‹ Contes de féesChapitre 4 sur 16 · 1

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Il y avait une fois un seigneur qui avait deux filles jumelles, à qui l’on avait donné deux noms qui leur convenaient parfaitement. L’aînée, qui était très belle, fut nommée Bellotte, et la seconde, qui était fort laide, fut nommée Laideronette. On leur donna des maîtres, et jusqu’à l’âge de douze ans, elles s’appliquèrent à leurs exercices ; mais alors leur mère fit une sottise, car sans penser qu’il leur restait encore bien des choses à apprendre, elle les mena avec elle dans les assemblées. Comme ces deux filles aimaient à se divertir, elles furent bien contentes de voir le monde, et elles n’étaient plus occupées que de cela, même pendant le temps de leurs leçons ; en sorte que leurs maîtres commencèrent à les ennuyer. Elles trouvèrent mille prétextes pour ne plus apprendre : tantôt il fallait célébrer le jour de leur naissance, une autre fois elles étaient priées à un bal, à une assemblée, et il fallait passer le jour à se coiffer ; en sorte qu’on écrivait souvent des cartes aux maîtres, pour les prier de ne point venir. D’un autre côté les maîtres, qui voyaient que les deux petites filles ne s’appliquaient plus, ne se souciaient pas beaucoup de leur donner des leçons ; car dans ce pays, les maîtres ne donnaient pas des leçons seulement pour gagner de l’argent, mais pour avoir le plaisir de voir avancer leurs écolières : ils n’y allaient donc guère souvent, et les jeunes filles en étaient bien aises. Elles vécurent ainsi jusqu’à quinze ans, et à cet âge, Bellotte était devenue si belle, qu’elle faisait l’admiration de tous ceux qui la voyaient. Quand la mère menait ses filles en compagnie, tous les cavaliers faisaient la cour à Bellotte ; l’un louait sa bouche, l’autre ses yeux, sa main, sa taille ; et pendant qu’on lui donnait toutes ces louanges, on ne pensait seulement pas que sa sœur fût au monde. Laideronette mourait de dépit d’être laide, et bientôt elle prit un grand dégoût pour le monde et les compagnies, où tous les honneurs et les préférences étaient pour sa sœur. Elle commença donc à souhaiter de ne plus sortir ; et un jour qu’elles étaient priées à une assemblée, qui devait finir par un bal, elle dit à sa mère qu’elle avait mal à la tête et qu’elle souhaitait de rester à la maison. Elle s’y ennuya d’abord à mourir, et pour passer le temps, elle fut à la bibliothèque de sa mère, pour chercher un roman, et fut bien fâchée de ce que sa sœur en avait emporté la clef. Son père aussi avait une bibliothèque, mais c’étaient des livres sérieux, et elle les haïssait beaucoup. Elle fut pourtant forcée d’en prendre un : c’était un recueil de lettres, et en ouvrant le livre, elle trouva celle que je vais vous rapporter :

« Vous me demandez d’où vient que la plus grande partie des belles personnes sont extrêmement sottes et stupides ? Je crois pouvoir vous en dire la raison. Ce n’est pas qu’elles aient moins d’esprit que les autres, en venant au monde ; mais c’est qu’elles négligent de le cultiver. Toutes les femmes ont de la vanité ; elles veulent plaire. Une laide connaît qu’elle ne peut être aimée à cause de son visage ; cela lui donne la pensée de se distinguer par son esprit. Elle étudie donc beaucoup, et elle parvient à devenir aimable, malgré la nature. La belle, au contraire, n’a qu’à se montrer pour plaire, sa vanité est satisfaite : comme elle ne réfléchit jamais, elle ne pense pas que sa beauté n’aura qu’un temps ; d’ailleurs elle est si occupée de sa parure, du soin de courir les assemblées pour se montrer, pour recevoir des louanges, qu’elle n’aurait pas le temps de cultiver son esprit, quand même elle en connaîtrait la nécessité. Elle devient donc une sotte tout occupée de puérilités, de chiffons, de spectacles ; cela dure jusqu’à trente ans, quarante ans au plus, pourvu que la petite vérole, ou quelque autre maladie, ne vienne pas déranger sa beauté plus tôt. Mais quand on n’est plus jeune, on ne peut plus rien apprendre : ainsi, cette belle fille, qui ne l’est plus, reste une sotte pour toute sa vie, quoique la nature lui ait donné autant d’esprit qu’à une autre ; au lieu que la laide, qui est devenue fort aimable, se moque des maladies et de la vieillesse, qui ne peuvent rien lui ôter… »

