‹ Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de roseChapitre 56 sur 58 · PREMIÈRE PARTIE.

PREMIÈRE PARTIE.

On ne traduira pas le latin lorsque le texte indiquera le sens.

[1] Une montagne en mal d'enfant Jetait une clameur si haute, Que chacun, au bruit accourant, Crut qu'elle accoucherait sans faute D'une cité plus grosse que Paris; Elle accoucha d'une souris.

Mon but, dans cet ouvrage, n'est pas de peindre en grand; je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux. Je vole terre à terre: mes héros sont pris dans la médiocrité. Nos voisins à blonde (et souvent rousse) crinière, peuple que les clabaudeurs nomment _féroce_, et les gens sensés _magnanime_, les Anglais en un mot, traitent dans leurs ouvrages toutes les conditions avec un égal respect. Je sais qu'en France, séjour de la politesse et de l'urbanité, de la saine philosophie et de gens qui font de tres beaux discours sur la dignité de l'homme, on n'écrit sur le peuple, on ne l'introduit sur la scène que pour le ridiculiser. M. de Voltaire, dit le sage de notre siècle (J.-J. Rousseau), a le premier rendu respectable un vieux soldat dans _Nanine_. M. Sedaine n'a pas fait un personnage bassement plaisant de son _Antoine_, dans _le Philosophe sans le savoir_. Ce sont ces exemples que je suis. Quoi donc! ceux qui constituent la nation seront la fable du petit nombre d'ingrats qu'ils nourrissent! Quelle indignité! Après le roi, dans une monarchie; avant tout dans une république, ce qu'il y a de plus sacré, de plus respectable, de plus saint, c'est essentiellement le peuple et ses droits.

_Cette note est du vieillard Kathégètes. Elle avait été rayée par l'auteuromane; la petite-maîtresse la restitua, pour se donner le ton philosophe._

[2] Un pied peut être beau, lorsqu'il est bien fait, sans être petit: beaucoup de femmes l'ont très joli, quoique grand. Il se trouve même des nations qui préfèrent les grands pieds, ils étaient en honneur chez les Cappadociens, et de nos jours ils sont estimés en Perse. La petitesse du pied, telle qu'on l'exige en Chine, serait un défaut.

On connaît des peuples, tels que les _Sériens_ (dont le pays est entre le mont Imaüs et la Chine), qui préfèrent les pieds presque ronds.

Un petit pied, nu, blanc comme la neige, était un des charmes séduisants que les belles Grecques offraient aux regards d'un amant heureux.

Les Romains avaient les mêmes idées que nous sur la beauté de cette partie. Ovide dit à une maîtresse infidèle: «Quoique perfide, tu n'en es pas moins belle; ton PETIT PIED n'en est pas moins mignon.»

Pes erat exiguus; pedis est aptissima forma. AMOR., l. III, eleg. 3.

[3] Judith, chap. XVI, v. 9. (C'est, je crois, remonter assez haut, pour prouver qu'en tout temps, on eut le même goût qui fait dire aujourd'hui:)

Corset et jupons blancs, bas toujours bien tirés, PETITPIED DANS MULE GENTILLE Sont plus apétissans qu'un objet décoré De tout ce qui frape et qui brille; Non, non, l'ajustement avec art arrangé, Les plus beaux ornemens, la plus riche parure N'ont pas l'attrait friand d'un joli négligé Où la propreté semble embellir la nature.

M. PANARD.

[4] Suétone, livre VII, _A. Vitellius_, chap. II. C'est de _Lucius Vitellius_, qu'est ce trait. J'y joindrai celui de la fameuse Dorique, courtisane grecque qui vivait du temps de Sapho: un pied mignon lui procura le double honneur d'avoir un roi pour amant, et pour tombeau une pyramide, qu'on voyait encore du temps de Strabon:

«Une avanture extraordinaire fesait l'objet de l'attention publique. Une aigle avait enlevé le soulier de Dorique, qui prenait le bain à Naucrate, ville située sur une des embouchures du Nil, près de Canope, et elle l'avait transporté dans le palais de Saïs, alors capitale d'Égypte, où elle le laissa tomber sur les genoux du roi Psammis. Ce prince fut étonné du prodige et de la propreté du soulier; il en admira le goût et la petitesse, demeurant persuadé qu'un pied si bien fait devait être celui de la plus belle personne du monde.

