‹ Contes de la chaumièreChapitre 24 sur 24 · L’HOMME AU GRENIER

L’HOMME AU GRENIER

Quand Clément Sourd rentra du service, par une matinée d’hiver, tout crotté de la boue du chemin, tout trempé de la pluie du ciel, il n’embrassa pas sa mère qui travaillait, ne l’attendant pas, à un ouvrage de couture, il ne s’informa pas de son père, qui était aux champs, ni de sa sœur, servante à la ferme des Hourdes. Et il s’assit près de la cheminée, sombre, sans prononcer une parole. C’était un grand garçon maigre, gauche, avec des mains velues, et de longs bras pendant comme ceux des gorilles. Il avait un front très bas, mangé par de rudes cheveux noirs, et des yeux étranges dont le regard semblait être ailleurs, toujours.

La mère considéra son fils, toute saisie de le trouver ainsi.

--C’est-il bien toi, Clément? demanda-t-elle... Quoi qu’t’as, dis, Clément?... Pourquoi que tu ne dis rien?... Pourquoi qu’t’es si changé?... Est-ce qu’on rentre comme ça, chez ses parents, sans seulement leur faire mignon?... Es-tu malade? T’as donc pas faim?

Clément se retourna sur sa chaise, poussa une sorte de bestial grognement... Puis, tout à coup, il se leva, et se dirigea vers la porte.

--Où que tu vas? dit la mère... Où que tu vas, déjà?

--Je vas, où j’vas... répondit Clément, avec colère... Fiche-moi la paix.

Et la mère Sourd, levant ses bras au ciel, soupira:

--Si c’est Dieu possible!... Et quoi qu’on lui a fait à mon garçon, pour me le rendre comme ça?

Clément sortit, s’acheminant vers le village, entra au cabaret, tout droit.

--Tiens! C’est Clément? s’écrièrent quelques ouvriers attablés autour d’une bouteille de vin... Eh ben! tu vas boire, avec nous, Clément... Nous allons arroser ton retour... Viens donc avec nous, camarade.

Il ne les regarda même pas, choisit une table éloignée des buveurs, et les coudes sur la table, les yeux brillants, ses narines battant aux souffles d’alcool, dont la pièce était pleine:

--De l’eau-de-vie! commanda-t-il.

Il ne rentra chez ses parents que le soir, très tard, ivre-mort.

· · ·

Chaque jour se passa de même. Les reproches, les scènes, les menaces furent impuissants à rien changer de la conduite de Clément. Il ne répondait pas, n’avait même pas l’air d’entendre, et, brusquement, il quittait la maison pour aller s’enfermer au café. Quelquefois, en rentrant la nuit, il trouva la porte close, les fenêtres barricadées. Alors, il s’abattait en travers du seuil et s’endormait, la face dans ses ordures. Au bout d’une semaine, le père lui dit:

--Nous ne pouvons plus te garder à rien faire... Nous ne gagnons pas notre argent pour que tu le boives... Tu travailleras, ou tu t’en iras... tu t’en iras au diable!

--C’est bon! fit Clément.

Il partit et ne rentra plus.

La mère l’attendit vainement. A l’insu de son mari, souvent, le soir, elle déverrouillait la porte, afin que son fils pôt trouver la maison ouverte, si l’idée lui venait de rentrer, quelque nuit. Mais Clément ne rentra plus.

Un mois s’écoula. On n’avait plus revu Clément, on n’avait plus entendu parler de Clément.

--Où qu’il a pu aller? demandait la mère... Il est peut-être mort?... et tout de même, s’il est mort, ça ne serait pas bien de l’avoir renvoyé de chez nous...

--Tant mieux, s’il est mort! répondit le père... C’est un bon débarras! nous ne pouvions pas garder et nourrir un feignant pareil!... Nous aurait grugés ce feignant-là!

--C’est tout de même notre fils! hasardait la mère, qui hochait la tête tristement.

--Notre fils!... Notre fils!... criait le père... Hé ben, après?... Il n’y a pas de fils qui tienne!... D’abord, un fils, c’est un qui travaille et qui gagne sa vie! Voilà!

Il fallait, pourtant, se préoccuper de la disparition de Clément. On s’informa auprès des uns, auprès des autres. Personne ne l’avait vu nulle part. Nulle part, aucun, ni dans les bois, ni sur les routes, ni dans les auberges, ne l’avait rencontré.

La mère, un peu pâle, maintenant, disait, avec des pleurs dans ses yeux:

--Il se sera peut-être pendu dans quelque coin du bois.