Laideronette, après avoir lu cette lettre qui semblait avoir été écrite pour elle, résolut de profiter des vérités qu’elle lui avait découvertes. Elle redemande ses maîtres, s’applique à la lecture, fait de bonnes réflexions sur ce qu’elle lit, et en peu de temps, devient une fille de mérite. Quand elle était obligée de suivre sa mère dans les compagnies, elle se mettait toujours à côté des personnes en qui elle remarquait de l’esprit et de la raison, elle leur faisait des questions, et retenait toutes les bonnes choses qu’elle leur entendait dire ; elle prit même l’habitude de les écrire, pour s’en mieux souvenir, et à dix-sept ans, elle parlait et écrivait si bien, que toutes les personnes de mérite se faisaient un plaisir de la connaître, et d’entretenir un commerce de lettres avec elle. Les deux sœurs se marièrent le même jour. Bellotte épousa un jeune prince qui était charmant, et qui n’avait que vingt-deux ans. Laideronette épousa le ministre de ce prince : c’était un homme de quarante-cinq ans. Il avait reconnu l’esprit de cette fille, et il l’estimait beaucoup ; car le visage de celle qu’il prenait pour sa femme, n’était pas propre à lui inspirer de l’amour, et il avoua à Laideronette qu’il n’avait que de l’amitié pour elle : c’était justement ce qu’elle demandait, et elle n’était point jalouse de sa sœur qui épousait un prince, qui était si fort amoureux d’elle qu’il ne pouvait la quitter une minute, et qu’il rêvait d’elle toute la nuit. Bellotte fut fort heureuse pendant trois mois ; mais au bout de ce temps, son mari, qui l’avait vue tout à son aise, commença à s’accoutumer à sa beauté, et à penser qu’il ne fallait pas renoncer à tout pour sa femme. Il fut à la chasse, et fit d’autres parties de plaisir d’où elle n’était pas, ce qui parut fort extraordinaire à Bellotte ; car elle s’était persuadée que son mari l’aimerait toujours de la même force ; et elle se crut la plus malheureuse personne du monde, quand elle vit que son amour diminuait. Elle lui en fit des plaintes ; il se fâcha : ils se raccommodèrent ; mais comme ces plaintes recommençaient tous les jours, le prince se fatigua de l’entendre. D’ailleurs Bellotte ayant eu un fils, elle devint maigre, et sa beauté diminua considérablement ; en sorte qu’à la fin, son mari, qui n’aimait en elle que cette beauté, ne l’aima plus du tout. Le chagrin qu’elle en conçut acheva de gâter son visage ; et comme elle ne savait rien, sa conversation était fort ennuyeuse. Les jeunes gens s’ennuyaient avec elle, parce qu’elle était triste ; les personnes âgées, et qui avaient du bon sens, s’ennuyaient aussi avec elle, parce qu’elle était sotte : en sorte qu’elle restait seule presque toute la journée. Ce qui augmentait son désespoir, c’est que sa sœur Laideronette était la plus heureuse personne du monde. Son mari la consultait sur les affaires, il lui confiait tout ce qu’il pensait, il se conduisait par ses conseils, et disait partout que sa femme était le meilleur ami qu’il eût au monde. Le prince même, qui était un homme d’esprit, se plaisait dans la conversation de sa belle-sœur, et disait qu’il n’y avait pas moyen de rester une demi-heure sans bâiller avec Bellotte, parce qu’elle ne savait parler que de coiffures, et d’ajustements, en quoi il ne connaissait rien. Son dégoût pour sa femme devint tel, qu’il l’envoya à la campagne, où elle eut le temps de s’ennuyer tout à son aise, et où elle serait morte de chagrin, si sa sœur Laideronette n’avait pas eu la charité de l’aller voir le plus souvent qu’elle pouvait. Un jour qu’elle tâchait de la consoler, Bellotte lui dit :

« Mais ma sœur, d’où vient donc la différence qu’il y a entre vous et moi ? Je ne puis pas m’empêcher de voir que vous avez beaucoup d’esprit, et que je ne suis qu’une sotte ; cependant quand nous étions jeunes, on disait que j’en avais pour le moins autant que vous. »

Laideronette alors raconta son aventure à sa sœur, et lui dit :

« Vous êtes fort fâchée contre votre mari, parce qu’il vous a envoyée à la campagne et cependant cette chose, que vous regardez comme le plus grand malheur de votre vie, peut faire votre bonheur, si vous le voulez. Vous n’avez pas encore dix-neuf ans, ce serait trop tard pour vous appliquer, si vous étiez dans la dissipation de la ville ; mais la solitude dans laquelle vous vivez vous laisse tout le temps nécessaire pour cultiver votre esprit. Vous n’en manquez pas, ma chère sœur ; mais il faut l’orner par la lecture et les réflexions. »