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Chapitre 1 Les aventures de Martin Waldeck

Les solitudes de la forêt du Harz, en Allemagne, mais surtout les montagnes nommées Blockberg ou plutôt Brockenberg, sont le théâtre des contes de sorcières, des démons et des apparitions. Le genre de vie des habitants, qui sont mineurs ou bûcherons, les rend très enclins à la superstition, et ils attribuent souvent à la magie les phénomènes naturels dont ils sont témoins dans leurs occupations solitaires, ou dans leurs travaux souterrains. Parmi les diverses légendes qui ont cours dans cette contrée sauvage, la plus répandue est celle qui suppose que la forêt du Harz est hantée par un démon protecteur, qu’on représente sous la forme d’un homme gigantesque, avec une couronne et une ceinture de feuilles de chêne, portant à la main un pin déraciné. Il est certain que plusieurs personnes assurent avoir vu une figure pareille se promener sur le sommet des montagnes, et le fait de cette apparition est si généralement admis, que le scepticisme moderne n’a d’autre ressource que de l’attribuer à une illusion d’optique.

Dans les anciens temps, les rapports de ce démon avec les habitants étaient plus familiers, et, selon les traditions de la forêt de Harz, il se mêlait des affaires des mortels, avec le caprice assez ordinaire aux esprits, tantôt pour leur faire du bien, tantôt pour leur faire du mal. Mais on observait qu’à la longue ses dons finissaient par être nuisibles à ceux qui les avaient reçus, et il n’était pas rare que les pasteurs, dans leur zèle pour leurs troupeaux, composassent de longs sermons pour les empêcher d’avoir aucun commerce avec le démon du Harz. Les aventures de Martin Waldeck ont été souvent racontées par les vieillards à leurs enfants, quand ils les voyaient rire d’un danger qui leur paraissait imaginaire.

Un capucin missionnaire occupait la chaire de l’église d’un petit hameau appelé Morgenbrodt, situé dans la forêt du Harz, d’où il tonnait contre la méchanceté des habitants, leur commerce avec les démons et les fées, et en particulier avec l’esprit des bois. La doctrine de Luther commençait à se répandre parmi les paysans, (car l’événement que nous racontons a eu lieu sous le règne de Charles Quint) et ils se moquaient du zèle avec lequel cet homme vénérable insistait sur ce sujet. Enfin, de même que sa véhémence augmentait avec leur opposition, ainsi leur opposition croissait à proportion de sa véhémence. Les habitants n’aimaient pas à voir un démon paisible qui vivait sur le Brockenberg depuis tant de siècles, confondu avec Belphégor, Astaroth et Beelzebut, et condamné sans appel au feu éternel. La crainte que l’esprit ne se vengeât sur eux de ce qu’ils écoutaient une sentence si injuste, ajoutait encore à l’intérêt qu’ils lui portaient. « Un missionnaire qui aujourd’hui est ici et demain n’y est plus, disaient-ils, peut dire ce qui lui plaît ; mais nous qui depuis longtemps habitons cette contrée, nous sommes laissés à la merci du démon insulté ; et nous payerons pour tous. » L’irritation causée par ces réflexions les fit passer des injures aux voies de fait ; ils saisirent des pierres et forcèrent le prêtre à aller prêcher ailleurs contre les démons.

Trois jeunes gens qui avaient été présents à cet événement, retournaient à leur chaumière où ils s’occupaient à préparer du charbon pour les forges. Dans la route, leur conversation tomba naturellement sur le démon du Harz et sur la doctrine du capucin. Max et Georges Waldeck, les deux frères aînés, tout en avouant que le langage du capucin avait été indiscret, lorsqu’il avait voulu déterminer d’une manière précise le caractère du démon et sa demeure, soutenaient cependant qu’il était très dangereux de recevoir ses dons, et d’avoir quelques rapports avec lui. Il était puissant, mais capricieux, et ceux qui avaient commerce avec lui faisaient rarement une bonne fin. N’avait-il pas donné au brave chevalier Ecbert de Rabenwole ce fameux cheval noir, par le moyen duquel il vainquit tous les champions au grand tournois de Brême. Et ce même cheval ne précipita-t-il pas son cavalier dans un abîme si profond qu’on n’a plus vu ni l’un ni l’autre ? N’avait-il pas donné à Dame Gertrude Trodden un charme pour faire le beurre ? Et ne fut-elle pas brûlée comme sorcière par le grand juge criminel de l’Électorat, parce qu’elle se vantait de ce don ? Mais toutes ces histoires faisaient peu d’impression sur Martin Waldeck, le plus jeune des frères.

