaient faire leurs dévotions à madame sainte Anne. La troupe s’arrêta à la vue de Noël qui gisait au milieu du chemin. Chacun mit pied à terre ; on s’empressa autour du blessé, qui fut mis sur un brancard fait à la hâte et porté jusqu’à la ferme voisine, puis les bons pèlerins déposèrent une offrande entre les mains du maître de la ferme et continuèrent leur route, heureux d’avoir trouvé à faire une charitable action.

Lorsque Chantepie reprit ses sens, après un long évanouissement, il se trouva couché sur un lit. Le souvenir lui revint. Il souleva sa main.

— Elle y est, murmura-t-il en baisant la bague avec une sorte de passion : je ne l’ai point perdue !

Épuisé par cet effort, il retomba sur sa couche et s’endormit.

De retour au château de la Roche-Bernard, après son expédition de Malestroit, Guy de Plélan mit ses émissaires en campagne pour savoir où s’était retirée Marguerite de Guer.

Il se regardait désormais comme engagé d’honneur à poursuivre la guerre à mort qu’il avait déclarée à Malestroit. Faible d’esprit, mais possédant cet indomptable courage du soudard qui n’a rien de commun avec l’intrépidité intelligente qui est la bravoure des héros, il se sentait d’autant plus attiré vers cette entreprise qu’elle lui présentait de plus terribles dangers. Il croyait fermement, en effet, que son épée, dans cette circonstance, n’aurait point à combattre des hommes mortels formés comme lui de chair et d’os. La Femme blanche des marais se présentait sans cesse à son imagination frappée, et lui laissait deviner dans l’avenir de nouveaux et mystérieux périls.

Or, Guy de Plélan, fanfaron par nature, bravait de loin ces périls qui l’avaient si fort épouvanté et défiait ses fantastiques ennemis.

— Mort de moi ! disait-il, que vienne cette Ermengarde avec son page Chantepie, et je les pourfendrai tous deux !

Il disait cela le jour surtout ; la nuit, quand le vent du nord pleurait dans les jointures des hautes fenêtres de la Roche-Bernard, quand les boiseries gémissaient et craquaient, quand les orfraies jetaient du haut de la toiture leurs cris stridents et funèbres auxquels répondait le grincement de la girouette limant son axe de fer rouillé, le vaillant capitaine appelait près de lui Blaise ou quelque autre homme d’armes, afin d’avoir à qui parler. À ces heures, il jurait moins et buvait davantage, jusqu’à ce que, ayant bu comme il faut, il retrouvât le courage de jurer convenablement.

Souvent il passait ainsi de longues heures avec Blaise. Quoi qu’il pût faire, sa préoccupation finissait toujours par percer, et les noms d’Ermengarde et de Chantepie, qu’il unissait dans sa haine comme dans sa secrète frayeur, sortaient continuellement de sa bouche, accompagnés d’un choix de malédictions dont les blasphémateurs de notre temps n’ont point gardé la recette.

Blaise, qui était un sceptique, laissait dire son capitaine ou faisait chorus ; mais, dans son for intérieur, il était persuadé que Chantepie et la Femme blanche étaient, l’un un enfant hardi et bien avisé, l’autre, un peu de poussière au fond d’une tombe et un peu de brouillard sur les marais.

Quoi qu’il en fût, les recherches de Guy de Plélan demeuraient sans résultat. Il y avait deux mois qu’il était oisif à la Roche-Bernard, et rien ne lui avait été appris touchant la retraite de la dame de Malestroit et de son fils.

En désespoir de cause, Guy résolut de chercher par lui-même, et partit un beau matin pour Malestroit, pensant que Marguerite, si elle n’avait pas rejoint son époux, devait avoir choisi son asile chez quelqu’un de ses vassaux.

— Messire Guy, lui dit Blaise au débotté, il y a dans la cour extérieure un rustre qui prétend posséder d’importants secrets. Il demande à vous entretenir.

— Qu’on me serve à souper ! répondit le capitaine.

— Et le manant ?

— Quel manant ?

— Celui qui demande à vous entretenir.

— Qu’il aille au diable !… et qu’on me serve à souper.

— Ainsi soit-il, dit Blaise. Pourtant ce rustre pourrait peut-être savoir où se cache la dame de Malestroit.

Guy de Plélan jeta un regard cauteleux vers le portrait de madame Ermengarde, qu’il avait brutalement mutilé naguère, lors de sa première visite au château. Ermengarde avait la moitié du visage emportée ; mais l’oeil unique qui lui restait semblait avoir pris une expression menaçante, et lançait, par l’étroite ouverture de sa paupière demi-close, tant de sinistres éclairs, que le bon capitaine se sentait frémir et n’avait plus d’espoir que dans le vin pour vaincre sa superstitieuse frayeur.

