II
Un vieil homme à barbe grise, voûté, toussant, qui, les mains croisées derrière le dos, se promenait sur le perron, de long en large, se précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lechat à descendre de voiture.
--Eh bien! père la Fontenelle, as-tu été chercher le vétérinaire, pour la vache?
--Oui, monsieur Lechat.
--D’abord, ôte ton chapeau... Est-ce dans ton monde qu’on apprend aux domestiques à parler aux maîtres la tête couverte?... C’est bien... Et qu’est-ce qu’il a dit, le vétérinaire?
--Il a dit qu’il fallait abattre la vache, monsieur Lechat.
--C’est un serin, ton vétérinaire... Abattre une vache de cinq cents francs!... Tu me feras le plaisir, mon père la Fontenelle, de conduire la vache, toi-même, tu entends!... toi-même, au rebouteux de Saint-Michel... et tout de suite... Allons, hop, monsieur le comte!
Le vieil homme salua, et il allait s’éloigner, quand Lechat le rappela par un _psitt_, comme on fait pour les chiens.
--Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tête, et même ta couronne, si tu ne l’as pas vendue avec le reste... Décampe maintenant.
Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m’expliqua que le vieil homme était son régisseur, qu’il s’appelait authentiquement le comte de la Fontenelle, et qu’il l’avait ramassé, ruiné, sans ressources, pour le sauver de la misère.
--Oui, mon vieux, conclut-il, c’est un noble, un comte!... Voilà ce que j’en fais, moi, de tes comtes!... Oh! elle en voit de rudes, chez moi, la noblesse!... N’empêche qu’il me doit la vie, ce grand seigneur, hein?... Entrons.
Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d’une rampe à balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes s’ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les meubles vagues, recouverts de housses, et les lustres emmaillotés de gaze métallique. En face de la porte d’entrée, le plan du domaine, énorme carte, teintée de couleurs voyantes, occupait tout un panneau.
--Tiens, me dit Lechat, le voilà, mon plan. Mes champs, mes forêts, tu les vois comme si tu te promenais dedans... Ces carrés rouges, ce sont mes vingt fermes... Amuse-toi à regarder, pendant que je vais prévenir ma femme... Tu sais, ne te gêne pas, regarde tout... Veux-tu te débarrasser de ton chapeau?... A gauche, là-bas, le porte-manteau... ne te gêne pas... Dis donc, ne vas pas te figurer que ma femme soit comme les dames de Paris... C’est une paysanne, je t’avertis, elle manque d’usage. Et ce qu’elle me nuit... non, ce qu’elle me nuit, c’est effrayant... Enfin, ça y est... C’est comme ça!... Vois-tu ça, noir?... c’est ma distillerie... Veux-tu t’asseoir?... ne te gêne pas.
Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d’acajou, des tables, des fauteuils d’osier, des banquettes en cuir et quelques tableaux de chasse, mais sur les armoires, sur les tables, au-dessus des tableaux, partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles étaient gravées des inscriptions comme celle-ci:
HÉRON ROYAL tué par M. THÉODULE LECHAT, propriétaire du domaine de Vauperdu, dans sa prairie du Valdieu, le 25 septembre 1880.
Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas d’une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de caoutchouc, tout un pêle-mêle d’objets bizarres et affreux.
Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C’était une personne petite, grosse et souriante, qui roulait plutôt qu’elle ne marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de franchise, et un bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. Mme Lechat fit deux révérences, et me dit d’une voix un peu rauque:
--Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d’être venu voir Lechat... Ah! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires, mais il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, allez!... Il n’y a pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle... Ça lui nuit quand on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu’il le paraît... C’est une manie qu’il a comme ça de parler à tort et à travers... Il ne sait quoi inventer, mon Dieu!... Quand ça le prend, il va, il va, il ne s’arrête pas...
Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en clignant de l’œil, sans doute pour m’engager à ne pas écouter les sornettes de sa femme.
--Vous avez là, dis-je à Mme Lechat, afin de détourner le cours de la conversation, vous avez là une propriété superbe.
Mme Lechat soupira.
