‹ Contes de la chaumièreChapitre 4 sur 24 · III

III

Son beau-père habitait, à une quinzaine de lieues de Freulemont, un village qu’on appelait Le Jarrier. Depuis son mariage, Dugué ne l’avait pas revu, et il ne s’inquiétait pas du bonhomme. Il apprit même avec une suprême indifférence que le vieux était souvent malade, et qu’il avait parfois des attaques si terribles--«des coups de sang»--que le curé jugea à plusieurs reprises qu’il devait l’administrer. Dugué disait à ce propos: «Y peut ben trépasser, si ça y fait plaisi; j’l’empêchons point...» Il avait décidé qu’il n’irait pas à l’enterrement, ni lui, ni sa femme, parce que «quinze ieues, c’est loin et qu’ça coût’ gros d’voitures». La vérité, c’est que le gendre était parfaitement convaincu que le beau-père ne possédait pas «tant seu’ment un radis», par conséquent peu lui importait qu’il vécût ou qu’il mourût.

Un matin, Dugué reçut une lettre du notaire qui lui annonçait que l’état du beau-père était désespéré et l’engageait à arriver au plus vite. Son étonnement fut profond. Comment! il se serait trompé à ce point-là? Comment! le beau-père qui passait pour être plus pauvre que Job serait maintenant plus riche que défunt Crésus? Ah! ça, par exemple, c’était trop fort! Pourtant il ne pouvait y avoir de doutes là-dessus. Si un personnage aussi considérable qu’un notaire daignait lui écrire, à lui, simple Dugué, ça n’était pas pour des prunes, et l’héritage devait être quelque chose d’extraordinaire. Il se fit lire et relire la lettre.

--S’y avait ren, se dit-il, voyons, s’y avait ren... l’notaire n’écrirait ren... C’est clair, c’est vident... Faut parti...

Il loua une carriole et un cheval, car il s’agissait d’aller bon train et de ne pas flâner. Durant la route, il s’affermissait davantage dans son raisonnement, et comptait par avance les écus du bonhomme.

Y a ben sûr très cents écus, p’tête pus, se répétait-il en tapant sur le cheval avec le manche du fouet; p’tête quat’cents... sans ça, l’notaire ne m’aurait point marqué ça dans eune lett’e... p’tête cinq cents...

Quand il eut dépassé les premières maisons du Jarrier, quelqu’un qui serait venu lui dire que le beau-père laissait moins de mille écus aurait probablement été reçu à coups de trique.

En descendant de la carriole, le cœur lui battait bien fort, et la maison du beau-père--chaumière misérable et croulante--lui apparut plus splendide que tous les palais des contes de fées. Dugué en demeura, quelques instants, ébloui. Un noyer qui secouait ses feuilles jaunies dans la brise, lui donna la sensation délicieuse de beaux louis d’or carillonnant, s’entrechoquant, et s’éparpillant sur lui en averse magnifique. Il entra. Mais sur le seuil, il faillit tomber à la renverse... Le beau-père était là, debout, vivant, et qui mangeait de la soupe dans une terrine de grès!... La surprise, l’indignation retenaient Dugué cloué à cette place. Il ne pouvait plus ni entrer, ni sortir... Anéanti, il était semblable à l’avare, à qui l’on vient de voler un trésor... Il bégaya:

--Comment! v’n’êtes point mô? v’n’êtes point mô?

--Point cor, mon gars, point cor, répondit le beau-père, sans se déranger et en continuant de manger sa soupe avec une majestueuse lenteur.

--C’est ben!... J’m’en vas...

Dugué remonta dans la carriole.

--Hue! sacrée rosse! Hue! sacrée carne!

Il fouettait le cheval à bras raccourcis, jurait, sacrait, tempêtait.

--Ah! la sacrée rosse! Ah! la sacrée carne!

On ne savait si c’était au cheval que ses épithètes s’adressaient ou bien au beau-père; vraisemblablement, dans l’état de fureur où se trouvait Dugué, elles s’adressaient aux deux.

Le cheval arriva fourbu à Freulemont, et creva le lendemain.

--En v’là pour eune couple d’dix pistoles! se dit Dugué.

Et il se consola, en pensant que le beau-père finirait bien par crever, lui aussi.

Cet incident n’avait pas ébranlé sa confiance, au contraire. Chaque jour qui s’écoulait voyait s’augmenter l’héritage de cent écus.

--Qu’t’es bête, moun homme, disait la Duguette, et t’as tô, oui, t’as tô, d’te monter la tête comme ça... J’crai ben qu’c’est meilleu qu’j’avions cru... mais des deux mille écus comme tu dis... ous qu’il aurait pris c’t’argent-là, l’vieux grigou?

--On n’sait point, on n’sait point, répondait l’obstiné Dugué.

Il en était à trois mille écus, quand il reçut une seconde lettre du notaire.

--C’coup-ci, c’est l’bon, s’écria le gendre joyeux... Enfin, c’est point malheureux, il est mô, ben mô!

En effet, la lettre annonçait que le beau-père était bien définitivement mort et qu’il n’y avait à craindre aucune résurrection.

Dugué loua un nouveau cheval, une nouvelle carriole, et partit de nouveau pour Le Jarrier, sans se presser, s’arrêtant à tous les bouchons de la route, interpellant drôlement tous les gens qu’il rencontrait.

--Na! ma cocotte; oh! oh! ma biche, disait-il à son cheval, d’une voix attendrie.

Puis il s’adressait directement à son beau-père, le tutoyait. Il se sentait pour lui une immense affection.

--C’sacré biau-pé; c’était point un mauvais homme tout d’même! Ah! l’pauv’bounhomme!

En ce moment, il n’eût point donné l’héritage pour cinq mille écus.

Quand le père Dugué vous contait cette terrible aventure, il avait coutume de s’interrompre à cette partie de son récit. Et, les yeux hagards, la bouche frémissante de colère, il vous demandait:

--Sav’vous ben c’qu’y avait à l’héritage? L’sav’vous ben?... Ah! malheux! Y avait... y avait, en tout, cinquante-huit francs et des sous... et là-dessus fallait payer l’enterrement, l’notaire, l’enrégitrement, l’diable sait quoi!

--Mais comment cela s’est-il terminé?

--Eh ben! j’ons eu la fieuvre, deux mois durant... et pis j’on voulu faire un procès à c’menteux d’notaire... et pis, la fin des fins, j’ons refusé l’héritage... pour faire eune niche au bounhomme... Et pis... ça m’a coûté pus de très cents francs... oui, pus de très cents francs, bon sens d’bon sens!...