— Qu’on me serve à souper ! répéta-t-il pour la troisième fois, d’une voix qu’il voulait rendre impérieuse, mais où perçait une secrète détresse.

Blaise se hâta d’obéir.

Resté seul, Guy de Plélan se prit à parcourir la salle à grands pas. Il était tout blême ; ses lèvres remuaient convulsivement. Chaque fois qu’il passait devant cette partie de la tapisserie où était répétée l’image d’Ermengarde, il fermait les yeux et pressait le pas. Pourtant une mystérieuse et invincible attraction semblait l’entraîner vers cette image redoutée : il y revenait toujours.

Enfin, son front se couvrit d’une subite rougeur. Il saisit un flambeau et marcha résolument vers la tapisserie, qu’il regarda en face.

— C’est bien la légende que me conta ce démon de Chantepie, murmura-t-il : la sorcière sourit et appelle, tandis que le pauvre chevalier français… Mort de mon sang ! ajouta-t-il en s’interrompant tout à coup, le Français me ressemble trait pour trait !

Il leva son flambeau, et se mira dans une petite glace à compartiments, suspendue entre deux croisées. Soit qu’il y eût réellement du rapport entre le Français et lui, soit que son imagination frappée eût troublé sa vue, la glace lui envoya, au lieu de son image, celle du chevalier représenté sur la tapisserie.

Le flambeau s’échappa de ses mains.

— Au secours ! cria-t-il d’une voix étouffée ; – la maudite veut m’étrangler ! le gouffre va s’ouvrir et se refermer sur mes membres broyés… Au secours !

Le flambeau s’était éteint. Guy, plongé subitement dans l’obscurité et en proie à un véritable délire, tira son épée et engagea contre son ennemi imaginaire un combat furieux.

— À toi, sorcière ! dit-il enfin, en plongeant son épée jusqu’à la garde dans la tapisserie.

La présence de Blaise, qui arrivait avec un valet chargé de vins et de mets, fit tomber à l’instant le transport du capitaine.

Néanmoins, en retirant son épée fichée dans la tapisserie, il vit avec une certaine horreur que, au lieu de percer Ermengarde, il avait traversé le coeur du Français.

— Mort de mes os ! grommela-t-il ; tout ceci est diabolique ; mais il ne sera pas dit que Guy de Plélan a reculé devant un cauchemar… À boire !

Il se versa coup sur coup plusieurs gobelets de vin, et reprit bientôt l’attitude hautaine qui convenait à un lieutenant de Rohan.

— Ne m’as-tu pas parlé d’un vilain qui demande audience ? dit-il à Blaise ; fais qu’on l’introduise.

Blaise sortit et rentra presque aussitôt, suivi par un paysan à mine basse et hypocrite, qui s’avança les yeux baissés, en tortillant dans ses doigts la mèche d’un énorme bonnet de laine. C’était un homme de cinquante ans. Ses cheveux grisonnants, plantés sur le front, et rejoignant presque de gros sourcils hérissés, donnaient à sa physionomie une expression de méchanceté que démentait en vain le complaisant et perpétuel sourire d’une large bouche garnie d’un puissant râtelier.

Plélan, qui vidait en ce moment son dixième verre, avait recouvré sa grossière gaieté.

— Voici un vilain qui n’est pas beau ! s’écria-t-il en éclatant de rire. Comment te nomme-t-on, mon compère ?

— Renot, si ça plaît à monseigneur.

— Ça me plaît. D’où viens-tu ?

— De Gourlâ, en Saint-Vincent, de l’autre côté des marais.

— Oui-dà ! et que veux-tu ?

Renot se gratta l’oreille et renforça son sourire.

— On s’est laissé dire là-bas, répondit-il, que monseigneur donnerait quelque chose de bon pour retrouver madame Marguerite…

— Tu sais où elle est ? s’écria vivement Plélan.

— Nenni donc, par ma fâ ! répondit le rustre avec une égale vivacité.

Plélan, qui s’était levé, se rassit d’un air d’humeur.

— Ça, c’est la vérité, reprit le paysan ; qui donc me l’aurait dit où qu’elle est ? mais quoique ça, je m’en défie.

— Tu l’as deviné ?

— Nenni donc ! Respect de vous, notre maître, je n’ai pas dit ça. Je ne fais que m’en méfier un brin… on bavardait là-bas, et on disait que monseigneur donnerait plein un bonnet d’écus nantais…

— Je l’ai promis ; je le tiendrai !

— Plein un bonnet comme ça ? demanda Renot, dont l’oeil gris se releva subitement, brillant d’une extraordinaire et sauvage avidité.

Et il déploya son bonnet, dont la mèche roula jusqu’à terre.