--C’est trop grand, voyez-vous... Je ne peux pas m’habituer dans des bâtisses si grandes... On s’y perd... Et puis ça coûte bien de l’argent, allez!... Lechat s’est mis dans la tête de cultiver lui-même... Il ne veut rien faire comme personne... C’est des inventions nouvelles, tous les jours, des machines à vapeur, des expériences!... Ah! l’argent file avec tout cela, ce n’est rien que de le dire... Je sais bien que le blé ne se vend pas... le monde n’en veut plus et ce n’est point avantageux d’en récolter... Mais, voilà-t-il pas que Lechat s’est imaginé de semer du riz à la place! Il dit: «Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne pousserait-il pas chez moi?» Ça n’a point poussé, comme de juste... Et pour tout, c’est la même chose.
Un domestique entra.
--Eh bien! mon garçon, le déjeuner est-il prêt? interrogea-t-elle.
Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda: Vous devez avoir faim, depuis ce matin que vous êtes en route?... Ah! dame, chez nous, à la fortune du pot!... à la guerre, comme à la guerre!... Parce qu’on est riche, ce n’est point une raison de ne manger que des truffes et de gaspiller la nourriture... Allons déjeuner!... Dis donc, Lechat, ce monsieur boit sans doute du cidre?
--Certainement qu’il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui m’entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l’oreille:
--Ne fais pas attention à la patronne; elle n’a pas d’usage... Ce qu’elle me nuit!...
Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de poulet sorti d’on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout nageant dans une mare d’oseille liquide, qui me parut le dernier mot de l’arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps, les égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu’il ne «débouchait» le vin fin que le dimanche et seulement en semaine, quand il avait du monde.
Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne savais, en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie, une grande mélancolie m’envahissait, et, en même temps, la puanteur de la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. A cela venait s’ajouter l’amer sentiment de l’inanité de la justice humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement: Lechat et les quinze millions de Lechat! Ainsi, c’était pour permettre à Lechat de se vautrer stupidement dans l’or volé, dans l’or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents des siècles les semences de l’idée, et que la rosée sanglante était tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée et stérile! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait, comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs des futaies bleuissantes, il me semblait que je voyais s’acheminer, de tous les points de l’horizon, les cortèges maudits des misérables et des déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne contre les murs du château de Vauperdu. Je restais silencieux, aucun mot ne m’arrivait aux lèvres.
Tout à coup, Lechat s’écria:
--Quand je serai député... Oui, quand je serai député...
Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de lui. Sa femme le regarda d’un air de pitié, haussa les épaules à plusieurs reprises.
--Quand tu seras député, répéta-t-elle... Député, toi!... Ah! oui, député!... tu es bien trop bête!...
Puis elle me prit à témoin.
--Je vous le demande, monsieur... Est-ce raisonnable de dire des choses comme ça? Tel que vous le voyez, il s’est porté trois fois... Et les trois fois, il n’a pu attraper que trois cents voix!... J’en aurais eu honte, moi, à sa place, bien sûr! Mais savez-vous ce que ces trois cents voix nous ont coûté?... Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que cette bouteille est là... Oh! j’ai fait le compte, allez!... C’est six cent mille francs et pas un sou de moins... c’est-à-dire que ça remet la voix, l’une dans l’autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter encore!... Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu’il a inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce qu’il dit... Eh bien! il a fait peindre en tricolore tous les troncs des arbres de l’avenue...
Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu’on rappelât un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une approbation, un enthousiasme.
--C’est un coup, ça, hein? me dit-il... mais est-ce que les femmes entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple... Écoute-moi, mon vieux... Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me coûtera pas un centime... J’ai un plan de combat, tu verras mon plan!... Je me porte comme agronome socialiste... Je suis le candidat de l’agronomie radicale! Plus d’armée, plus de justice, plus de percepteurs, je biffe tout cela... Plus de pauvres, tous propriétaires!... Tu verras mon plan, plus tard, au moment des élections... Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés... Ah! j’oubliais, plus de curés non plus!... car c’est les curés qui m’ont empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi; parce que je ne mange pas de leur bon Dieu, moi!... Ah! ils riront, avec mon plan de combat, les calotins!...
