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Chapitre 6 Où le diable rit

Nous savons que la chambre hantée avait servi autrefois de retraite au jeune monsieur de Plougaz, avant son départ pour la Palestine. Dans la journée, on avait tout préparé pour la rendre habitable. Deux lits étaient dressés. Sur les tables de nuit, deux vases pleins de vin, avec leur coupe d’argent, invitaient les hôtes de Coquerel à boire le coup du soir avant de s’endormir.

Or, c’était maître Luc qui avait placé là ces vases, et maître Luc ne faisait rien qu’à bon escient.

L’inconnu et son écuyer entrèrent, toujours suivis de Pluto. Ils se démasquèrent ; le maître était Arthur de Plougaz ; le serviteur était Yaumi.

Arthur promena son regard triste et morne autour de la chambre.

— La dernière fois que j’ai vu ces peintures et ces tapisseries, pensa-t-il, elles étaient vives et brillantes ; mon coeur était jeune et chaud ; les années ont passé sur tout cela. J’ai pénétré les mystères de la vie ; mon coeur s’est flétri comme se sont fanées ces peintures.

Quand Arthur et Yaumi eurent dévotement fait leur prière du soir, ils burent une coupe de vin pour se donner de la force en cas d’attaque nocturne, et se jetèrent sur leurs couches, tout habillés, tenant à la main leurs épées nues. Pluto s’était silencieusement glissé sous le lit d’Arthur.

À peine le maître et le serviteur étaient-ils couchés qu’ils tombèrent en un sommeil de plomb. Maître Luc avait mêlé au vin placé sur leurs tables une boisson narcotique ; depuis dix heures jusqu’à minuit, ils ronflèrent à l’envi l’un de l’autre.

À minuit, maître Luc, le visage noirci et la tête coiffée de cornes effrayantes à voir, entra par la porte dérobée ; il apportait tout son attirail : chaînes, résines, ferrailles, etc. On devine qu’il n’avait point oublié son petit poignard.

Il s’approcha des lits à pas de loup.

— Ce sont bien eux, dit-il après les avoir contemplés pendant une seconde.

Il déposa son fardeau et tira son poignard.

— À tout prendre, ma conscience ne sera ni plus ni moins chargée, puisque je croyais les avoir tués tous les deux.

En conséquence de cet argument, maître Luc dépêcha Yaumi pour l’autre monde à l’aide de son petit poignard. Cette fois, il eut soin de frapper comme il faut, afin de n’avoir point encore à recommencer.

Restait Arthur de Plougaz. Au moment où Morfil se retournait pour s’occuper de lui, un grognement étouffé se fit entendre. Maître Luc tendit l’oreille et s’arrêta.

— Bah ! pensa-t-il après une minute d’anxiété, ce sont mes oreilles qui tintent.

Néanmoins maître Luc frappa Arthur. Le jeune seigneur poussa un grand cri et rendit l’âme. À ce cri, Pluto bondit hors du gîte qu’il s’était fait sous le lit de son maître, et mit ses deux pattes sur la couverture. Morfil, à son aspect, avait reculé jusqu’à l’autre bout de la chambre. Le chien lécha la blessure saignante et jappa plaintivement.

Luc avait peur ; il voulut se glisser le long de la muraille et gagner la porte secrète. Mais à peine avait-il fait la moitié du chemin, que Pluto, quittant tout à coup le lit, sauta au milieu de la chambre et lui barra le passage.

L’homme et le chien se regardèrent. Jamais la rouge prunelle de Pluto n’avait été d’un écarlate si ardent. C’étaient deux globes de feu qui rayonnaient sous les poils hérissés de ses paupières. Il avait ramassé sous lui ses musculeux jarrets ; son ventre touchait le sol.

Maître Luc se prit à trembler comme la feuille ; ses dents claquèrent ; le poignard s’échappa de sa main.

— Grâce, Pluto ! grâce ! s’écria-t-il, affolé par sa terreur.

Pluto gronda sourdement, ouvrit sa large gueule, et s’éleva sur ses jarrets tendus. Puis il saisit l’intendant par le cou, et fit jouer ses puissantes mâchoires.

Maître Luc devint livide, puis rouge, puis violet. Quand Pluto lâcha prise, il tomba lourdement à la renverse.

De compte fait, il y avait là trois morts. Pour lequel d’entre eux était le cierge ?

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Ici, la tradition se bifurque en deux versions, dont l’une est merveilleuse et l’autre naturelle.

Comme de raison, la première est la plus accréditée. La voici :

On ne trouva qu’un seul cadavre dans la tour du Diable : celui de maître Luc Morfil. Personne n’entendit parler jamais du chevalier qui avait couché dans la chambre hantée, ni de son écuyer.

Quelques mois après, M. de Plougaz reçut de Terre-Sainte une missive qui lui annonçait la mort de son fils. Cette mort avait eu lieu le jour où les gens de Coquerel virent un cierge planer au-dessus des cheminées du joli château. De là les habiles infèrent que le chevalier et son écuyer étaient le spectre du jeune Plougaz et celui du pauvre Yaumi. Les deux victimes de l’intendant avaient soulevé la terre de la tombe, afin de se venger, – ce qui est breton.

Pluto n’était autre chose qu’un démon subalterne qui attendait le trépas de maître Luc pour emporter son âme en enfer.

Voici la seconde version :

M. de Plougaz fit enterrer en grande pompe son unique héritier ; Yaumi eut une humble croix au cimetière, et l’on vit bien souvent Yvonne agenouillée au pied de cette croix. – Le corps de maître Luc fut jeté aux corbeaux, mais les corbeaux ne voulurent point du corps de maître Luc.

Depuis ce jour, nulle apparition diabolique ne troubla le joli château de Coquerel.

Pluto, le fidèle ami, vécut de longs jours et fut honorablement empaillé.

Comme le nom de Plougaz ne s’éteignit que trois ou quatre siècles après, on doit croire que le vieux seigneur prit femme, comme c’est le devoir d’un noble homme qui voit mourir son héritier. Il trouva dans l’armoire de fer de maître Luc de quoi payer les frais de la noce.

Les frais de la noce payés, il resta encore tant d’écus dans l’armoire que Plougaz fit réparer la chapelle du joli château, et retira des mains de Conantruiltz son manoir de Coatvizillirouët, dont il cessa subitement de trouver le nom ridicule.

Quant à la vieille Anne Parker, elle atteignit un âge si phénoménal que nous n’osons point le dire. Les arrière-petits-fils des personnages de cette histoire la virent remuer les lèvres sans parler, rôtir ses orteils dans les cendres et filer sans chanvre ni quenouille.

De temps à autre, tous les dix ou quinze ans, elle retrouvait la parole pour demander des nouvelles de Simon Troarec, le bel intendant de Plougaz. Un jour, à l’heure des vêpres, elle cessa de tourner son rouet, et se prit à chanter :

Le soir, on danse sur l’aire,

Sur l’aire à battre le blé :

Ah ! c’est qu’il fait bon sauter

Quand vient la brune...

Et vous, gars à marier,

Cherchez fortune.

Pendant qu’elle chantait ainsi, la flamme du foyer toucha par hasard le bord de sa jupe. La vieille s’embrasa aussitôt et fut consumée en un clin d’oeil comme un paquet de paille desséchée.

Entre Bécherel et Dinan, l’opinion générale est que, sans cet événement fortuit, la vieille Anne Parker existerait encore.

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