«Le voluptueux Psammis, curieux d'ailleurs de tout ce qui avait l'air mystérieux, voulut approfondir ce prodige et savoir d'où lui venait ce soulier: il proposa des récompenses à ceux qui lui en apprendraient des nouvelles. Plusieurs femmes de la cour l'essayèrent, mais il ne se trouva propre à aucune: enfin cette avanture pénétra dans les provinces, et le bruit en vint jusqu'à Naucrate: Dorique fut étonnée que son soulier eût été porté si loin, et elle en conçut de grandes espérances. Elle se déclara elle-même; le gouverneur en donna aussitôt avis à Psammis, et il y joignit un portrait si flatteur des charmes de cette Grecque que le roi eut envie de la voir: il envoya ordre qu'on l'amenât à Saïs: il se sentait ému au récit de tant d'attraits: comme l'avanture avait quelque chose de miraculeux, il ne douta point que le dénouement n'en fût merveilleux. Il fallut obéir; Dorique partit de Naucrate, et elle prit le chemin de Saïs.

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«Psammis ne fut pas longtemps sans devenir éperduement amoureux de Dorique: il avait fait faire l'essai du soulier mystérieux avec beaucoup de pompe; il ordonna pour cela une fête galante, qui fut appelée la FÊTE DU SOULIER: Dorique, parée des riches habits dont le roi lui avait fait présent, fit envier ses charmes à toutes les femmes de Saïs, inspira de l'amour à tous les hommes; mais un amant couronné satisfit son ambition: il fut seul heureux.»

[5] Cet historien avait la première des qualités, l'_impartialité_. Il était toujours fort mal vêtu. On le trouva mort de froid dans sa petite chambre, à côté d'une somme considérable, que probablement il s'occupait à compter. Mais l'avarice est un défaut qui ne diminue pas son mérite comme auteur.

[6] Ασβεστος δ' αρ' ανωρτο γελως μακαρεσσι ργεοισιν, Hως ιδον Ηφαιστον δια δώματα ποιπνυοντα. (Asbestos d' ar' anôrto gelôs makaressi rgeoisin, p. u.hôs idon Hêphaiston dia dômata poipnuonta.)

[7] Lis est cum forma magna pudicitiæ. OVID. epist. XV.

On citera presque toujours Ovide, ce poète étant de tous les anciens celui qui a su le mieux parler au cœur: il n'est pas une situation qu'il n'ait rendue, pas un sentiment qu'il n'ait exprimé. Le détracteur de ce poète charmant, quoiqu'il nous l'assure dans un nouvel art d'aimer, ne peut avoir l'âme sensible: le poète du cœur intéresse tous les cœurs tendres; et c'est peut-être la raison pour laquelle l'abbé Desfontaines l'a mal défendu.

[8] ..... Nulla reparabilis arte Læsa pudicitia est; deperit illa semel. OV. _Heroïd._

[9] Turpiter ingenuum munera corpus emunt. OV. _Heroïd._

[10] Il est du devoir d'un historien de faire connaître l'origine de ceux dont il doit beaucoup parler, lorsque leur famille est ancienne et fameuse. Celle des _Apatéons_ réunit ces deux qualités. Sans remonter trop haut, et pour ne rien dire d'_Ulysse_ le fripon et de _Sinon_ le fourbe, il suffira d'avancer que Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, en était un rejeton, ainsi que le dissimulé Tibère, le pape Sixte V, et beaucoup d'autres seigneurs, princes, rois, empereurs, czars, pontifes, califes, etc. Celui dont il est ici question descendait en ligne directe d'un fils d'Alexandre VI et de Lucrèce, qui ne fut jamais connu, et qu'on se contenta d'envoyer en France avec de grands trésors. Quant au nom, pris grammaticalement, il est grec: Απατεων , _trompeur_. (Apateôn)

[11] C'était autrefois le sentiment des manichéens. C'est encore de nos jours celui de nos chanoines, de nos prieurs, et même de nos prélats, qui cependant ne sont pas manichéens.

[12] _C'est ainsi que l'élégant Ovide a dit_: ...... Subit furtim lumina sessa sopor...

[13] Sed movet obrepens somnus anile caput.

Un historien peut montrer de l'érudition: on en dispense un feseur de romans: mais nous autres auteurs graves, nous devons gagner la confiance de nos lecteurs, voilà l'unique raison des citations que l'on trouvera dans cet ouvrage; car

_Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sentiat alter._ PERS. sat. I.