A ce mot, Mme Lechat s’emporta et cria:
--Tais-toi... Je te défends d’appeler les prêtres ainsi et de dire du mal de la religion devant moi, tu entends... Mon Dieu! avec lui, c’est pire qu’avec les enfants!... Ne croyez pas qu’il soit irreligieux, monsieur... mais quand il se trouve en compagnie, c’est plus fort que lui, il faut qu’il se vante... Aussi, dès qu’il a le moindre bobo, tout est perdu, et vite, vite un prêtre! Si on l’écoutait, ce pauvre monsieur le curé serait tout le temps chez nous, en train de l’administrer, quoi!
Pour dissimuler la gêne où le mettaient les reproches de sa femme, Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le vol d’une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il toussa, et brusquement changea la conversation.
--C’est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a quinze jours... J’ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le cancan! Comme à Paris, mon vieux!
Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant, et à leur imprimer des mouvements grotesques.
--Ah! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira Mme Lechat, car c’est de ta faute, avec ton cancan, si nous n’avons pas nos chemises... Je vous en fais juge, monsieur... Tous les mois, nous recevons ces messieurs de la ville... Ce sont des messieurs très aimables, et leurs dames aussi... M. Gatinel, le conservateur des hypothèques, surtout, est très gai... Ça, c’est vrai qu’il sait faire rire les gens... Figurez-vous qu’il joue du piano avec les pieds, avec le nez, avec tout, et qu’il en joue très bien... Moi, il m’amuse, M. Gatinel... et puis tout ce qu’il dit est si drôle!... Eh bien, ces messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze jours... Après le dîner, on s’est mis à danser... une idée, quoi, qui leur avait passé par la tête!... Il faisait chaud, si vous vous souvenez, et, dame, ils suaient! ils suaient! c’était affreux de voir comme ils suaient... On avait pourtant ouvert les fenêtres... Mais il y avait un fort orage dans l’air!... Et puis, on se trémoussait aussi... C’était gentil!... Quand on s’amuse bien, n’est-ce pas, le temps s’en va, et on oublie tout... Nous avions oublié l’heure du train! Je me dis: «Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-là, ce n’est pas une petite affaire... On a beau avoir beaucoup de chambres, c’est les draps souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c’est à en perdre la tête!... Tant pis!... Enfin on arrive tant bien que mal à les caser... Seulement, pensez donc, ce n’était pas le tout... Il fallait des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu’on aurait dit qu’elles sortaient de la lessive... Lechat en prête des siennes aux messieurs; moi, j’en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu’ils pourraient bien les remettre le lendemain... Le lendemain les chemises étaient sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales, sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n’y avait pas moyen, pas moyen... Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs... Et voilà tout le monde parti bien content!... Eh bien! mon cher monsieur, il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises!... Vous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n’est pas délicat... On a beau avoir une forte lingerie, c’est que seize chemises ça compte dans un trousseau...
Le déjeuner était fini. Nous nous levâmes de table, et Lechat, prenant mon bras, m’entraîna très vite, en me disant qu’il allait me montrer ses exploitations agricoles... Et nous partîmes...
· · ·
Débarrassé de sa femme. Lechat était redevenu gai, vif, loquace et plus vantard que jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu’elle avait raconté pendant le déjeuner et m’affirma sur l’honneur qu’il était libre-penseur, qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, et qu’au fond il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste... Il me confia aussi qu’il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait beaucoup d’argent, et que toutes les belles filles de la campagne raffolaient de lui.
--Ah! la pauvre femme, conclut-il, comme je la trompe! comme je les trompe toutes!
Nous visitâmes les étables, les écuries, la basse-cour, et il ne me fit grâce ni d’une vache, ni d’une poule, disant le nom de chaque bête, son prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien m’apprendre qu’il possédait douze mille chênes de hautes futaies, trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu’il ne pouvait en savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.
Une grande plaine s’étendait devant nous, rase, sans un brin d’herbe, sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement hersée et passée au rouleau; le vent y soulevait des nuages de poussière qui se tordaient en blondes spirales, et s’échevelaient dans le soleil. Je m’étonnai de n’apercevoir, en plein mois d’août, ni un champ de blé, ni un champ de trèfle...
