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Chapitre 1 Maître Luc Morfil

Ceci est une vieille histoire. Les bonnes gens la racontent le soir aux veillées, quand ils ne se souviennent point d’un conte meilleur. Les nourrices dont le bras se lasse à force de bercer s’en servent, en guise d’opium, pour endormir les petits enfants. C’est un rudiment de nouvelle,un récit comme on en pouvait faire, au fond des pauvres campagnes, cent ans avant que le feuilletonfût inventé.

Il était une fois un gentilhomme qui avait nom M. de Plougaz. Il était seigneur de Coquerel, Coatvizillirouët, Kerambardehzre et autres lieux. Son château de Coquerel était bien le plus beau qu’on pût voir à dix lieues à la ronde et même plus loin. On en parlait en Bretagne et aussi à Paris. Le roi disait souvent :

— Je voudrais bien voir le château de M. de Plougaz.

Mais le roi avait des occupations, et ce château était fort loin de chez lui, puisqu’il s’élevait sur une charmante petite colline, toute verte et toute fleurie, entre la ville de Dinan et le bourg de Bécherel. Ces deux causes réunies firent que le roi ne vint jamais au château de M. de Plougaz.

À défaut du roi, les visiteurs ne manquaient point. Le vieux Plougaz, hospitalier de sa nature, et tenant table bien servie, n’aimait pas à manger seul le poisson de ses étangs ou le gibier de son parc. C’était presque tous les jours fête nouvelle au château de Coquerel. On y buvait, on y riait, on y dansait ; la grande porte restait toujours ouverte, et Plougaz se vantait de n’avoir jamais repoussé qu’un hôte dans sa vie.

Cet hôte était le chagrin.

Le maître de Plougaz n’avait point de famille. Sa femme, Nannon du Brec de Batz, était morte depuis tantôt dix ans, et son fils unique, Arthur de Plougaz, était on ne savait où, en Palestine peut-être, défunt ou captif des infidèles, ce qui était tout un. Le bon seigneur n’espérait point le revoir, et n’y pensait guère, il faut le dire. La chasse, la table et le jeu, car il était beau joueur et joueur entêté, ne lui laissaient point le loisir de s’occuper de semblables bagatelles.

Il n’avait pas non plus le temps de songer à ses affaires. Maître Lue Morfil, son intendant, y songeait pour lui, et n’y épargnait point sa peine.

Ce maître Luc était un petit homme, Normand de naissance, qui souriait toujours et plaisait à chacun pour sa mine simple et débonnaire. Il pouvait avoir quarante ans passés. Tout autour de ses petits yeux gris, sa gaieté habituelle avait creusé une multitude de rides ténues qui convergeaient au coin de sa paupière, et s’en allaient ensuite, sur la tempe et la joue, former ce joyeux éventail que l’usage a baptisé patte d’oie.Ses pommettes étaient roses et saillantes, mais l’embonpoint avait fait disparaître tout ce que cette saillie pouvait avoir d’anguleux et de heurté : sa joue tombait lisse et molle en ses contours, de manière à rejoindre fort harmonieusement le double bourrelet de son menton. Son nez, court et recourbé, semblait n’avoir été qu’ébauché par la main du Créateur. Ses narines, en effet, surabondamment échancrées, laissaient descendre solitairement le cartilage intérieur, qui formait un angle obtus avec la lèvre supérieure, et semblait faire effort pour diminuer, autant qu’il était en lui, l’énorme distance qui séparait ces deux traits, voisins et amis d’ordinaire : le nez et la bouche. Sa bouche était toute normande : mince, plate et blanche ; mais une ride circulaire, second résultat de l’heureuse gaieté de maître Luc, corrigeait ce léger défaut de forme, et donnait au bas de sa figure l’expression la plus attrayante.

Tel était, au physique, l’intendant de M. de Plougaz. Au moral, c’était le meilleur coeur du monde : promettant sans cesse et ne tenant jamais ; offrant ses services à chacun, suppliant les gens d’avoir recours à sa bourse, mais se réservant la faculté d’éconduire ceux qui, par hasard, cédaient à ses instances ; menteur comme un païen, peureux plus qu’un lièvre, et larron jusqu’au bout des ongles.

Aussi, après le jeu, la table et la chasse, ce que M. de Plougaz aimait le plus ici-bas était son château de Coquerel. Après le château, c’était maître Luc Morfil, son intendant.

— Maître Luc, disait le vieux seigneur, est la perle des intendants. Il m’a dit, une fois pour toutes, que j’excède chaque année mon revenu de vingt mille livres environ. À la Pentecôte, il me fait signer la vente d’un fief ou d’une futaie ; c’est convenu ; je signe et ne lis point. Un autre me rabattrait les oreilles de doléances fâcheuses : il me dirait dix fois par jour que je me ruine… maître Luc me ruine et ne me le dit pas,~~ce qui est un notable avantage.

Comme on voit, M. de Plougaz était un vieillard de bon sens.

