‹ Contes de la Haute-BretagneChapitre 2 sur 19 · Jean sans Peur

Jean sans Peur

Il était une fois un roi et une reine qui avaient un petit garçon ; le jour de son baptême ils invitèrent toutes les fées, et chacune lui fit des dons ; l’une disait : Il sera beau, l’autre : Il sera riche, bref chacune lui donna une qualité ; puis elles s’en allèrent.

Il y avait une heure qu’elles étaient parties, quand le roi et la reine virent s’attirer de dessous terre une fée qui avait la mine d’avoir pleuré :

— Vous avez, leur dit-elle, invité au baptême toutes mes commères et pas moi.

— Ah ! ma bonne mère, s’écria le roi, c’est un oubli, je regrette bien de n’y avoir pas pensé.

— Si je voulais, répondit la fée, je pourrais lui retirer tous les dons que les autres lui ont accordés ; mais je ne suis pas méchante, et je vais lui faire moi aussi un don : il sera sans peur.

Depuis ce jour on n’appela plus le fils du roi que Jean-sans-Peur ; en grandissant il méritait son surnom, car il n’avait peur de rien.

Un jour il alla dans la forêt pour chasser avec son chien ; dès qu’il y fut entré, il vit des follets qui dansaient sur l’herbe ; son chien voulut courir après eux ; mais ils l’enlevèrent dans les airs et le mirent en pièces. Jean-sans-Peur s’écria :

— Si vous ne vous en allez pas, je vais vous tirer un coup de fusil

Il tira ; les follets disparurent tous, et jamais il ne les a revus.

Comme il allait quitter la forêt, il entendit pleurer ; il regarda de tous côtés et chercha partout, mais sans rien voir. À la fin, il aperçut un nid de pie et les jambes d’un enfant qui dépassaient le nid. Il grimpa dans l’arbre et y trouva une petite fille qu’il descendit avec précaution :

— Si elle vit, dit-il, c’est elle que j’épouserai.

Il l’emporta chez son père et la fit élever en disant qu’il voulait la prendre pour femme quand elle serait devenue grande.

⁂

Elle était jolie comme tout ; à ceux qui aimaient les blondes, elle paraissait blonde, tandis que ceux qui préfèrent les brunes la trouvaient aussi brune qu’elle semblait blonde aux autres ; mais elle rebutait toujours Jean-sans-Peur, et quand il voulait l’embrasser, elle le repoussait avec de dures paroles.

Il en était bien navré, et, pour se distraire, il allait à la chasse ; un jour qu’il chassait dans la forêt où il avait trouvé la petite fille, il vit devant lui un homme tout en blanc : c’était son grand-père. Jean-sans-Peur lui dit :

— Qui t’a envoyé ici ?

— Je n’y suis pas venu seul, répondit le fantôme.

Aussitôt on vit paraître d’autres hommes en blanc.

— Ce sont des morts, dit Jean-sans-Peur sans s’émouvoir.

— Ce sont mes collègues, répondit le fantôme.

— Hé bien ! dit Jean-sans-Peur, s’ils ne s’en vont pas, je vais leur tirer un coup de fusil.

Dès qu’il eut tiré, ils disparurent, et jamais il ne les a revus.

Quand il fut de retour chez lui, la petite fille l’appela ; elle avait alors dix-huit ans :

— Jean-sans-Peur, tu sais où tu m’as trouvée ; dans deux jours d’ici, je vais mourir ; promets-moi de me porter au pied de l’arbre et de m’y enterrer.

— Je te le promets, répondit-il.

Deux jours après, elle mourut, et Jean-sans-Peur dit à son aide-de-camp de lui aider à la porter dans la forêt ; ils lui creusèrent une fosse, et, comme ils allaient la mettre en terre, ils entendirent frapper dans la châsse :

— Ah ! s’écria Jean, elle n’est pas morte.

Il courut à la rivière pour puiser de l’eau dans son casque ; pendant qu’il y était, on entendit un grand fracas, et la châsse se brisa en mille morceaux, quand Jean-sans-Peur revint, il trouva son aide-de-camp baigné dans son sang et blessé à mort. — Adieu, Jean-sans-Peur, lui dit-il, je meurs pour toi : c’est un mauvais génie que tu voulais épouser, et qui s’est transformé en femme pour te tromper.

Il mourut ; Jean-sans-Peur eut bien du chagrin, mais il ne regretta pas la méchante femme qui avait tué son aide-de-camp. Il se maria avec sa cousine, et, s’ils ne sont pas morts, ils vivent encore.

(Conté en 1880 par Joseph Macé, de Saint-Cast mousse, âgé de 14 ans.)

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