A quoi le père répondait sans une émotion, en faisant le geste de quelqu’un qui perd pied dans les eaux profondes:

--A moins qu’il se soit, peut-être, _néyé_, dans quelque trou de la rivière.

Et il concluait:

--Ah! ben! qu’il se nèye!... C’est son affaire... ça n’est pas la nôtre.

On fouilla la campagne, le bois, les carrières de Marteuil dont les galeries s’enfoncent très loin, sous la terre; on sonda la rivière. Les gendarmes commencèrent d’inextricables enquêtes qui n’aboutirent qu’à de crapuleuses ribotes dans les bouchons; le parquet poursuivit une molle instruction qui n’aboutit à rien. Nulle part, nulle trace de Clément.

Clément avait disparu du pays, comme s’évanouit, dans l’air, une fumée.

· · ·

Deux mois, trois mois, six mois s’écoulèrent. Depuis longtemps, il n’était plus question de Clément. La curiosité des premiers jours avait été vite épuisée. D’autres événements, bien plus importants, bien plus extraordinaires, bien plus incompréhensibles, remplaçaient, renouvelaient, décuplaient l’agitation, un instant produite dans les villages et les bordes d’alentour par la fuite de Clément. Quelque chose d’inouï, de mystérieux, de diabolique planait sur la contrée. Une fatalité terrible semblait peser sur chaque maison, une malédiction entrait par chaque porte. Depuis le jour où Clément avait disparu--mais il n’était venu à l’esprit de personne d’établir une corrélation entre ces deux faits,--toutes les nuits, des vols étaient commis. D’abord discrets, puis audacieux, ils tournaient maintenant à la dévastation générale. On volait les volailles; on dévalisait les clapiers. Des chiens, des moutons furent dérobés. Des porcs disparurent. Le père Sourd qui, chaque année, élevait une douzaine d’oies pour les vendre, grasses, à la Noël, les vit s’en aller, une à une, et des six poules pondeuses de la mère Sourd, il ne resta, un matin, que trois plumes dans le poulailler vide. Les débitants de boisson constataient aussi qu’il leur manquait des litres de vin et des cruchons d’eau-de-vie. Riche comme pauvre, personne n’était épargné. On n’en citait aucun qui n’eût à se plaindre d’un vol. Mais c’était surtout à la ferme des Hourdes que les ravages étaient grands. Poulets, dindes, pintades, canards, fondaient littéralement. La basse-cour se dépeuplait de ses hôtes. Chose inexplicable et qu’on n’avait jamais vue, les vaches avaient leurs mamelles taries quand, dès l’aube, les filles d’étable allaient les traire. Chose plus stupéfiante encore, on trouva, dans les herbages, des bœufs abattus dont il ne restait que la carcasse.

Qui donc volait et tuait ainsi? On avait d’abord accusé de ces crimes les rôdeurs, les vagabonds, les Bohémiens, qui, tout le jour et toute la nuit, se succèdent en effrayantes files, sur la grand’route de Paris, séparée du village par quelques centimètres de prairies, à peine. Chacun faisait bonne garde. Étaient-ce des loups, des fauves échappés d’une ménagerie foraine? Les braves se cachaient armés d’antiques flingots, autour des demeures, dans les fourrés: mais on n’avait pris personne; rien d’insolite ne troublait le silence coutumier des vergers et des champs. Et les vols et les massacres augmentaient en audace et en nombre. Alors, devant cette énigme, les imaginations s’étaient affolées. Un miracle seul pouvait détourner, du pays hanté et maudit, cet invincible, ce surnaturel ennemi. Il n’y avait plus que Dieu qui fût capable de vaincre cet insaisissable démon. On fit des neuvaines, on organisa des processions; et le soir, de même que pendant les épidémies de choléra, on alluma de grands feux pour brûler les esprits malfaisants, qui rôdaient sûrement dans l’air.

Pendant ce temps, la mère Sourd, très triste, se disait, en joignant les mains;

--Et si c’était Clément?... ou bien son âme?

