14.2
Judhaël, le roi de Domnonée – plus connu dans les campagnes bretonnes sous le nom de Hoël III, le roi des bois – avait sa résidence à Gaël. Son épouse Pritelle, fille d’Ansoch, lui donna quatre garçons : Iosse, Winoc, Judicaël et Hoël, ainsi qu’une fille appelée Onenna. Inutile de dire que cette dernière, qui, paraît-il, était fort jolie, reçut à elle seule plus de caresses du roi et de la reine que ses quatre frères ensemble.
La jeune princesse n’avait pas encore dix ans, lorsqu’un pieux ermite reçut l’hospitalité du roi, et séjourna plusieurs semaines à Gaël. Il sut promptement se faire aimer d’Onenna, qu’il combla de jouets et à laquelle il fit toutes sortes d’amitiés. Souvent il répétait tout bas, en admirant les gentillesses de l’enfant : « Chère petite sainte, ton pays à toi n’est pas de ce monde, et tu t’en iras de bonne heure dans ta douce patrie. »
Onenna l’entendit une fois, et ces paroles l’impressionnèrent vivement. Douée d’une intelligence peu commune, elle réfléchit longtemps à ce qu’avait dit l’ermite, et comprit, sans avoir recours à ses parents, qu’elle eût craint d’affliger, que son séjour sur cette terre serait de courte durée, et qu’il lui fallait l’employer dévotement pour pouvoir mériter le ciel. À partir de ce moment, elle ne songea plus qu’à prier Dieu et à accomplir toutes les bonnes œuvres que son cœur lui suggérait. Elle pensa qu’elle ne pourrait que très difficilement faire son salut dans le château de son père et résolut, malgré tout le chagrin qu’elle allait causer à sa famille, de s’éloigner de sa demeure royale pour aller vivre misérablement quelque part.
Un jour donc, sans prévenir personne de ses projets, elle partit à pied et s’aventura seule dans la campagne. Elle rencontra sur une lande une petite pâtoure, à laquelle elle proposa de troquer ses guenilles contre ses vêtements. La paysanne, qui comprit bien qu’elle allait faire un bon marché, s’empressa d’accepter. Onenna ainsi déguisée en mendiante, s’éloigna de la maison paternelle, et se mit à la recherche d’une position obscure.
Après avoir marché bien longtemps pour ses petites jambes, peu habituées à des courses pareilles, elle arriva près d’un vieux château. La nuit venait, et la pauvre enfant, seule au milieu des landes désertes et sauvages, désirait ardemment trouver un gîte pour se mettre à l’abri des loups si nombreux à cette époque en Bretagne.
Ce ne fut pas cependant sans appréhension qu’elle souleva le lourd marteau de la porte d’entrée de cette demeure qui lui était inconnue. Un valet vint lui ouvrir ; mais en la voyant sous un aspect aussi misérable, il s’apprêtait déjà à lui refuser l’entrée du château, quand Onenna, de sa voix douce, lui exprima, les larmes dans les yeux, la crainte qu’elle avait de passer la nuit seule dans la campagne. Le domestique parut attendri et lui demanda où elle allait, qui elle était, et le but de son voyage.
— Je suis, répondit-elle, une pauvre fille, à la recherche d’une place, afin de pouvoir gagner ma vie.
— Entrez, lui dit-il ; allez vous reposer dans l’étable, et si demain vous voulez aller garder les oies sur la lande, pour votre nourriture, peut-être consentira-t-on à vous garder.
La fille du roi de Gaël s’en alla coucher dans la paille, et le lendemain sur la recommandation de la femme de basse-cour, elle commença ses fonctions de gardeuse d’oies. Elle s’acquitta de ses devoirs avec un zèle et une vigilance au-dessus de tout éloge. Les ruses des renards et des oiseaux de proie furent déjouées par la prudente enfant. Les oies finirent bientôt elles-mêmes par la connaître et lui obéir. Elles la suivaient partout sans qu’elle eût besoin, pour cela, de les menacer de la gaule qu’elle portait toujours sous son bras.