‹ Contes du lundiChapitre 29 sur 53 · 2

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Depuis au moins vingt-cinq ans, c’était l’usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. À midi très précis, quand toute la famille – petits et grands – était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde :

« Ah ! voilà le pâtissier. »

Alors, avec un grand remuement de chaises, un froufrou d’endimanchement, une expansion d’enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s’installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d’argent.

Ce jour-là, la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d’un héron empaillé et qui n’avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de la rue où le mitron tournait d’ordinaire. Les conversations languissaient ; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l’antique argenterie luisante sur la nappe damassée et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.

Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l’oreille de son maître… rôti brûlé… petits pois trop cuits… Mais M. Bonnicar s’entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés ; et, furieux contre Sureau, il résolut d’aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l’avertirent :

« Prenez garde, monsieur Bonnicar… On dit que les Versaillais sont entrés dans Paris. »

Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s’en venait de Neuilly à fleur d’eau, pas même le canon d’alarme de l’Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.

« Oh ! ce Sureau… ce Sureau !… »

Et, dans l’animation de la course, il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.

« Où allez-vous, citoyen ? »

Le citoyen s’expliqua ; mais l’histoire des petits pâtés parut suspecte, d’autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d’or, toute la tournure d’un vieux réactionnaire.

« C’est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l’envoyer à Rigault. »

Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n’étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux, à coups de crosse, le pauvre homme exaspéré.

Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s’en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu’en rire.

« C’est bon, c’est bon, mon vieux… Vous vous expliquerez à Versailles. »

Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s’ébranla entre deux files de chasseurs.

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