· · ·

Une après-midi, la fille Sourd, servante à la ferme des Hourdes, monta dans un grenier qui servait de réserve pour la paille. Elle n’avait pas fait deux pas sur le plancher mou que, soudain, devant elle, elle vit une botte de paille remuer, se détacher du tas, tourner comme une personne, s’abattre à ses pieds, et dans ce trou d’ombre noire que la botte avait ouvert en tombant, apparaître une horrible figure, un surhumain, terrifiant paquet de cheveux et de barbe poissés, au milieu duquel luisaient deux yeux de bête féroce, et saignait une bouche hideuse de cauchemar. Elle voulut fuir, elle voulut appeler. Mais l’effroi de cette apparition fut tel, qu’elle resta clouée sur le plancher, sans mouvement et sans voix. En même temps, dans un bond, dans un grognement rauque, elle se sentit empoignée, soulevée, entraînée dans quelque chose de très sombre, puis renversée sous un corps diable qui l’étreignit à l’étouffer, à lui écraser la chair, à lui rompre les os. Et elle s’évanouit.

L’endroit de cette scène était une sorte de caverne ronde, dont les murs étaient formés par des bottes de paille tassées l’une sur l’autre. Un jour terne tombait du toit par une lucarne carrée, éclairait des choses sinistres, dont il est malaisé de décrire l’horreur. C’était sur le plancher, autour du monstre en rut et de la fille évanouie, comme un ossuaire et comme un charnier. Des quartiers de viande encore saignante, des carcasses de bêtes rongées, des peaux récemment écorchées et, pêle-mêle avec des ossements, des bouteilles cassées, des lambeaux de chair noire, des flaques de sang séché, un prodigieux amas de choses gluantes et d’ordures. Une intolérable et suffocante odeur de pourriture, de breuvages corrompus, se levait de cet épouvantable chaos, de ce résidu des vols et des meurtres nocturnes qui avaient désolé le pays, durant plus de six mois.

Quand la fille Sourd eut repris connaissance, meurtrie, brisée, presque morte, elle eut peine à se rendre compte de la réalité de son aventure, ainsi que du lieu d’épouvante où elle gisait. Que s’était-il passé? Elle ne le savait pas bien. Non loin d’elle, accroupi sur un lit d’innomables fanges et d’os putréfiés, le monstre déchiquetait de ses crocs aigus un lapin qu’il venait d’éventrer. Elle le considéra, horrifiée. Des traits, jadis connus, se dessinèrent, plus précis sur cette face sauvage. Et, tout à coup, elle poussa un cri:

--Clément!... Clément!... C’est Clément!

Clément tourna la tête:

--Hé! hé! hé! grogna-t-il.

Puis un sourire grimaça dans l’emmêlement de sa barbe sanglante, tandis que de sa bouche encore immobile, un lambeau de chair filamenteux, pendait, comme à la gueule d’un fauve...

HISTOIRE DE MA LAMPE

Comme les jours raccourcissent beaucoup et que les soirées se font plus longues, la Renaude voulut bien m’expliquer que j’avais besoin d’une lampe, ne possédant que des chandeliers de cuivre. Je courus au bourg voisin pour en acheter une, et j’entrai chez Albaret, qui tient boutique de toutes sortes de marchandises, une belle boutique, peinte en bleu par lui-même, et par lui-même ornée, au fronton, d’une Renommée décorative et vert pomme, laquelle laisse tomber de sa trompette, poétiquement transformée en corne d’abondance, mille choses plus bizarres les unes que les autres. D’ailleurs, il n’y a pas à s’y tromper, quelque objet qu’on désire se procurer, c’est chez Albaret qu’il faut le demander. Albaret est boulanger, bourrelier, charpentier, épicier, quincaillier, peintre, mercier, libraire, menuisier; il rempaille les chaises et raccommode les serrures, achète les vieux os, les verres cassés et les peaux de lapin, tient débit de boissons et de tabac. Il n’est pas un métier dans le monde qu’Albaret ne soit capable de remplir à la satisfaction générale, même celui de «rebouteux», et l’on rencontre dans le pays nombre de pauvres gens à qui cet homme unique, autant qu’universel, a, moyennant vingt sous, cassé bras et jambes. Aussi Albaret a-t-il grande réputation d’esprit. En revanche, il n’avait pas de lampes; je crois même qu’il n’en avait jamais eu.

--Vous n’avez point de chance, me dit-il. Justement, j’ai vendu la dernière avant-z-hier... Mais ça ne fait rien... Je vas à la ville sur le tantôt, et j’vas vous en rapporter une bié belle, bié belle, en machine blanche, avec des choses bleues dessus... C’est-y ça? Ah! les lampes! c’est pas qu’on en vende des mille et des cents, mais pourtant la mode en vient.