— Vertubleu ! s’écria Blaise ; voici un futé compère ! on mettrait facilement dans son bonnet trois têtes comme la sienne, et, par-dessus le marché, celle de sa monture qui est un baudet.

Plélan lui imposa silence d’un geste.

— Ton bonnet est large et long, mon homme, dit-il ; n’importe, je l’emplirai de nantais.

Le rustre fit une gambade et cligna rapidement de l’oeil.

— Parle, continua Plélan, où est la dame de Malestroit ?

— Où elle est ? répéta Renot d’un air étonné.

— Ne le sais-tu point ?

— Nenni donc, je ne vous mens pas ! mais je m’en défie.

Guy de Plélan n’était pas plus patient que le commun des batailleurs de son temps. L’astucieuse simplicité de Renot le mit en grande colère, et il sentit venir sur ses lèvres l’ordre de le faire pendre à l’un des clous qui avaient servi naguère à ses deux hommes d’armes ; mais il se retint, connaissant les façons cauteleuses du paysan de Bretagne vis-à-vis de ses supérieurs, et se borna à dire froidement :

— Ce brave homme n’est point en état de gagner la récompense promise ; qu’on le fasse sortir du château !

Renot s’inclina gauchement et fit quelques pas vers la porte ; mais, avant d’arriver au seuil, il se retourna.

— Si ça plaît à monseigneur, dit-il, on va convenir de quelque chose.

— Parle ; mais dépêche !

— Voilà ce que c’est : Monseigneur placera une sentinelle sur le bord du marais… de ce côté-ci, bien entendu ; car il ne faut pas effrayer le gibier qu’on veut prendre au piège. Cette sentinelle dormira le jour, si ça lui convient ; mais elle veillera la nuit, et, quand elle verra un feu briller au haut de la montée de Saint-Vincent, ce sera signe que monseigneur pourra passer l’eau avec ses hommes d’armes, – et ce qu’il faut de nantais pour remplir mon pauvre bonnet.

— Tu me livreras Marguerite ?

— Nenni donc ! mais je vous dirai où elle était.

Plélan sourit et fit un signe de tête en manière de consentement. Renot remonta sur son baudet pour regagner les marais.

Il y avait bien longtemps que Chantepie était parti. Marguerite de Guer vivait, solitaire, en son petit manoir de Gourlâ, et ne quittait point la chambre secrète, car Toussaint le veneur avait eu vent des promesses de Guy Plélan. Or, il savait les riverains des marais bien pauvres ; en tout pays, la pauvreté conseille le mal : Toussaint craignait et se défiait de tous.

Un homme surtout éveillait ses soupçons. C’était un éterpeur1 de landes d’assez méchante renommée, qui demeurait au bourg Saint-Vincent. Cet homme, qui n’était autre que Renot, rôdait plus souvent qu’il n’était besoin autour du manoir, et passait parfois des journées entières, sous prétexte d’aiguiser son éterpe, à regarder les fenêtres de Gourlâ.

Toussaint l’avait menacé plus d’une fois de sa tuette ; mais Renot, guidé par cet instinct que nous ne saurions comparer qu’au flair d’un limier, se méfiait et cherchait.

— Ne soyez pas dur comme ça pour le pauvre monde, mon joli maître, disait-il à Toussaint ; en ce temps maudit où les hérétiques courent les champs, on aime à se reposer près de la demeure d’un serviteur de la sainte Église. Quel mal voyez-vous à cela ?

Toussaint hochait la tête. Quelque chose lui disait que ce misérable était un traître, un espion ; mais, n’ayant point de preuve, il n’osait le chasser de force, craignant d’exciter quelques soupçons dans le pays.

Pour parer à ce danger qu’il ne pouvait éloigner directement, il redoublait de surveillance auprès de sa maîtresse. Marguerite n’avait point la permission de sortir, si ce n’est parfois, lorsque la nuit était bien obscure. Alors, elle revêtait un habit de paysanne, et, appuyée sur le bras du veneur, elle se rendait aux bords du marais. Tous deux regardaient avidement l’autre rivage ; ils regardaient, car, d’un instant à l’autre, une flamme brillant au milieu des ténèbres entre les arbres de la Forêt-Neuve pouvait lui annoncer que l’heure de la délivrance était venue.

Mais nulle flamme ne paraissait de l’autre côté du marais. Les jours passaient, puis les semaines, puis les mois, et rien n’annonçait la fin de cette captivité pleine de périls.

Qu’était devenu Noël Torrec ? Le pauvre enfant avait-il pu supporter les fatigues et surmonter les périls du voyage ? Il était brave, mais il était faible ; et, dans ces temps malheureux, il y avait tant d’obstacles que des hommes dans la force de l’âge ne pouvaient point soulever !