Martin était jeune, téméraire et impétueux, adroit dans tous les exercices qui distinguent les montagnards, bravant des dangers avec lesquels il s’était rendu familier, il riait de la timidité de ses frères. – Ne contez plus de pareilles sornettes, le démon est un bon démon, il vit au milieu de nous comme s’il était un paysan comme nous, il fréquente les cavernes et les retraites des montagnes, comme un chasseur ou un pâtre ; celui qui aime la forêt du Harz et ses sites sauvages, ne peut pas être indifférent au destin des enfants du sol. Si le démon était aussi malicieux que vous le dites, comment aurait-il quelque pouvoir sur les masses qui reçoivent ses dons sans se soumettre à sa puissance ? Lorsque vous portez votre charbon à la forge, l’argent que vous recevez du blasphémateur Blaize, n’est-il pas aussi bon que si vous le receviez du pasteur lui-même ? Ce ne sont pas les dons de l’esprit qui vous mettront en danger, mais c’est l’usage que vous en ferez dont vous aurez à rendre compte. Si le démon m’apparaissait en ce moment et m’indiquait une mine d’or ou d’argent, je commencerais à la creuser avant qu’il eût tourné le dos, et je me croirais sous la protection d’un être plus puissant que lui, tant que je ferais un bon usage de la richesse dont il m’aurait mis en possession.

Son frère aîné lui répondit que les richesses mal acquises étaient ordinairement mal dépensées, tandis que Martin assurait d’un ton présomptueux que la possession de tous les trésors de la forêt du Harz n’apporterait pas le moindre changement dans ses habitudes, ses moeurs et son caractère.

Ses frères supplièrent Martin de parler avec moins de témérité sur un pareil sujet, et parvinrent avec beaucoup de difficulté à attirer son attention sur une chasse au sanglier qui s’approchait. En parlant ainsi, ils arrivèrent à leur chaumière, située dans une gorge étroite, sauvage et romantique du Brockenberg. Ils relevèrent leur soeur dans l’opération de la cuite du charbon, qui demande une attention constante, et ils se partagèrent entre eux l’occupation de veiller alternativement pendant la nuit.

Max Waldeck l’aîné veilla pendant les deux premières heures de la nuit ; et il fut vivement alarmé en observant sur le côté opposé de la vallée un grand feu environné de figures qui dansaient en rond en faisant diverses postures. La première idée de Max fut d’éveiller ses frères ; mais se rappelant le caractère audacieux du plus jeune, et voyant qu’il était impossible d’éveiller l’un sans l’autre ; pensant aussi que c’était peut-être une illusion du démon par suite des expressions téméraires de Martin, il jugea plus prudent de se mettre en prières et d’attendre la fin de cette étrange apparition. Après avoir brillé pendant quelque temps, le feu s’éteignit par degrés et fit place à une obscurité profonde, et le reste de la veille de Max ne fut troublé que par le souvenir de ses terreurs.

Georges prit la place de Max, qui alla se reposer. Le phénomène du feu allumé sur le flanc opposé de la montagne se renouvela à ses yeux. Il était entouré de figures que leurs formes opaques placées entre le feu et l’oeil du spectateur faisaient distinguer ; elles se mouvaient tout autour comme si elles étaient occupées à quelques cérémonies mystérieuses. Georges, quoique également prudent, était d’un caractère plus courageux que son aîné. Il résolut d’examiner de plus près l’objet de son étonnement. Il franchit le ruisseau qui traversait la vallée, monta sur le flanc opposé, et arriva à une portée de flèche du feu qui paraissait brûler avec la même ardeur qu’auparavant.

Ceux qui l’environnaient ressemblaient à ces fantômes que l’on voit dans un rêve agité, et le confirmèrent dans l’idée qu’ils n’étaient pas de ce monde. Parmi ces êtres fantastiques, Georges Waldeck distingua un géant tenant à la main un arbre déraciné dont il se servait de temps en temps pour attiser le feu, et qui n’avait d’autres vêtements qu’une couronne et une ceinture de feuilles de chêne. Le coeur de Georges palpita, lorsqu’il reconnut la figure du démon du Harz, que les vieux bergers et les chasseurs lui avaient dépeint plusieurs fois, pour l’avoir vu errer dans les montagnes. Il tourna le dos et se préparait à fuir ; mais il eut honte de sa faiblesse ; il récita mentalement le premier verset du psaume Tous les bons anges louent le Seigneur, qu’on regarde dans ce pays comme un puissant exorcisme, et il se retourna vers l’endroit où il avait vu le feu. Mais il avait disparu.