--Ce sont mes réserves, me dit Lechat... Je vais t’expliquer... Tu comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi; je suis un agronome... Saisis-tu bien la différence?... Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan... Eh bien! j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine, des betteraves... Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il?... Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine, c’est vieux comme tout, c’est usé... Il faut autre chose; le progrès marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi... On doit être de son siècle, que diable!... Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture... Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre... Quelle révolution!... Mais te rends-tu bien compte de toutes les conséquences!... Tu n’as pas l’air de comprendre? Avec mon système, je supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la guerre!... Tu es renversé, hein! tu n’aurais jamais pensé à cela, toi?... On n’a plus besoin d’aller au bout du monde pour chercher ces produits... Dorénavant, on les trouve chez moi... Vauperdu, voilà les véritables colonies! C’est l’Inde, c’est la Chine, l’Afrique, le Tonkin... Seulement, je l’avoue, ça ne pousse pas encore... Non... On me dit: «Le climat ne vaut rien...» De la blague! le climat ne fait rien à l’affaire... C’est l’engrais. Tout est là... Il me faut un engrais, et je le cherche... J’ai un chimiste, pour qui j’ai fait bâtir, là-bas, derrière le bois, un pavillon et un laboratoire... C’est lui qui cherche, depuis trois ans... Il n’a pas trouvé, mais il trouvera... Ainsi, ce que tu vois là, c’est du riz, tout cela c’est du riz... Moi, je crois une chose, c’est que les oiseaux qui en ont assez du blé, depuis le temps qu’ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu’ils n’en ont pas laissé un grain... Voilà ce que je crois... Aussi, je les fais tous tuer... Tu peux regarder, il n’y a plus un oiseau sur ma propriété... J’ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec ses œufs. Ils m’arrivent de plus de dix lieues à la ronde... Si cela se propage, dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de la France. Marchons... je vais te montrer maintenant, quelque chose de curieux.
Et faisant tourbillonner sa canne dans l’air, il se mit à arpenter la rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin d’herbe, qu’il rejetait, après l’avoir examiné, en disant:
--Non, c’est du chiendent.
Au bout d’une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante, nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la bordure d’une grande route, montait en pente douce, jusqu’à la lisière des bois... Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je demeurai stupide... Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en trèfle, d’un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui forment le nom de THÉODULE LECHAT. Le nom était non seulement lisible sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait l’extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues, parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son nom qui frissonnait, dansait et courait, étoilé çà et là de coquelicots, sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique, étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants, qui, sans doute, s’arrêtaient devant ce nom, l’épelaient et le prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse... Ravi et charmé, il murmurait tout bas scandant chaque syllabe:
--Théodule Lechat! Théodule Lechat!
Le visage rayonnant d’une joie triomphante, il se tourna vers moi:
--C’est trouvé, hein?... J’ai fait venir, figure-toi, un jardinier célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien, personne ici n’était capable d’un tel tour de force... C’est flatteur, n’est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça?... On se dit tout de suite en voyant ce nom: «C’est pas un mufle au moins, celui-là.» Et puis, si tout le monde signait ses champs, il n’y aurait plus de contestations dans la propriété?... Oh! j’ai encore d’autres idées plus épatantes!... Viens par ici.
Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large allée, ratissée ainsi qu’une avenue de parc, nous vîmes venir une pauvresse dont le dos ployait sous le faix d’une bourrée de bois mort. Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l’accompagnaient. Lechat devint pourpre, une flamme de colère s’alluma dans ses yeux et la canne levée, il se précipita vers la pauvre femme.
--Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu’est-ce que tu viens faire chez moi? Je ne veux pas qu’on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable vagabonde!... Allons, jette ma bourrée... Veux-tu bien jeter ma bourrée, quand j’ordonne!
Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment que la femme roula avec la bourrée sur la route.
--Et qu’est-ce qui t’a permis de fouler mes allées de tes sales pieds, dis? tu crois peut-être que c’est pour toi que je les fais ratisser, hein, mes allées, vieille voleuse?... Veux-tu me répondre quand je te parle!