[14] GALLI, prêtres de Cybèle. Leurs mœurs étaient extrêmement corrompues, et quoiqu'ils fussent eunuques, ils se livraient aux plus infâmes débauches; on avait pour eux à Rome un souverain mépris. Martial, dans une de ses épigrammes, attaque leurs débordements; voici les expressions dont il se sert, que je me dispenserai de traduire:

Quid cum fœmineo tibi, Bætice galle, barathro? Hæc debet medios lambere lingua viros. Abscissa est quare samiâ tibi mentula testâ, Si tibi tam gratus, Bætice, cunnus erat? Castrandum caput est; nam sis licet inguine gallus, Sacra tamen Cybeles decipis; ore vir es.

L. III, ep. LXXXI.

Ce vers fameux, appliqué par le peuple romain au plus heureux des Césars, à cet Auguste lâche et rusé, avait pour objet les mœurs des _galles_:

Videsne ut _cinœdus_ orbem digito temperet? SUÉTONE.

(Cette note et ce qui l'occasionne avaient été rayés par l'abbé; le petit-maître restitua les deux endroits.)

[15] Ἁρχα μεγαλας απετης ωνασς αληθεια, Μη πταισης εμαν συνθεσιν τραχει ποτε ψευδει. (Harcha megalas apetês ônass alêtheia, Mê ptaisês eman synthesin trachei pote pseudei.)

Le fondement le plus solide de la vertu, c'est, ô souveraine vérité, la candeur et la sincérité, auxquelles on ne doit jamais donner atteinte par le moindre mensonge. _Stobée, fragm. de Pindare._

Heureux le genre humain si sa plus belle moitié voulait bien retenir cette maxime!.... Un sage a dit que l'astuce et la finesse dans les femmes sont des dons de la nature, qu'il faut cultiver. «La vérité morale, ajoute-t-il, n'est pas ce qui est, mais ce qui est bien; ce qui est mal ne devrait point être, et ne doit point être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il n'aurait pas sans cela.»

[16] Do vestibus oscula quas tu... ponis. OVIDE.

_Il faut avoir une âme aussi délicate que sensible, pour concevoir quelle volupté c'est, pour un tendre amant, de toucher les habits, la jolie chaussure de ce qu'il aime. Madame_ Benoît _a rendu avec beaucoup de chaleur l'intéressante situation d'un amant qui palpe le pied mignon de sa maîtresse_:

«Le véritable amour est muet dans ses premiers ravissements; à peine laisse-t-il échapper un soupir. La crainte, une douce confusion d'une part; le silence, les timides regards de l'autre, voilà son langage le plus énergique.... _Isidore_ oublie de s'acquitter du ministère pour lequel il a été mandé. La _marquise_ l'en fait souvenir en bégayant.... _Isidore_ cherche ses mesures... il ne trouve rien; il ne sait ce qu'il fait; il plie un genou. Son procédé n'en exige pas davantage; mais ce n'est point assez au gré de la vénération qui lui inspire une personne qu'il regarde comme une divinité; il se prosterne à ses pieds. La _marquise_ ne s'y oppose point; elle n'est plus en état de juger; elle n'ose le regarder; elle ne voit pas ce qu'il fait. Cependant elle decouvre son pied, le présente, non sans hésiter, sans le retirer plusieurs fois. Une pudeur divine, vraie fille du sentiment, lui fait craindre que la palpitation qu'elle éprouve ne se transmette jusqu'à ses extrémités, et ne décèle au trop heureux _Isidore_ l'ouvrage de ses charmes. Il lui semble accorder une faveur de se laisser toucher le pied par un homme qui lui fait tant d'impression. Elle balance; elle se croit même obligée de lui refuser cette douceur, malgré le prétexte qui l'autorise. Le cas où se trouve son amant la rend aussi scrupuleuse que la plus sévère Espagnole. Elle se détermine enfin à dérober le charmant extrait de toutes ses autres beautés; mais la mule qui renferme cet abrégé des grâces est si mignonne, si petite qu'elle échappe à des yeux occupés de tout autre objet. Pendant cette vaine recherche, le calme revient un peu. Madame d'_Olfond_ se rappelle qu'elle est très pressée des souliers qu'elle demande. _Isidore_ procède; on voit ses mains trembler. On sent des torrents de flamme qui s'en échappent. Il laisse des traces de feu à tout ce qu'il touche; il brûle, il consume partout où son heureuse main s'imprime. Il ignore son triomphe; éperdu d'amour et de volupté pure, il ne forme aucun désir, et jouit de toutes les délices sans rien posséder. Moment fortuné! bonheur digne des dieux! pourquoi êtes-vous si rares! _Agathe et Isidore_, Ire partie, pages 292 et suiv.