Et, ce disant, il m’invita, sans façon, à prendre la goutte. Je le remerciai, et il me sembla qu’il était fâché de mon refus. Cependant, il voulut bien m’accompagner jusque dans la rue, en m’accablant de politesses. J’avais fait déjà quelques pas, que je l’entendis crier:

--Hé! monsieur, monsieur, c’est-y au pétrole?

--Non, à huile.

--Faite excuses, c’est bié. J’vous la porterai demain à l’huile.

· · ·

Albaret était un gros homme, qui soufflait très fort et qui souriait toujours. Il avait un visage rose, boursouflé, un triple menton, les épaules étroites, un ventre énorme et des cheveux verts qui tombaient, en mèches plates, sur son front. Été comme hiver, on le voyait revêtu d’une sorte de veston en velours à côtes, déchiré et graisseux, d’un pantalon de toile bleue déteinte et d’une casquette de soie--du genre de celles appelées casquettes à trois ponts--qui est la coiffure adoptée par les paysans normands; seulement Albaret, en sa qualité d’homme d’esprit et d’homme d’importance, exagérait à plaisir le nombre et la hauteur des ponts, en tout bien tout honneur. Il était marié et sa femme, qu’on nommait l’_Arbalète_, lui donnait tous les ans un enfant, quelquefois deux. En ces occasions, on le plaisantait un peu au village, à cause de l’énormité de son ventre, mais il ne se fâchait pas et, tapant sur son ventre, il répondait gaiement:

--Eh ben, oui, si vous v’lez le savoir c’est moi qu’accouche. Et y en a encore pu d’un là-dedans, allez.

Émerveillés de cet à-propos, les farceurs bourraient Albaret de claques et de coups de poing, ce qui est, comme on sait, dans les campagnes, le geste de l’enthousiasme, et disaient en se regardant finement:

--Ce sacré Albaret! ce sacré Albaret!

Ce sacré Albaret était une vieille connaissance pour moi. Un jour, il avait fallu remettre un carreau à l’une des fenêtres de ma maison, et, tout naturellement, ce fut Albaret à qui je m’adressai pour cette opération. Il vint seul, d’abord. A peine entré, il s’assit, souffla, s’épongea et demanda à boire. Il but coup sur coup deux pintes de cidre, après quoi il examina la vitre brisée, fit de nombreuses suppositions sur la façon dont elle avait dû être brisée, prit des mesures en hauteur et en largeur, plaisanta la Renaude, puis, ayant bu une nouvelle pinte de cidre, il partit en promettant de revenir le lendemain. En effet, le lendemain, Albaret apparaissait flanqué de deux aides. L’un portait le carreau et la règle, l’autre le marteau, le diamant, le mastic et les pointes. Albaret ne portait rien que sa casquette, qui me parut encore plus haute ce jour-là que les autres jours. Il déposa les outils sur un meuble, le mastic sur une chaise, les pointes sur la cheminée et coucha le carreau sur la table avec des précautions infinies.

--C’est ça, dit-il, nous allons poser le carreau. A dix lieues à la ronde, il n’y a pas un feignant qui pose un carreau comme moi.

Il sortit, interrogea le temps, rentra, demanda du cidre, s’attabla avec ses deux aides, puis commença avec la Renaude une conversation mêlée de bourrades joyeuses qui menaçait de n’en plus finir. Tout à coup Albaret sembla inquiet, il se leva, regarda la croisée, puis le carreau et se grattant la tête:

--Bon sens de bon sens! s’écria-t-il, je parie que le carreau n’est pas de mesure; il est trop petit, je parie qu’il est trop petit.

Les deux aides approuvèrent et dirent:

--Ça se pourrait ben qu’y serait trop petit.

Albaret cligna de l’œil, s’avança, se recula, faisant avec la main le geste de prendre des mesures:

--Pargué, s’il est trop petit!... c’est facile à voir... Il s’en faut... mon Dieu!... il s’en faut... de l’épaisseur d’une demi lame de couteau... comme qui dirait de cinq millimètres... c’est-y pas vrai, les gars?

Les aides, hochant la tête, murmurèrent:

--Ça se pourrait ben qu’y s’en faut de cinq millimètres!...

Et Albaret, se tournant vers moi:

--Je parie pour cinq millimètres!...

--Il est facile de vous en assurer, lui dis-je. Posez d’abord le carreau.

Mais Albaret ne l’entendait pas ainsi. Il se grattait la tête, allait de la croisée à la table, de la table à la croisée en répétant:

--Je parie pour cinq millimètres.