— Pauvre Noël ! pensait la vieille mère Toussaint. Il était si beau, si bon, si généreux !

— J’aurais dû partir à sa place, se disait le veneur.

— Le malheureux enfant a succombé en voulant me servir ! pensait la dame de Malestroit.

Et tous trois répétaient en pleurant :

— Pauvre Noël !

C’était vers la Toussaint qu’était parti le jeune messager, et la fin de l’année approchait. On était au jour de la naissance du Sauveur.

Il ne restait plus guère d’espoir de voir l’enfant revenir.

Madame Marguerite passa bien tristement ce jour de Noël que l’Église célèbre dans l’allégresse comme l’une des plus grandes de ses fêtes. Elle ne pouvait sortir, et ne mêlait point sa voix aux chants des villageois catholiques disant les louanges du Seigneur. Le son des cloches de la paroisse de Saint-Vincent venait la chercher jusqu’au manoir, et il lui était interdit de répondre à ce pieux appel.

— Toussaint, dit-elle, lorsque le soir fut venu, je voudrais aller prier Dieu au pied de la croix du marais.

— Ma noble maîtresse, répondit le bon serviteur, la lune brille au ciel : sortir serait imprudent à cette heure.

— Qui pourrait donc me voir ? s’écria Marguerite avec quelque impatience. Qui pourrait me reconnaître sous mes habits de vassale ?… Toussaint, c’est aujourd’hui Noël ; le pauvre enfant qui portait ce nom est mort peut-être, mort pour moi ! Je veux m’agenouiller dans la poussière du chemin, et prier pour lui. Je le veux !

Toussaint ne répliqua pas. Peut-être le respect n’eût-il point suffi à lui fermer la bouche ; mais le nom de Noël, qu’il aimait plus qu’un père n’aime son fils, lui amollit le coeur. Il secoua tristement la tête et garda le silence.

— Merci, ma noble dame, merci ! murmura la vieille Marthe, dont les yeux s’étaient remplis de larmes ; merci d’avoir pensé à Noël, notre bien-aimé. Allez ! Dieu exaucera votre prière ; et Noël, s’il n’est plus de ce monde…

Elle ne put achever.

— Non ! oh non ! reprit-elle, Noël n’est pas mort. Mes pauvres yeux le reverront avant de se fermer pour jamais !

Marguerite de Guer dissimula sa fine taille sous les plis d’une mante de bure, et sortit appuyée sur le bras de Toussaint.

Comme ils passaient le seuil, le veneur crut voir une ombre se glisser derrière la haie du chemin. Il rentra et prit une arbalète de chasse.

Tout le long du chemin, la dame de Malestroit se réjouissait et aspirait avec délices l’air pur de la campagne. Le vent était froid et piquant ; Toussaint, lui, semblait inquiet. Il s’arrêtait parfois et son oeil interrogeait les hautes palissades de pierre qui bordent presque tous les champs dans cette partie de la Bretagne. À deux ou trois reprises, il crut voir encore une forme humaine marcher avec précaution derrière les palis.

Arrivée au pied de la croix des marais, la dame de Malestroit s’agenouilla et fit une courte prière. Puis elle se releva, et Toussaint, joyeux à son tour, pressa le pas sur la route du manoir.

— Mon reliquaire ! dit tout à coup Marguerite, j’ai perdu mon reliquaire.

Ils étaient à deux cents pas de la croix. Toussaint, en se retournant, put voir, sur les marches, un objet répercuter les rayons de la lune et briller dans l’ombre. Il prit sa course aussitôt.

Mais, avant qu’il eût fait la moitié du chemin, un homme franchit les palis du champ voisin, courut à la croix, et se saisit du reliquaire.

— Je m’en méfiais ! grommela le voleur, en fuyant de toute la vitesse de ses jambes.

Toussaint avait reconnu d’un coup d’oeil Renot, l’éterpeur de landes. Il épaula vivement son arbalète et le carreau partit en sifflant.

Renot poussa un cri aigu et plaintif ; mais il n’était que blessé sans doute, car il atteignit la haute lande avant que Toussaint pût le viser de nouveau et disparut dans les ajoncs.

— Madame, dit Toussaint d’un ton grave en rejoignant Marguerite, l’écusson de Malestroit est-il gravé sur votre reliquaire ?

— C’était un don d’Amaury, mon époux, répondit Marguerite ; l’émail du couvercle porte les sept macles d’or de Guer, écartelées de la Rose rouge de Malestroit.

— Alors, murmura Toussaint avec accablement, que Dieu nous soit en aide ! Notre secret est aux mains d’un traître, qui, demain, le vendra peut-être pour un peu d’or !

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