La pâle clarté de la lune éclairait seule le flanc de la montagne, et lorsque Georges, la démarche tremblante, le front inondé d’une sueur froide, les cheveux hérissés, fut arrivé à l’endroit où le feu avait paru brûler, et qui était marqué par un grand chêne, il n’en vit pas le plus léger vestige. La mousse et les fleurs sauvages n’avaient pas été foulées, les branches du chêne qui semblaient enveloppées de tourbillons de flammes et de fumée, étaient humides de la rosée de la nuit.

Georges retourna en tremblant à sa chaumière, et faisant la même réflexion que son frère aîné, il résolut de ne rien dire de ce qu’il avait vu, de peur d’éveiller dans Martin cette curiosité audacieuse qu’il regardait presque comme unie à l’impiété.

C’était maintenant le tour de Martin de veiller. Le coq de la maison avait déjà chanté, et la nuit était presque finie. En examinant l’état de la fournaise où le bois était placé pour être réduit en charbon, il fut surpris de ce que le feu n’avait pas été suffisamment entretenu ; car dans son excursion, Georges avait oublié le principal objet de sa veille. La première pensée de Martin fut d’appeler ses frères, mais observant qu’ils étaient plongés dans un sommeil très profond, il respecta leur repos, et se mit à alimenter le feu sans leur secours. Le bois qu’il y jeta paraissait humide et peu propre à brûler, car le feu loin de se raviver semblait s’éteindre. Martin alla chercher quelques broussailles, qu’on avait fait sécher avec soin ; mais lorsqu’il retourna, le feu était totalement éteint. C’était un accident sérieux qui les menaçait d’une perte de plusieurs jours de travail. Martin vexé de ce contretemps voulut battre du feu, mais l’amadou était mouillé et il n’en put venir à bout. Il allait appeler ses frères, lorsqu’une vive lueur pénétra non seulement par la fenêtre, mais encore par toutes les fentes de leur chaumière grossièrement bâtie, et le força à regarder la même apparition qui avait effrayé ses frères. Sa première pensée fut que les Mulhelhaussers, leurs rivaux, avec qui ils avaient eu plusieurs querelles, avaient franchi leurs limites, pour voler leurs bois, et il résolut d’éveiller ses frères pour se venger de leur audace. Mais, après un moment de réflexion, et en observant les gestes et les postures de ceux qui se jouaient au milieu du feu, tout incrédule qu’il était, il jugea que c’était un phénomène surnaturel. Qu’ils soient hommes ou démons, dit l’intrépide bûcheron, ceux que je vois occupés à des cérémonies fantastiques, je vais leur demander du feu pour rallumer notre fournaise. Il abandonna en même temps l’idée d’éveiller ses frères. On croyait généralement qu’une seule personne à la fois pouvait tenter des aventures pareilles à celle qu’il allait entreprendre ; il craignit aussi que ses frères, dans leur timidité scrupuleuse, ne l’empêchassent d’exécuter son dessein ; il détacha donc sa lance du mur, et sortit pour tenter seul l’aventure.

Avec le même succès que son frère Georges, mais avec un courage bien supérieur, Martin traversa le ruisseau, monta sur la hauteur, et approcha si près de l’assemblée des esprits, qu’il reconnut le démon du Harz qui la présidait. Il frissonna d’effroi pour la première fois de sa vie ; mais se souvenant que de loin il avait désiré et même sollicité cette entrevue, il rappela son courage, et, l’orgueil suppléant à la résolution, il s’avança avec assez de fermeté vers le feu. Plus il en approchait, plus les figures qui l’entouraient étaient hideuses et fantastiques. Il fut reçu par des éclats de rire discordants et peu naturels, qui parurent plus alarmants à ses oreilles que les sons les plus tristes et les plus désagréables qu’il eût pu imaginer. Qui es-tu ? dit le géant en donnant une espèce de gravité à ses traits sauvages, qui semblaient de temps en temps contractés par la convulsion du rire qu’il voulait réprimer.