Outre le châtelain, maître Luc et une armée de valets, il y avait au manoir un autre habitant de quelque importance. Ce dernier, qui se nommait Pluto, était un vieux chien-loup de taille gigantesque, dont l’intendant avait fait son hôte et son commensal. Contre l’ordinaire des chiens, Pluto ne se montrait point reconnaissant envers son bienfaiteur. Il grognait sourdement chaque fois que l’intendant passait la main sur sa rude fourrure, et ses larges yeux flamboyaient alors d’une terrible façon. À cause de cela, maître Luc l’aimait et se disait :

— Cet animal a du bon. Mieux je le traite, plus il me hait ; ainsi fais-je à l’égard de M. de Plougaz, nous nous ressemblons, Pluto et moi.

Maître Luc se trompait, et faisait grande injure à Pluto. Pluto n’était point un ingrat ; c’était tout simplement un chien dégoûté du monde, et que le chagrin avait fait misanthrope. Pluto, aux jours de son adolescence, avait été un chien digne d’envie. En ce temps, son maître, le jeune sire Arthur de Plougaz, le menait faire de longues promenades sur les hautes collines de Bécherel, ou du côté de Dinan, le long des rives enchantées de la Rance. Pluto était alors sans soucis ; il courait joyeux par les chaumes, et bondissait follement pour saisir au vol les alouettes ; il chassait les lapins dans le taillis, et soutenait contre les blaireaux de longs et acharnés combats. C’était l’âge d’or ; Pluto avait deux ans.

Pendant qu’il s’ébattait ainsi, son maître lâchait la bride à son cheval, et allait au hasard. Arthur était un vaillant et robuste jeune homme : à vingt ans, il avait déjà gagné de l’honneur dans plus d’une passe d’armes, et les nobles dames admiraient fort sa galante tournure quand il faisait caracoler son cheval sous leurs massifs balcons de granit. Arthur était beau, noble et riche ; il était l’héritier unique de Coquerel et de Coatvizillirouët aussi, et encore de Kerambardehzre, sans parler des autres fiefs de M. de Plougaz. Pourtant, il semblait triste ; on ne voyait point souvent sa lèvre sourire, et son grand oeil noir s’entourait d’un cercle bleuâtre, qu’on eût dit creusé par les larmes.

Il allait, solitaire et pensif, sur les coteaux boisés de Bécherel ou sur les blanches grèves de la Rance ; il allait, la tête basse et le corps affaissé. Pluto avait beau aboyer ou bondir, Arthur ne le voyait point, perdu qu’il était dans sa rêverie. À quoi rêvait-il ainsi ? Nul ne le savait.

Quelques-uns disaient qu’il avait dérangé le sabbat des chats courtauds1 sur la lande d’Évran, et que ces malins démons lui avaient percé le coeur d’un coup d’aiguille. D’autres prétendaient qu’il avait tordu à rebours le linge diabolique des laveuses de nuit2. D’autres enfin avançaient que l’esprit du mal en personne le suivait partout et toujours sous la forme de son chien-loup Pluto.

Quoi qu’il en fût, le jeune M. de Plougaz devenait tous les jours de plus en plus mélancolique.

Un matin, il fit seller son meilleur cheval et vint vers son père.

— Monsieur mon père, dit-il, je veux aller faire la guerre aux Sarrasins.

Le vieux Plougaz trouva l’idée fort simple et répondit :

— Va trouver maître Luc et demande-lui quinze cents livres. Je te donne ma bénédiction.

Maître Luc compta les cinq cents écus, et les remit à Arthur.

— Monseigneur, dit-il la larme à l’oeil, vous allez donc nous quitter ?

— Il le faut ! répondit Arthur d’une voix sombre.

— Et, s’il m’est permis de vous faire une question, pourquoi cela, mon bon seigneur ?

— Parce que… cela est étrange, mais vrai… chaque nuit, une voix terrible éclate à mon chevet et me commande d’aller combattre les Sarrasins.

— Ah bah ! dit l’intendant d’un air incrédule.

— J’ai désobéi trop longtemps ; aujourd’hui je pars.

Maître Luc sourit dans sa barbe et appela les bénédictions du ciel sur son jeune seigneur.

Quand Arthur fut parti, maître Luc se frotta les mains.

— Les infidèles, grommela-t-il, ont, dit-on, de bons bras et d’excellents cimeterres ; notre jeune seigneur laissera ses os en Judée, et moi, j’aurai le joli château de Coquerel.

À ce dernier mot, ses yeux gris brillèrent d’un subit éclat.

— Le joli château ! répéta-t-il en caressant son menton ; cela vaut bien la peine de m’être levé toutes les nuits depuis six mois pour jouer le rôle de fantôme et ordonner à ce jeune fou d’aller se faire tuer en Palestine ! Luc Morfil, seigneur de Coquerel ! hé ! hé ! cela sonne !

Comme Arthur passait le seuil de la cour du château, un hurlement plaintif de Pluto lui fit tourner la tête. Pluto était attaché.