Impatienté, je me saisis du carreau et l’appliquai contre la croisée. Il s’adaptait très bien.

--C’est tout de même curieux, disait Albaret. J’aurais parié ma tête!... Ah! il va, il va, ce sacré carreau! Non! mais c’est tout de même ben curieux... je reviendrons le poser demain.

Je fus obligé de le poser moi-même.

· · ·

Donc Albaret m’avait promis une lampe, et, après l’histoire du carreau, je n’étais pas sans inquiétude au sujet de cette importante affaire. Deux jours se passèrent, sans nouvelles d’Albaret; le troisième jour, enfin, Albaret entra chez moi, triomphant.

--V’là la lampe, et l’huile, et tout! cria-t-il en m’apercevant. Ah! mais c’est une belle lampe! c’est tout ce qui se fait de mieux! Et il paraît que ça éclaire autant que le soleil... Attendez, j’vas vous montrer ça. Une rude acquisition, allez!

Et il déballa la lampe, le bidon d’huile, les verres, les mèches, en faisant sur chaque objet une observation technique telle que: «Ça, c’est les mèches, on coupe le bout.» Après avoir tourné, retourné la lampe dans tous les sens:

--Attention, dit-il, nous allons manœuvrer l’instrument.

Sa grosse face rose souriait de satisfaction. Il versa l’huile, appuya la main sur le bec et remonta la lampe.

--Regardez voir, répétait-il, c’est gentil, c’est doux, c’est comme une montre.

Mais à peine eut-il lâché la clef que celle-ci se mit à tourner avec la vitesse d’une roue de transmission, pendant que l’huile, sortant de l’orifice et faisant un bruit de glou-glou gras, se répandait et coulait en larges filets jaunes sur la panse fleurie de la lampe.

--Elle est détraquée, votre lampe, dis-je à Albaret dont la physionomie exprimait le plus complet ahurissement.

Il se remit bien vite, haussa les épaules.

--Détraquée! cette lampe, répondit-il. Vous allez voir ça. Il faut qu’elle prenne l’huile, ça se comprend; mais quand elle aura pris l’huile, dans cinq minutes, vous serez étonné vous-même comment elle va. C’est une rude lampe, au contraire, et je m’y connais... une bien rude lampe!

On attendit cinq minutes. Et l’opération recommença, suivie du même phénomène.

--Vous voyez bien qu’elle n’a pas de piston.

Albaret me regarda d’un air de pitié.

--Mais si elle n’avait pas de piston, Monsieur, ça ne serait pas une lampe, et c’est une rude lampe... Seulement, il faut qu’elle prenne l’huile, et quand elle aura pris l’huile... dans dix minutes... vous verrez qu’il n’y a nulle part une lampe comme ça... Pas de piston?... Vous voulez vous amuser... Pas de piston? Ça ne serait pas à faire!... Attendez voir un quart d’heure... C’est moi, Albaret, le premier lampiste du pays, qui vous le dis... Oui, dans une petite demi-heure, seulement.

L’expérience se renouvela plusieurs fois, toujours avec le même succès.

La Renaude riait aux éclats, et n’était pas fâchée de se venger un peu des plaisanteries d’Albaret.

--Ah! c’est une bien rude lampe! répétait-elle, en imitant la voix de l’infortuné lampiste... Eh bien, remporte-la! ta rude lampe!... et remets un piston, si tu peux... Tu ne feras pas mal aussi d’en mettre un à ta langue.

Il ne voulait pas se rendre, et criait:

--Il n’y a pas de piston qui tienne?... Je te dis, moi, que c’est l’huile... Ça se comprend, elle n’a jamais vu l’huile c’te lampe-là... Dans une petite heure seulement...

· · ·

Albaret resta huit jours sans revenir. J’appris qu’on ne le voyait plus au bourg. Il s’était enfermé dans une petite pièce, près du grenier, et travaillait, matin et soir, au raccommodage de la lampe, qu’il avait démontée, pièce par pièce, et qu’il se trouvait très embarrassé de reconstituer.

Enfin, il rapporta la lampe.

--J’aurais parié ma tête, oui, bien sûr, ma tête, que c’était l’huile. Cette fois-ci, par exemple, ça va comme sur des roulettes. Vous allez voir comment je sais remettre des pistons aux lampes. Tenez, vous pouvez la remonter vous-même... Prenez garde... plus doucement... Na... Ça marche, hein?

Maintenant la lampe semblait «marcher». On l’alluma solennellement. Albaret triomphait.