La femme, toujours à terre, gémissait.
--Mon bon monsieur, je ne vous fais pas de tort. J’avons toujours ramassé le bois... Et personne, par charité, ne nous a rien dit... Nous sommes si malheureux!
--Personne, ne t’a rien dit, riposta le féroce châtelain en brandissant sa canne... Est-ce donc que je ne suis personne, moi? Je suis M. Lechat, tu entends, M. Lechat de Vauperdu... Tiens, voleuse, tiens mendiante!
La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait, se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants, effrayés, poussaient des cris déchirants... Et l’on entendait, entre des soupirs et des sanglots, la voix de la pauvresse qui disait:
--Aïe! aïe! vous n’avez pas le droit de me battre, méchant homme... Aïe! aïe! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe! aïe! je le dirai aux gendarmes!
Lechat, au mot de gendarmes, s’arrêta net... Son œil, injecté de sang, prit une expression subite d’effroi, et son visage empourpré, tout à coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d’or, la glissa, presque suppliant, dans la main de la vieille.
--Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il... Tu vois, c’est vingt francs. Ha! ha!... C’est beau, vingt francs, hein?... Et puis, tu sais, ramasse du bois tant que tu voudras... Tu as bien vu, dis!... C’est vingt francs... Quand tu n’en auras plus, tu viendras m’en demander. Allons, au revoir.
Nous rentrâmes au château, silencieux.
L’heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture, Lechat me dit:
--Tu as vu, la vieille femme dans le bois?... Oui... Eh bien, son mari, c’est une voix de plus pour moi aux élections!... Qu’est-ce que tu veux? Aujourd’hui, il faut bien corrompre le peuple.
Et, ricanant d’un rire sinistre, qui lui découvrait les dents, il ajouta:
--Et le battre!
AVANT L’ENTERREMENT
Le maît’Poivret descendit de sa carriole devant la boutique de son gendre Pierre Gasselin, attacha le cheval à un gros anneau de fer, scellé dans la bordure du trottoir, et, ayant, par trois fois, éprouvé la solidité du nœud de la longe, il entra dans la boucherie, en faisant _clarer_ son fouet.
--Y a-t-y du monde? cria-t-il.
Le chien qui dormait, barrant le seuil de son corps étendu, se leva grognant, et alla se recoucher plus loin. La boutique était déserte, et comme c’était un jeudi, l’étal à peu près dégarni de viande. Un quartier de bœuf presque noir gisait sur le billot couvert de mouches bourdonnantes; à l’un des crocs mobiles du plafond, un cœur de veau pendait, fendu par le milieu. Dans un coin, au fond d’une bassine de cuivre, des os sanguinolents et des paquets de graisse jaunâtre commençaient de pourrir; et de cela une odeur s’exhalait, l’odeur affadissante de la mort qui vous soulève l’estomac, dans les hôpitaux et les charniers.
--Y a-t-y du monde? répéta maît’Poivret. Hé! Gasselin!... Où qu’t’es!
Gasselin sortit du café Gadaud, situé juste en face de la boucherie, de l’autre côté de la rue. Il s’essuya la bouche du revers de sa main, ralluma sa pipe éteinte et accourut, disant:
--Me vlà!... Me v’là!
Il était nu-tête, la face toute rose, grasse et fraîche, les manches de sa chemise relevées jusqu’à la saignée. Son tablier de toile blanche, étoilé de taches rouges, le recouvrait tout entier, depuis le foulard bleu, noué très lâche autour du cou, jusqu’aux sabots, où ses pieds étaient nus. Son _foiril_ dansait le long de sa jambe gauche au bout d’une chaîne d’acier. Il s’avança sur son beau-père et lui tendit la main.
--Ça va-t-y comme vous v’lez!
--Ça va, mon gars, ça va tout bellement.
--Faut-y donner d’l’avoine à votre cheval...
--Pargué non! Il a bu et mangé à c’matin... J’viens d’la foire d’Chassant, mon gars!...
--C’était-y une bonne foire!