— Martin Waldeck le bûcheron, répondit le hardi jeune homme ; et vous, qui êtes-vous ?

— Le roi des forêts et des mines, répondit le spectre ; pourquoi oses-tu troubler mes mystères ?

— Je suis venu chercher du feu pour rallumer ma fournaise, répondit l’audacieux Martin ; puis il lui demanda hardiment à son tour : Quels sont les mystères que vous célébrez ici ?

— Nous célébrons, répondit le complaisant démon, les noces d’Hermès avec le Dragon Noir : mais prends le feu que tu es venu chercher et va-t-en. Nul mortel ne peut nous regarder longtemps sans mourir.

Le paysan enfonça la pointe de sa lance dans un tison enflammé, le souleva avec peine et s’éloigna au milieu des éclats de rire qui redoublèrent de violence et qui firent retentir toute la vallée. Lorsque Martin rentra dans sa chaumière, son premier soin, quelque étonné qu’il fût de tout ce qu’il avait vu, fut de placer le tison au milieu du feu, mais malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à rallumer les charbons, et le bois qu’il avait pris au feu des démons finit par s’éteindre. Il se retourna et remarqua que le brasier brûlait encore sur la montagne, quoiqu’il n’y eût plus personne alentour. Persuadé que le spectre avait voulu se moquer de lui, il s’abandonna à sa hardiesse naturelle, et résolu de voir la fin de cette aventure, il retourna au feu, où il prit un autre tison enflammé sans que le démon s’y opposât, mais il ne put réussir à rallumer sa fournaise. L’impunité ayant accru son audace, il osa faire une troisième expérience, et parvint avec autant de succès jusqu’au feu ; mais lorsqu’il eut pris une autre pièce de bois enflammé, et qu’il eut tourné le dos pour s’éloigner, il entendit la voix discordante et surnaturelle du démon prononcer ces mots : – Ose retourner ici une quatrième fois !

Ses efforts pour rallumer le feu avec ce dernier tison ayant été aussi infructueux que les autres, Martin Waldeck y renonça et se jeta sur un lit de feuilles sèches, pour attendre le moment de raconter à ses frères son aventure extraordinaire. Il fut tiré d’un profond sommeil dans lequel l’avaient plongé la fatigue de son corps et l’agitation de son esprit, par de bruyantes exclamations de surprise et de joie. Ses frères étonnés de voir le feu éteint lorsqu’ils s’éveillèrent, commencèrent par arranger le charbon pour le rallumer, lorsqu’ils trouvèrent parmi les cendres, trois grandes masses métalliques, qu’ils reconnurent pour de l’or pur, car la plupart des paysans de la forêt du Harz sont minéralogistes par pratique.

Leur joie fut un peu diminuée, lorsqu’ils apprirent de Martin la manière dont il avait acquis ce trésor. Ce qu’ils avaient vu eux-mêmes, leur fit croire facilement ce qu’il leur raconta. Mais ils ne purent résister à la tentation de partager les richesses de leur frère. Martin Waldeck se mettant à la tête de la maison acheta des terres et des forêts, bâtit un château, obtint des lettres de noblesse, et, au mépris de l’ancienne noblesse du voisinage, il fut investi de tous les privilèges d’un homme d’une haute naissance. Son courage dans la guerre et dans les querelles privées, et le nombre des hommes d’armes, qu’il avait à sa solde, le soutint pendant quelque temps contre la haine qu’il s’était attirée par son élévation soudaine, et par l’arrogance de ses prétentions. Martin Waldeck prouva, ainsi que tant d’autres, combien peu les mortels peuvent prévoir l’effet d’une prospérité inattendue sur leur caractère. Les mauvaises dispositions de son naturel que la pauvreté avait réprimées, se développèrent et portèrent leurs fruits, par les tentations et les moyens de s’y livrer. Comme on ne s’arrête pas en tombant dans l’abîme, une passion en éveilla une autre ; le démon de l’avarice appela celui de l’orgueil et l’orgueil fut accompagné de la cruauté et de l’oppression. Le caractère de Waldeck, toujours courageux et hardi, mais rendu plus arrogant et plus dur par la prospérité, lui attira la haine, non seulement des nobles, mais encore des classes inférieures, qui voyaient avec un double dégoût, les droits oppressifs de la noblesse féodale de l’Empire exercés sans remords par un homme sorti de la lie du peuple. Son aventure, quoique cachée avec soin, commença à circuler, et le clergé condamnait déjà comme sorcier et complice des démons, le scélérat qui avait acquis un trésor d’une manière si étrange. Environné d’ennemis ouverts ou cachés, tourmenté par des querelles particulières, menacé d’excommunication par l’Église, Martin Waldeck, ou, comme il faut maintenant l’appeler, le baron von Waldeck, regrettait souvent avec amertume les travaux de sa paisible pauvreté. Mais son courage ne l’abandonnait pas au milieu de ces difficultés, et il semblait augmenter avec les dangers qui l’environnaient, lorsqu’un accident hâta sa chute.