--Jamais vous n’en aurez une meilleure, me dit-il, le visage tout épanoui de satisfaction. C’est une bien rude lampe!

Depuis ce jour, tous les matins, à dix heures, Albaret vient demander des nouvelles de la lampe. Il s’informe des mèches, du verre, de l’abat-jour, et à chaque réponse, il se tape la cuisse, rit, et dit: «Quelle lampe! quelle rude lampe!» Puis il vide une pinte de cidre, et s’en retourne.

Aujourd’hui, une femme pâle suivie de quatre enfants scrofuleux a pénétré dans le clos.

--Albaret est malade, m’a-t-elle dit, il est au lit avec la fièvre... Alors, il s’excuse bien auprès de monsieur, et c’est moi, l’Arbalète, qui viens pour savoir comment qu’elle va, la lampe.

PAYSAGES D’AUTOMNE

Les chaumes s’attristent, les labourés sont tout roses, sous le soleil. De place en place, s’étendent les regains des luzernes au vert dur, et les carrés de betteraves, dont les fanes ont pris des tons bleus plus sombres. Sous les pommiers, des femmes courbées ramassent les pommes et en remplissent les paniers d’osier et les sacs de toile bise. Deux chevaux blancs, énormes dans l’air, traînent lentement la charrue dont le soc chante comme les perdrix dispersées qui rappellent, et là-bas, un chasseur s’éloigne, grise silhouette. Dans les brumes délicates, les horizons ont des fuites plus douces, plus lointaines; et du ciel, au-dessus, qui se colore comme les joues d’un fiévreux, tombent on ne sait quelle mélancolie magnifique, quel austère enivrement. Un épervier y plane, immobile, et des vols de corbeaux s’y succèdent, se hâtant vers les grands bois rouges.

Les haies s’éclaircissent et sont redevenues muettes; le jour troue de mille mailles leur épais manteau de feuillage roussi. Des bandes de passes et de verdiers, abattus sur les fruits de l’épine et de l’églantier, s’envolent silencieux, au moindre bruit, pareils dans l’espace, à des poignées de graines lancées par la main d’un invisible semeur... Les merles se taisent, morne est la fauvette; seul le rouge-gorge maudit, à petits cris, le froid qui commence.

· · ·

Dans un chemin.

LE PASSANT.--Pourquoi es-tu affaissé dans la boue, et pourquoi pleures-tu?

L’OUVRIER.--Hélas, voilà trois jours que je marche, et je n’ai rien mangé. Je suis brisé.

LE PASSANT.--Où donc vas-tu?

L’OUVRIER.--Devant moi, toujours devant moi. Pendant la moisson, j’ai travaillé et j’ai chanté... Il était si bon, le bon pain bis! Maintenant, les gerbes sont rentrées, les labours sont finis, les grandes machines battent le blé, vannent l’orge, dans les granges qui ne veulent plus du travail de l’homme, et mon maître m’a dit: «Va-t’en!» Alors, je suis parti... J’ai frappé à toutes les portes, aucune ne s’est ouverte... Il n’y avait pas d’ouvrage pour moi... Hélas! tu le vois, la terre est vide... Bientôt, les dernières feuilles vont être emportées, la neige blanchira le sol, la neige belle et cruelle comme la femme, la neige qui tue les oiseaux et les vagabonds... Et je n’ai pas un manteau pour me couvrir, pas un foyer où me réchauffer, pas un morceau de pain dur pour apaiser mon ventre... Que veux-tu que je devienne? Il faut donc que je meure?... Tiens, ce matin, j’ai fait route avec un jeune seigneur... Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein d’or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m’a dit: «Tu as les reins solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants, porte cet or.» Je butais contre les pierres; trois fois, je suis tombé... Et le jeune seigneur me donnait des coups: «Marche donc, imbécile!» Il s’arrêta au bord de la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond: «Il faut que je m’amuse, fit-il. Regarde, je vais jeter cet or dans la rivière.»--«Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez jeter cet or dans la rivière, vous m’en donnerez un peu. Oh! bien peu, de quoi n’avoir pas trop faim.» Il m’a craché à la figure, m’a chassé à coups de pierres et ensuite, prenant l’or à poignées, il l’a lancé dans la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond. Puis il est reparti en riant... Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres, s’inclinaient très bas, tandis que moi, ils me battaient et me poursuivaient de leurs bâtons et de leurs fourches... Voyez, tout mon corps saigne...

