I
Son maître l’avait appelé Turc.
Il était maigre, jaune, triste, de mine basse et de museau pointu, avec de courtes oreilles mal coupées, toujours saignantes, et une queue qui se dressait sur son derrière comme un point d’interrogation.
L’été, Turc allait aux champs, gardait les vaches, aboyait le long des routes après les voitures et les passants, ce qui lui attirait force coups de pieds et force coups de pierre. Sa grande joie, c’était, au milieu d’un chaume, tapissé de trèfle naissant, de lever un lièvre qui détalât devant lui et, à travers haies, douves, ruisseaux et fossés, de le poursuivre en bonds énormes et en courses folles, dont il revenait essoufflé, les flancs sifflants, la langue pendante et ruisselante de sueur.
L’hiver, alors que les bestiaux restaient à l’étable, engourdis sur leur litière chaude, Turc, lui, restait à la niche: un misérable tonneau défoncé et sans paille, au fond duquel, toute la journée, il dormait roulé en boule, ou bien, longuement, se grattait. Il mangeait une maigre et puante pitance, faite de créton et d’eau sale qu’on lui apportait, le matin, dans une écuelle de grès ébréchée, et chaque fois que quelqu’un qu’il ne connaissait pas pénétrait dans la cour de la ferme, il s’élançait d’un bond, jusqu’au bout de sa chaîne, et montrait les crocs en grondant.
Il accompagnait aussi son maître dans les foires, quand celui-ci avait un veau à vendre, un cochon à acheter, ou des stations à faire dans les auberges de la ville.
D’ailleurs, résigné, fidèle et malheureux, comme sont les chiens.