Maît’Poivret hocha le chef; il répondit simplement:
--Oua!... oua!... Point tant bonne, point mauvaise itout... Les prix s’tiennent cor...
Changeant de ton:
--Eh ben? quoi donc? En arrivant à la Mansonnière le petit gars Auguste m’a appris l’malheur...
--Ben oui!... Ben oui!...
--Alors, j’ons point dételé... j’ons seulement donné quat’litres d’avoine à mon cheval... Et pis me v’là.
Pierre Gasselin demanda:
--Vous allez p’tête ben vous rafraîchir?
--Ma foi, c’est point d’refus... J’ons la gueule sèche quasiment comme un four... Alors, c’est ben vrai, c’est pas d’la frime, all’ est morte, ta femme?
Le boucher prit sa pipe, en secoua la cendre sur le talon de son sabot.
--Elle est ben morte, dit-il, c’te nuit, sur le coup de deux heures... Oui, deux heures et demie peut-être... dans ces tournants-là, quoi!
--C’te nuit, fit Poivret, qui balança la tête... quen!... quen!... quen!... Voyez-vous ça?... quoi qu’y a pris? C’est donc une maladie enragée, un coup de sang?
Gasselin expliqua:
--C’est point un coup d’sang, maît’Poivret, non, point un coup d’sang... C’est du ventre... Le ventre a gonflé, gonflé!... Elle a crié! crié! ah! mazette, qu’elle a crié!... Et pis, elle est morte... v’là comment elle est morte... mais on m’out’ra point d’l’idée une chose...
--Quelle chose, mon gars?
--Eh ben, v’là... Il y a quinze jours, p’tête douze... p’tête pus, p’tête moins... Enfin, il y a quinze jours, vout’fille m’a dit j’sais quoi... J’crai qu’elle m’a traité d’cochon, d’soulaud, à cause d’une fête que j’avions fait avec le gars Bacoup et l’gars Mauté... Alors, j’y dis d’me fout’e la paix... mais gentiment, pas fâché, en ami, quoi!... Mais v’là qu’elle m’agonit d’sottises, plus fô!... Et pis ça, et pis l’aut’e, Alors j’y ai donné une claque, et pis un coup d’pied dans l’ventre. Mais vous pensez ben, maît’Poivret, c’était pour jouer, sans malice. J’voulais pas lui faire du mal... Là-dessus on se remet... Le lendemain elle se plaignait, elle disait: «J’sais pas c’que j’ai dans l’ventre... J’ai quéque chose dans l’ventre pour sûr... Une bête, une grosse bête qui m’mange!» Ça n’l’empêchait point d’aller, de venir, de servir les clients... Avant-z’hier ça l’a repris plus fô... Elle s’est couchée... elle a gonflé!... Et elle gueulait!... Enfin, elle est morte!... Du diable si j’aurais jamais cru qu’un coup de pied dans l’ventre, comme ça, en jouant, pas fâché, ça pouvait crever une femme.
Poivret se gratta la nuque, et, tout songeur, il répéta:
--Quen!... quen!... quen!... voyez-vous ça!
Il ajouta d’un air moitié navré, moitié résigné:
--Ce que c’est que d’nous, pourtant!... C’est comme la Poivrette, sa mère, et défunt ma femme... all’ est morte et dans un rien d’temps!... Un âbre qui y a tombé d’sus le cô, tu sais ben, le sacré grand noyer d’la ferme!
--Ben oui!... ben oui!... gémit Gasselin... Vous v’lez p’t’ête ben la vouà, vout’fille... Elle est là-haut, maît’Poivret.
Poivret répondit:
--Tout d’même, mon gars... Allons la vouà!...
Et tous les deux ils traversèrent l’arrière-boutique, s’engagèrent dans un escalier obscur, et s’arrêtèrent devant une porte entre-bâillée.
Le beau-père dit au gendre:
--Passe devant, té!
--Non, vous, maît’Poivret...
--Non, mon gars, non... C’est té...
Ils entrèrent dans la chambre, en marchant sur la pointe du pied...