LE PASSANT.--Que vas-tu faire?

L’OUVRIER.--Je marcherai encore; encore je frapperai aux portes des riches.

LE PASSANT.--Si les portes des riches se ferment à ton approche?

L’OUVRIER.--Je demanderai l’aumône aux pauvres gens, sur les grand’routes.

LE PASSANT.--Si l’on ne te donne rien?

L’OUVRIER.--Je m’embusquerai au détour des chemins nocturnes, et je tuerai.

LE PASSANT.--Dieu te défend de tuer.

L’OUVRIER.--Dieu m’ordonne de vivre.

LE PASSANT.--Dieu te garde!

· · ·

La forêt flamboie. Sur leur rose tapis de feuilles tombées, les allées étouffent le bruit des pas, et les clairières, dans les taillis qui se dépouillent, s’élargissent, éclaboussées de lumières jaunes comme l’or, rouges comme le sang. Les rôdeuses de la forêt, aux yeux de hibou, aux doigts de harpie, les vieilles bûcheronnes de bois mort passent, disparaissant sous l’énorme bourrée qui semble marcher toute seule. Malgré les splendeurs éclatantes de sa parure automnale, le bois darde sur vous un regard de meurtrier qui fait frissonner. Les cépées que la serpe entaille ont des plaintes humaines, la chair, la hache arrache des sanglots d’enfant aux jeunes baliveaux des châtaigniers, et l’on entend, dans les sapaies, le vent enfler leurs orgues funèbres qui chantent le _Miserere_. Accroupis autour des brasiers qui fument, on dirait que les charbonniers président à quelque œuvre épouvantable et mystérieuse; on se détourne, en se signant, du sabotier qui, farouche, sous son abri de branchages et d’écorces, évoque les terreurs des anciens bandits.

Où donc va-t-il, ce braconnier qui se glisse comme un fauve dans les broussailles à travers lesquelles reluit le canon d’un fusil? Quand la nuit sera venue, quand la lune balaiera de ses rayons le tronc des grands chênes que le soleil empourpre maintenant, deux coups de feu retentiront dans le silence, le silence plein de carnages et d’agonies de la forêt. Est-ce un chevreuil qui sera tué, ou bien est-ce un garde qui se tordra sur la bruyère pourprée, des chevrotines au flanc?

· · ·

Sur une place de village.

--Bonnes gens qui m’entendez, riches et pauvres, honnêtes et voleurs, et vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, adultères et cocus, regardez-moi, écoutez-moi. Je suis le candidat, le bon candidat. C’est moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les misérables chaumines, qui remplis d’or les vieux coffres vides, qui bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits soldats. Je dis à la grêle: Ne tombe pas; à la guerre: Ne tue pas; à la mort: Ne viens pas. Je change en vin pur l’eau puante des mares, et des chardons que je touche coule un miel délicieux.

Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour de lui.

--Mon bon monsieur, dit une vieille femme, qui pleurait, j’avais un fils à la guerre, loin, bien loin, et il est mort.

--Je te le rendrai vivant.

--Moi, dit un estropié, vous voyez, je n’ai qu’une jambe.

--Je t’en donnerai deux.

--Regardez l’horrible plaie qui me ronge le flanc, dit, en poussant des cris de douleur, un misérable.

--J’imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.

--J’ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.

--Je t’en reprendrai cinquante.

--Voilà trois jours que je n’ai mangé de pain, supplia un gueux.

--Je te gaverai de brioches.

Alors un assassin parut.

--J’ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.

--Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je te ferai gendarme.

--Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon blé, et ses renards emportent mes poules.

--Je t’installerai dans ses terres; et tu cloueras, comme des chouettes, ses enfants aux portes de la grange.

--Le manant ne veut plus battre mes étangs, s’écria un seigneur.

--Je le brancherai aux ormes de ton avenue.

--Ah! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous prennent tous nos galants!

--Je supprimerai les colonies.

--Je n’ai pas assez de débouchés pour mes produits! clama un industriel.

--Je reculerai jusqu’au bout du monde le champ de nos conquêtes.

--Vive la République! dit une voix.

Le candidat répondit: Vive la République!

--Vive le Roi! dit une autre voix.

Le candidat répondit: Vive le Roi!

--Vive l’Empereur! dit une troisième voix.

Et le candidat répondit: Vive l’Empereur!

En ce moment, une femme, qui était belle et triste, sortit des rangs de la foule, s’avança vers le candidat.

--Tu ne me connais pas? demanda-t-elle.

