III
Une année se passa ainsi. La tendresse mutuelle des deux époux ne faisait que s'accroître et l'espoir qu'ils avaient de posséder un petit enfant ajoutait à leur bonheur. Cependant la méchante sorcière n'avait point oublié sa rancune et elle méditait une nouvelle vengeance.
Elle avait marié sa fille au jardinier du château et avait réussi à la faire placer comme suivante auprès de Lévénès.
Un jour que le seigneur était absent, la châtelaine se trouvait dans la grande cour auprès d'un large puits dont l'ouverture béante laissait voir la profondeur.
«Regardez donc, madame, dit sa suivante, comme l'eau de notre puits est basse, il tarira bientôt si la sécheresse continue, et ce sera bien gênant pour la maison.»
Lévénès, sans défiance, s'inclina sur la margelle en se penchant pour mieux voir le fond du puits, mais la traîtresse, qui épiait le moment favorable, la saisit par les deux jambes et la précipita dans le gouffre. Puis elle courut à la chambre de sa maîtresse, tira les rideaux des fenêtres, ferma ceux du lit et, s'y glissant à la dérobée, se cacha sous les couvertures.
Le seigneur, en rentrant, ne trouvant pas sa femme au jardin, avec ses moutons, comme de coutume, monta précipitamment dans sa chambre. Il fut tout étonné de la voir plongée dans l'obscurité et tout affligé d'entendre des plaintes étouffées sortir de dessous les courtines du lit.
«Qu'avez-vous, mon petit cœur? s'écria-t-il, êtes-vous malade?
--Oui, je suis bien malade! répondit une voix entrecoupée, je crois que je vais mourir...»
Et comme il voulait ouvrir les rideaux du lit:
«Je vous en prie, ne touchez pas aux rideaux! J'ai un affreux mal de tête,... je ne puis supporter la lumière...
--Pourquoi restez-vous seule, sans secours, dans l'état où vous êtes? Où est votre suivante?
--Je ne sais,... je ne l'ai pas vue de la journée.
--Je vais aller la chercher; mais avez-vous besoin de quelque chose avant? Vous avez peut-être faim?
--Oui, j'ai grand'faim, mais rien ne me fait plaisir, je suis dégoûtée de tout.
--Il faut pourtant manger, vous vous ferez grand mal si vous ne vous nourrissez pas solidement.
--Oui, je le sais et je crois bien que c'est de faim que je suis malade.
--Est-il possible! Mais demandez-moi ce que vous voudrez, je veux vous satisfaire à tout prix.
--Eh bien! je veux manger un morceau du grand mouton blanc à cornes dorées qui est dans le jardin.»
Le seigneur resta stupéfait à cette demande inattendue.
«Quel étrange caprice! s'écria-t-il. Vous qui aimiez tant vos moutons et celui-là plus que tous les autres!!
--N'importe! j'ai changé d'avis. Caprice ou non, je veux un morceau du gros mouton blanc; de celui-là et non d'un autre. Le mal dont je souffre provient d'un sortilège; le charme ne sera rompu que par la mort de cet animal. Vous savez bien que ces moutons-là sont des bêtes extraordinaires, vous-même me l'avez dit plus de cent fois. Allez et qu'on ne tarde pas, car je sens que ma maladie augmente.»
Là-dessus, elle se mit à pousser des gémissements et des cris, comme si elle souffrait d'un mal aigu, et le seigneur se décida à descendre pour commander de tuer le beau mouton.
Le jardinier était de connivence avec sa femme; il n'eut pas plus tôt entendu l'ordre donné par le seigneur, qu'il se mit à courir après le gros mouton qui s'enfuyait de toute la vitesse de ses quatre pattes. Mais il avait beau s'essouffler, crier, jurer, la pauvre bête lui échappait toujours, et tournait autour du puits, en poussant des bêlements plaintifs.
Le seigneur, fort à contre-cœur, vint en aide au jardinier, car il n'osait pas contrarier sa femme. Il aimait tendrement l'infortunée Lévénès, et les cris de la servante, qu'on entendait du jardin, déchiraient cruellement son cœur et lui donnaient seuls le courage de porter la main sur le grand mouton blanc aux cornes dorées.
Il s'approcha donc du puits pour couper la retraite à l'animal bêlant, mais quelle fut sa surprise, quand il entendit des plaintes lamentables sortant de dessous terre!
Il croit reconnaître la voix de Lévénès, se penche éperdu sur la margelle du puits et crie:
«Qui est là? Y a-t-il quelqu'un dans le puits?
--Oui, cher seigneur, c'est moi, votre femme, Lévénès.
--O ciel! courage! je suis à vous!»
Saisissant la chaîne d'une main, il sauta dans le seau et en une minute fut au fond du puits, où il trouva sa femme, plongée dans l'eau jusqu'aux épaules, mais respirant encore; il la prit dans ses bras, et ses domestiques, que le bruit de sa descente rapide avait attirés dans la cour, le remontèrent avec son cher fardeau.
[Illustration: LES DOMESTIQUES LE REMONTÈRENT AVEC SON CHER FARDEAU.]