Maît’Poivret s’était découvert, tournait, très respectueux, sa casquette dans ses mains. Ses petits yeux étaient devenus tout ronds, énormes; ses lèvres rejointes fermaient sa bouche en deux plis bombants qui donnaient à sa physionomie une singulière expression d’effarement comique et d’émotion comprimée. Il regarda autour de lui.
Sur le lit, une femme était couchée, la figure renversée, les traits affreusement tirés, le teint plombé, le corps rigide sous le drap qui moulait les parties saillantes et les formes cadavériques. Ses mains, croisées sur la poitrine, tenaient un crucifix. Près du lit, une vieille veillait et priait, et près de la vieille, sur une table ornée d’une nappe blanche, deux bougies brûlaient, flanquant de leur lueur triste un autre crucifix plus grand. Un aspergeoir, fait de quelques brindilles de bouleau, trempait dans un pot de terre rougeâtre rempli d’eau bénite.
Maît’Poivret se signa et s’approcha du lit. Pendant quelques minutes, il considéra sa fille, essayant parfois de se pencher sur elle, comme s’il eût voulu l’embrasser, puis, se redressant subitement, envahi par une crainte vague qu’il eût été incapable d’expliquer... A la fin, il posa sa grosse main noueuse sur la main de la morte, et il la retira aussitôt en faisant une grimace douloureuse, ainsi qu’un homme qui s’est brûlé à un fer chaud. Il alla retrouver son gendre qui était resté au milieu de la pièce, et il lui dit à voix basse:
--All’ est ben morte!... all’ est fraide! mâtin qu’all’ est fraide!
Ils redescendirent, gênés, affadis, troublés malgré eux par le grand mystère de la mort qu’ils ne comprenaient point.
--Mâtin qu’elle est fraide! répétait maît’Poivret, en rythmant de cette exclamation le bruit sourd de ses sabots sur les marches de l’escalier...
A quoi Gasselin répondait:
--Et jaune? Et jaune?
Dans la boutique, ils se regardèrent.
--Vous v’lez p’tête prendre un verre pour vous remettre? demanda le gendre.
Et le beau-père remercia.
--J’veux ben! J’veux ben!... Et dire qu’y a pas cinq jours, all’ s’portait comme père et mère... Quen! quen! quen! voyez-vous ça?...
Lentement ils traversèrent la rue, Poivret marmonnant: «Qu’elle est fraide!» Gasselin ripostant: «Et jaune, maît’Poivret?»
Attablés, au café, devant une bouteille de vin, ils restèrent d’abord silencieux. Poivret remplit les verres en faisant couler le liquide de haut.
--A ta santé, dit-il.
--A la vôtre, maît’Poivret, répondit Gasselin.
Puis ils causèrent longtemps du prix de la viande, de la qualité des pâturages, de la foire de Chassans... Maît’Poivret se plaignait qu’on ne vendait plus les anthenais comme autrefois.
--Si j’navions point les Spagnols, et les Arméricains, pour nous acheter nos bêtes, quoi que j’deviendrions.
Comme ils se levaient, ayant bu deux bouteilles de vin, et tout à fait ragaillardis, Poivret dit à Gasselin:
--C’est pas tout ça, mon gars... quand est-ce que j’l’enterrons!
--Eh ben! voilà qu’est l’embarras... Demain, vendredi, j’tue!
Le beau-père approuva:
--Ben oui!... ben oui!...
--J’peux pas l’enterrer demain!
--Ben non! ben non!
--Samedi, c’est l’marché!...
--Ben oui! ben oui!...
--J’peux pourtant pas laisser gâter ma viande.
--Ben non!... ben non!
--C’est bien embarrassant, maît’Poivret...
Il y eut un silence de quelques minutes. Le maît’Poivret réfléchissait. Enfin, sur un ton confidentiel, il prononça:
--J’vas t’dire, mé... C’est qué va se gâter itout, la pauv’femme!
--Ben oui!... ben oui!
--Et qué va faire tourner ta viande!
--Ben oui!... ben oui! quoi faire, maît’Poivret, dites, quoi faire?
Maît’Poivret réfléchit encore, très grave, le menton dans la main, et il dit, en faisant un geste large:
--Si j’reprenions une autre bouteille.