‹ Contes du lundiChapitre 15 sur 53 · 1

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Le régiment était en bataille sur un talus de chemin de fer et servait de cible à toute l’armée prussienne massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient : « Couchez-vous !… » mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d’hommes, tourmentée, enveloppée d’une fumée confuse, avait l’air d’un troupeau surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d’un orage formidable.

C’est qu’il en pleuvait du fer sur ce talus ! On n’entendait que le crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant dans le fossé et les balles qui vibraient longuement d’un bout à l’autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d’un instrument sinistre et retentissant. De temps en temps, le drapeau qui se dressait au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la fumée. Alors une voix s’élevait, grave et fière, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés : « Au drapeau, mes enfants, au drapeau !… » Aussitôt un officier s’élançait, vague comme une ombre dans ce brouillard rouge, et l’héroïque enseigne, redevenue vivante, planait encore au-dessus de la bataille. Vingt-deux fois elle tomba !…

Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, échappée à une main mourante, fut saisie, redressée ; et lorsque, au soleil couché, ce qui restait du régiment – à peine une poignée d’hommes – battit lentement en retraite, le drapeau n’était plus qu’une guenille aux mains du sergent Hornus, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée.