‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 53 sur 92 · 22.1

22.1

Un couvreur et un tailleur, qui habitaient le rez-de-chaussée de la même maison, se détestaient cordialement et passaient leur vie à se vexer l’un et l’autre et à se jouer tous les tours imaginables.

Le premier, dont la profession était plus lucrative que celle de son voisin, s’était payé le luxe d’un petit jardin qu’il cultivait, matin et soir, avant et après sa journée.

Le second, pauvre boiteux, qui, à cause de son infirmité s’était vu obligé d’apprendre le métier de tailleur de campagne, – métier qui vous empêche tout juste de mourir de faim, – supportait sa misère en chantant des chansons.

Comme toutes les personnes à la vie sédentaire, ce pauvre diable avait éprouvé le besoin d’avoir près de lui un être pour le distraire. Il n’avait choisi ni un chat, ni un chien, ni un serin, mais bien une poule, qui lui tenait société et mangeait les miettes de pain tombées par terre.

Il arrivait souvent que la poule n’ayant pas suffisamment de nourriture à la maison, s’en allait dans le jardin du voisin picorer les salades et dévaster les plates-bandes.

Le couvreur la surprit plusieurs fois en flagrant délit de vol, et, furieux, la chassa à coups de pierres, et invita le tailleur à la renfermer.

Il ne fut tenu aucun compte de l’observation ; aussi un jour – cela devait arriver – la malheureuse bête fut prise à un piège, plumée et mise à la broche.

Le couvreur, après avoir commis cette mauvaise action, vit le tailleur à sa fenêtre et lui cria :

« Voisin ! Trop gratter cuit ! »

L’infortuné boiteux ne comprit pas tout d’abord ce que signifiaient ces mots : Trop gratter cuit ! mais ne voyant pas rentrer sa poule, la vérité se fit jour dans son esprit.

« C’est cela, s’écria-t-il tout piteux, ma pauvre bête qui, tout à l’heure, était à gratter son jardin, est sans doute à cuire en ce moment. »

Pour s’en assurer, il appela sa poule de toutes ses forces, lui prodigua les noms les plus tendres, mais ne réussit pas à la faire revenir.

La perte de cette bête lui causa un véritable chagrin, et lui suggéra des idées de vengeance.

Profitant de l’absence du voisin, qui était allé à sa journée, il voulut s’assurer si ce qu’il supposait était vrai, et imagina, à cet effet, le stratagème suivant : il se rendit près de la femme du couvreur, restée seule à la maison, et arriva tout essoufflé, pouvant à peine parler, la figure à l’envers, lui annoncer qu’un affreux malheur était arrivé à son mari.

« Il est tombé du haut d’un toit, lui dit-il, et vous appelle à grands cris avant de rendre son âme à Dieu. »

La malheureuse femme s’arracha les cheveux de désespoir, et courut bien vite vers l’endroit où son mari était allé travailler.

Pendant ce temps le tailleur, qui avait reconnu sa poule à la broche, s’en empara prestement, remplit de cidre un énorme piché (vase en grès, très en usage en Bretagne), et déroba une douzaine de galettes de blé noir qui venaient d’être faites à l’instant. Puis il se sauva chez lui et mangea sa poule pour se consoler de l’avoir perdue.