Peu de temps après cette terrible aventure, Lévénès et son mari le jeune seigneur eurent un enfant, un petit garçon beau comme le jour.
Son mari s'empressait autour du berceau, tout entier à la joie d'avoir un fils.
Aussitôt qu'elle eut la force de parler:
«Je veux qu'on baptise mon enfant sur-le-champ, dit-elle, donnez-lui la marraine que vous voudrez, mais quant au parrain, je l'ai choisi depuis longtemps. Ce sera mon gros mouton blanc.»
Le seigneur se récria.
«Quoi! donner un mouton comme parrain à mon fils!
--Je vous en supplie! dit Lévénès avec une insistance désespérée. Obéissez-moi pour cette fois! ne vous inquiétez de rien;... il ne peut en résulter de mal ni pour l'enfant, ni pour nous,... au contraire! Je ne puis vous en dire davantage, mais, par tout l'amour que vous avez pour moi, je vous conjure de consentir à ce que je vous demande!»
En la voyant si agitée, le seigneur eut peur d'aggraver son mal. Il se rappelait d'ailleurs les circonstances étranges de leur première rencontre et l'affection singulière qu'elle avait pour ses moutons.
Une jeune et charmante princesse consentit à être marraine, et l'on se rendit à l'église.
Le grand mouton blanc, tout couvert de guirlandes de roses, marchait en tête du cortège d'un air fier et joyeux avec le père et la jolie marraine; ses huit frères le suivaient, et, de toutes parts, les paysans accouraient pour voir ce baptême extraordinaire.
Quand on fut entré dans l'église, le père présenta l'enfant au prêtre.
Celui-ci regardait autour de lui d'un air étonné.
«Je vois bien la marraine, dit-il, mais où est donc le parrain?
--Le voici, répondit le seigneur, en montrant le grand mouton blanc dont les yeux intelligents semblaient parler.
--Un mouton! ce n'est pas possible!
[Illustration: LE MOUTON FUT PARRAIN ET SOUTINT SON FILLEUL SUR LES PIEDS DE DEVANT.]
--Ne vous arrêtez pas à l'apparence, ce mouton n'est sans doute pas ce que nous croyons. Procédez sans crainte à la cérémonie, il ne peut en arriver que du bien pour tous.»
[Illustration: EVEN MENAIT LA MARRAINE PAR LA MAIN.]
Le prêtre ne fit point d'objections, car dans ce temps-là les métamorphoses de ce genre étaient nombreuses. Pensant qu'il y avait là un charme à rompre, il se mit en devoir de baptiser l'enfant.
Le mouton, alors, se leva sur ses pieds de derrière, puis, aidé par la marraine, il soutint son filleul sur les pieds de devant et tout se passa le mieux du monde.
Mais aussitôt le dernier signe de croix fait, le parrain mouton devint un beau jeune homme.
«Je suis Even, le frère de Lévénès, le fils aîné de la maison de Ker-Armel», dit-il aux assistants émerveillés. Et alors il leur raconta comment ses frères et lui avaient été changés en moutons par une méchante sorcière parce qu'il avait refusé de l'épouser. Sa sœur, quoique témoin de la métamorphose, n'en pouvait rien dire sous peine d'éprouver le même sort, mais maintenant l'enchantement était détruit et leur ennemie n'avait plus aucun pouvoir sur eux[10].
[10] Cet épisode se retrouve fréquemment dans les contes bretons. Le fait de présenter, comme parrain, un enfant au baptême, rompt les enchantements, détruit les maléfices et délivre des châtiments en ce monde ou dans l'autre.
«Ces huit moutons sont donc vos frères? dit le prêtre.
--Oui, ce sont les gars de Ker-Armel, et je vous prie de les délivrer, eux aussi, de leur forme animale.
--Très volontiers, mais que faut-il faire pour cela?
--Posez sur eux votre étole et récitez une oraison, vous les verrez redevenir hommes comme moi.»
Il en fut ainsi fait et le cortège revint joyeusement au château.
Even marchait le premier, menant la marraine par la main, puis derrière lui, le père et le nouveau-né, et enfin les huit frères, qui, en reprenant leur forme humaine, avaient retrouvé leur bonne mine et leurs beaux cheveux bouclés.
On peut juger de la joie de Lévénès! Des réjouissances et des fêtes magnifiques célébrèrent ces heureux événements.
La perfide suivante et le jardinier avaient fui, mais Even avait raconté leur trahison au seigneur. Il les fit chercher partout. On les trouva dans la hutte de la sorcière, au milieu de la forêt; on les amena au château ainsi qu'elle, et tous trois furent réduits en cendres, sur un grand bûcher.
Even épousa la princesse; il fut, comme Lévénès, très heureux en ménage, et eut, dit-on, de nombreux enfants.
_Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les neuf frères métamorphosés en moutons, tome XXVI (p. 167) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration: «JE NE PEUX DONNER A CHACUN DE VOUS QUE DEUX CENTS ÉCUS D'ARGENT: LES VOICI.»]
LES SIX FRÈRES PARESSEUX