— Adieu, toi aussi, pauvre Pluto, murmura Arthur. La route est trop longue pour que je t’emmène avec moi.

Il piqua des deux, et son cheval partit au galop.

Pluto se rua et tira sa chaîne de toutes ses forces ; il essaya de la broyer avec ses dents. Quand son cou se fut ensanglanté à force de tirer ; quand ses dents, brisées, tombèrent de sa gueule, il se coucha et pleura silencieusement. Depuis, on ne le vit jamais plus bondir après les alouettes ni courir joyeusement sur la lande. Il devint morne et grondeur. Les valets de M. de Plougaz lui auraient certes fait un mauvais parti s’ils n’eussent eu peur du rouge rayon que lançait parfois son oeil irrité.

Il y avait douze ans qu’Arthur était parti. Pluto restait triste. Il avait aimé son jeune maître, et il demeurait fidèle à la mémoire d’Arthur.

Pendant ces douze années, maître Luc avait rempli comme il faut son devoir d’intendant. Jamais M. de Plougaz n’avait trouvé ses coffres vides. Seulement, de temps à autre, un domaine tenu par ses ancêtres était tombé en mains étrangères, si bien qu’il ne possédait plus de fait que les trois fiefs dont il portait le nom.

— Lequel préférez-vous vendre de Coatvizillirouët, de Kerambardehzre ou de Coquerel ? demanda une fois l’intendant.

Plougaz pâlit.

— En sommes-nous là déjà ? murmura-t-il.

Mais il se remit aussitôt, et ajouta gaiement :

— À quoi bon trois châteaux, maître Luc ? Vends Coatvizillirouët. Ce manoir a un nom ridicule, je n’en veux plus !

Le manoir fut vendu. Maître Luc fit, suivant sa coutume, deux parts égales du prix. Il mit l’une dans les coffres de son seigneur, et l’autre dans une vieille armoire de fer où il accumulait le fruit de ses malversations. Quand il eut bien et longtemps contemplé le monceau d’or qui faisait gémir les rayons de la vieille armoire, il prit ses registres de comptes et se perdit dans de longe calculs.

La nuit le surprit tandis qu’il se livrait à cette occupation. Il mit la main sur son registre, dont il ne pouvait plus distinguer les caractères, et tomba dans une profonde rêverie.

— Coquerel ! murmura-t-il, mon beau Coquerel ! mon joli château ! Quand donc serai-je seigneur et maître de Coquerel ? Plougaz se ruine, c’est vrai, mais je me fais vieux, moi. Si j’allais mourir avant de posséder Coquerel !

À cette pensée, une ride profonde se creusa sur le front de l’intendant, sa physionomie changea subitement d’aspect, et exprima un désir passionné soutenu par une indomptable détermination.

— Je l’aurai, reprit-il en s’animant ; oh ! je l’aurai ; je n’ai pas passé trente ans de ma vie à me repaître de ce rêve pour le voir fuir devant moi sans cesse comme une vaine illusion. Je l’aurai ! dussé-je y perdre mon âme.

Ceci était une exclamation de Normand, car l’âme de maître Luc était vendue et payée depuis longtemps. Néanmoins, il frissonna en prononçant ces derniers mots. L’obscurité qui l’entourait lui fit peur et il chercha sa lampe à tâtons.

Il y avait tempête au dehors. Le vent criait dans les grands chênes de la forêt de Coquerel et secouait violemment les forts châssis des fenêtres.

— Mon âme ! grommela maître Luc en battant le briquet ; après tout, je suis bon chrétien, et le diable n’a rien à y voir.

La lampe s’alluma et maître Luc perdit sa terreur.

— Hé, hé ! dit-il en ricanant, pour quelques écus que j’ai mis de côté, ne faudrait-il pas me croire damné à tout jamais ? Quant au jeune sire Arthur que j’ai envoyé mourir outre-mer…

Il n’acheva pas. Au nom d’Arthur, Pluto, qui était couché près du foyer, se dressa sur ses quatre pattes, tendit le cou et regarda fixement maître Luc, puis il fit entendre un long et plaintif hurlement.

— Sans doute, sans doute, mon garçon, dit l’intendant. Tu en sais plus long que bien des hommes, et si ta langue pouvait parler, je ne donnerais pas six deniers de mon cou. Mais tu es muet, mon ami ; ce n’est pas toi qui diras que la voix mystérieuse dont les conseils ont poussé le jeune sot à partir de la maison paternelle, était la voix de l’honnête Luc Morfil : ce n’est pas toi qui raconteras mes innocentes fredaines. Tu m’as vu mettre dans mon armoire tout l’argent que le vieux Plougaz destinait à son fils ; mais tu seras discret, Pluto, discret comme la tombe où repose en paix le jeune sire Arthur.

Pluto poussa un second hurlement, lugubre, prolongé, menaçant ; puis, baissant la tête comme s’il eût reconnu son impuissance, il se recoucha près du foyer éteint.

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