--Non, répondit le candidat. Où t’aurai-je vue, maudite étrangère?

--Je suis la Vie! Et que feras-tu pour moi?

--Je ferai ce que font les autres, ma mie, je mangerai, je dormirai; mon ventre, mon bon ventre, se réjouira dans sa graisse. Avec l’argent que je prendrai dans ta poche, ton inépuisable poche, j’aurai de belles femmes, de belles terres, et de la considération, s’il te plaît, par-dessus le marché. Et si tu n’es pas contente, eh bien! je te rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.

· · ·

Au bord de la rivière.

Elle coule, lente, si lente, que les peupliers de la rive se mirent, immobiles et tout jaunes, dans son calme miroir. Pas un frisson, aucun roseau ne chante, aucun ne balance sa hampe flexible. A l’endroit où je me suis arrêté, sous des aulnes, l’eau est noire et sinistre, coupée brusquement par le reflet d’un ciel gris et fin comme une perle. Et j’entends une voix qui semble monter du fond de l’eau, une voix de mort, une voix qui pleure. Et la voix dit:

«Je t’ai vue cette nuit. C’était dans ta chambre, toute close et toute tiède. Les stores aux fenêtres étaient baissés. Des lueurs pâles--les lueurs de la veilleuse--dormaient sur les rideaux et sur les meubles. Et ton si joli et si triste visage apparaissait hors des draps, calmement effleuré par la clarté discrète. Un de tes bras pendait, nu, cerclé au poignet d’un bracelet d’or brun. L’autre, nu aussi, était mollement replié sous ta nuque, ta noire et odorante nuque. Tu souriais d’un bon sourire. Tes lèvres m’aimaient; et, en me regardant, tes deux yeux brillaient, humides, comme deux lacs hantés de la lune. Je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Et toi, si amoureusement, tu m’as répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Un homme est entré--un homme petit, riche et laid--est entré dans ta chambre toute tiède et toute close. Il s’est déshabillé lentement, et, lentement, près de toi, dans le lit, s’est couché, près de toi! Et alors j’ai entendu des rires, des petits rires étouffés dans l’oreiller, des rires de lui, des rires de toi; et alors j’ai entendu des baisers, des baisers étouffés dans l’oreiller, des baisers de lui, des baisers de toi. Je t’ai crié, suppliant: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Les deux têtes n’ont plus fait qu’une seule tête; les deux corps n’ont plus fait qu’un seul corps. Une forme unique, douloureuse et démoniaque s’est agitée sous les dentelles. Et les baisers claquaient, et les lèvres mordaient, et le lit, soulevé en houle blanche, gémissait. Alors j’ai pleuré, pleuré, pleuré! Et, à genoux, les mains jointes, je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. L’homme est parti--l’homme petit, riche et laid--est parti en chantant. Et tu es restée seule, toute seule, le ventre sali, épuisée et hideuse, nue sur le lit dévasté. Auprès de toi, l’homme petit, riche et laid, avait laissé une cassette, une grande cassette, d’où l’or coulait comme d’une fontaine, d’où l’or coulait, et se répandait sur le lit autour de toi, tout autour de toi. Et l’or montait. Et tu montais avec l’or. Tu plongeais tes mains dans l’or, tes mains avides. Tu prenais l’or à poignées, à poignées furieuses. Tu faisais ruisseler l’or sur toi, en cascades fauves! De l’or! oui, c’est de l’or! Ah! le bain délicieux. C’est l’or lustral qui lave toutes les souillures. Encore, encore! Et tu riais, tu riais, tu riais toujours! Et l’or ruisselait, ruisselait, ruisselait toujours! Et de même que tu n’avais pas vu mes larmes, tu n’as pas vu mon sang qui coulait tout rouge et tout fumant de ma poitrine, comme l’or coulait de la cassette. Et, mourant et tout pâle, je suis parti aussi, moi, je suis parti vers la grande rivière... Adieu, petite Jeanne; il n’y a plus de petit Jean!»

TABLE DES MATIÈRES

Ma Chaumière 5 La Mort du père Dugué 19 La Justice de Paix 67 La Confession de Gibory 79 La Tristesse de maît’Pitaut 97 Hé! père Nicolas! 115 La Mort du Chien 125 Agronomie 143 Avant l’Enterrement 177 L’Oiseau sacré 189 L’Enfant 203 L’Homme au grenier 215 Histoire de ma lampe 229 Paysages d’automne 243

Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, rue Cassette.