[17] ..... Mea cymba..... Illum, quo læsa est, horret adire locum. _Trist._ eleg. I, v. 83.

_Note de la page 129, après le mot_ rapidement.

Possesseur d'une aimable femme Aux grands yeux noirs, à la belle âme, A taille fine, aux PIEDS MIGNONS, A longue et brune chevelure, Et de la plus charmante allure De la tête jusqu'aux talons: Esprit juste, humeur gaillarde, Disant bien, et non babillarde, Bref en tout point de bon aloi, Faite à croquer, morceau de roi; Voilà, je crois, suffisant titre Pour obtenir place au chapitre Des dons gratuits de notre loi.

_Cette strophe fait partie d'une très jolie pièce, intitulée_: Requête d'un mari polonais, propriétaire d'une jolie femme, au prince de REPNIN, ambassadeur, etc.

[18] Post equitem sedet atra cura. HOR. l. III, od. I.

_Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui._ BOIL.

[19] Nec pretium stupri gemmas, aurumque. OVID.

[20] Cùmque ita pugnaret, tanquam quæ vincere nollet. AMOR. l. I, eleg. 5.

[21] «Une femme estimable de cette capitale, tendrement aimée d'un jeune officier, avait toujours su le contenir dans les bornes du respect: sa passion, loin de diminuer, à la longue s'épura; il aurait préféré la mort à la perte d'un sentiment délicieux qui fesait son bonheur, et ce bonheur même était moins cher à son cœur que l'honneur de sa belle maîtresse. On raconte qu'un jour il la trouva sommeillant sur un lit de repos. Elle n'était vêtue que d'un déshabillé fort leste: sa jupe courte et sa situation découvraient la moitié d'une jambe tournée par l'amour; une mule délicate contenait le bout d'un petit pied à croquer; sa gorge, légèrement gazée, montrait une agitation voluptueuse. D'abord il fut très peu maître de ses sens; un frémissement tumultueux annonça les désirs; mais bientôt ses principes prirent le dessus, il se dit à lui-même:--Voilà l'heure du berger; je triompherai peut-être; mais voudrais-je ôter à mon amie la douce confiance qu'elle a prise en moi? et pour un plaisir le plus séduisant de tous, il est vrai, le plus vivement désiré, mais que le même instant voit naître et mourir, la priver de son bien le plus précieux?--Il remportait la victoire, lorsque ses yeux venant à se fixer sur cette mule mignone, il sentit renaître des transports si vifs.... Il les vainquit; mais ce ne fut pas sans les plus terribles combats.... Il sort et rentre avec bruit; la belle s'éveille; il ne fit pas difficulté de lui tout confier; et depuis ce moment l'estime qu'elle lui témoigne l'a bien dédommagé du sacrifice. Mais cet homme, vainqueur de désirs si pressants, ne put résister à l'envie de posséder cette mule perfide, qui faillit perdre celle qu'elle embellissait; il l'obtint après quelque résistance. En lui permettant de la prendre, cette vertueuse femme lui dit:--Puisque c'est une faveur à laquelle vous donnez un prix et que je puis vous accorder sans manquer à mon devoir, j'y consens avec plaisir; gardez-la pour vous applaudir d'avoir préféré votre amie à vous-même; je ne puis me rappeler sans frémir l'état où j'étais lorsque vous m'avez surprise: il est presque sûr que vous auriez subjugué mes sens; mais il est plus certain encore que si vous eussiez abusé de l'occasion, je vous mépriserais, et ne vous aurais revu de ma vie.»

(Note du jeune officier auquel je dois cet ouvrage. On m'assure que ce trait est de lui-même avec la jeune veuve sur la toilette de laquelle il le trouva; et je le crois bien, ce n'est pas la première fois qu'une petite-maîtresse et un jeune militaire ont donné des exemples de vertu.)