III
Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie; et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:
«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»
Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.
«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.
MONOLOGUE A BORD
Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop.
En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;--il n'en manque pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de son aiguillée.
Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?
J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de pleurer.
Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre, ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.
Ouf!
J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix ans.
Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!
Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs grands mots ont fini par me griser.
Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!
Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, mais j'avais peur de passer pour un lâche.
Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent dans nos clubs.
Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de France. Quand j'y songe, il me vient des rages!
Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe et qui travaille...
LES FÉES DE FRANCE
CONTE FANTASTIQUE
--Accusée, levez-vous, dit le président.
Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux mur.
«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.
--Mélusine.
--Vous dites?...»
Elle répéta très gravement:
«Mélusine.»
Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller:
«Votre âge?
--Je ne sais plus.
--Votre profession?
--Je suis fée!...»
Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit:
«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité, c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.
«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d'elles-mêmes.
«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.
«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie!
«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges; mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.»
Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit la parole:
«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.
--Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez!...»
«--Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.»