Une proclamation du duc régnant de Brunswick avait invité à un tournoi solennel tous les nobles allemands d’une extraction pure et honorable. Martin Waldeck, richement armé, accompagné de ses deux frères et d’une suite brillante, eut l’arrogance de paraître parmi les chevaliers de la province, et demanda la permission d’entrer dans la lice. Cette demande parut mettre le comble à sa présomption. Mille voix s’écrièrent : Point de charbonnier ! Hors de lui, Martin Waldeck tira son épée et frappa le héraut qui s’opposait à son entrée. Cent épées furent tirées pour venger ce crime, qui alors était presque aussi coupable que le sacrilège ou le régicide. Waldeck après s’être défendu comme un lion, fut saisi, jugé sur le lieu même par les juges du camp, et condamné, pour avoir troublé la paix de son souverain, et violé la personne sacrée d’un héraut d’armes, à avoir la main droite coupée, à être privé des honneurs de la noblesse dont il était indigne, et à être chassé de la ville. Lorsqu’il eut été dépouillé de ses armes, et qu’il eut souffert la mutilation infligée par cette sentence sévère, la malheureuse victime de l’ambition fut abandonnée à la populace, qui le suivit en proférant des injures et des menaces, l’appelant oppresseur et sorcier, et qui en vint enfin à des voies de fait. Ses frères (car sa suite s’était dispersée) parvinrent à le tirer des mains de la populace, lorsque rassasiée de cruautés, elle l’eut laissé à demi-mort du sang qu’il avait perdu et des outrages qu’il avait reçus. On ne leur permit pas, tant la cruauté de leurs ennemis était raffinée, de se servit d’un autre moyen de transport que d’un tombereau, tel que celui dont ils se servaient autrefois. Ils y déposèrent leur frère sur un tas de paille, espérant à peine atteindre un asile avant que la mort l’eut délivré de ses souffrances.

Lorsque les Waldecks, voyageant de cette misérable manière, approchèrent de leur pays natal, ils aperçurent, dans un chemin creux entre deux montagnes, une figure qui s’avançait vers eux et qu’ils prirent pour un vieillard. Mais à mesure qu’il s’approchait, sa taille et ses membres semblaient grandir, son manteau tomba de ses épaules, son bâton de pèlerin se changea en un pin déraciné, et ils reconnurent la forme gigantesque du démon du Harz. Lorsqu’il se trouva vis-à-vis la charrette où gisait le malheureux Waldeck, ses traits se contractèrent en un sourire méchant et dédaigneux, et il demanda au blessé : Comment trouves-tu le feu que mes tisons ont allumé ? La faculté de se mouvoir, que la terreur avait suspendue chez les deux frères, parut rendue à Martin par l’énergie de son courage. Il se leva sur son séant, fronça le sourcil, et secouant contre le spectre son poignet sanglant, il lui lança un regard de haine et de défi. Le démon disparut en faisant un éclat de rire aussi bruyant, aussi affreux qu’à l’ordinaire, et laissa Waldeck épuisé par cet effort de la nature expirante.

Les frères épouvantés conduisirent la charrette vers les tours d’un couvent qui s’élevaient au milieu des pins à peu de distance de la route. Ils y furent reçus charitablement par un capucin, aux pieds nus et à longue barbe, et Martin ne survécut que le temps nécessaire pour achever la première confession qu’il eût faite depuis sa prospérité soudaine, et pour recevoir l’absolution du même prêtre qu’il avait aidé à chasser du hameau de Morgenbrodt, trois ans auparavant à pareil jour. On supposa que les trois années de sa prospérité précaire avaient un rapport mystérieux avec les trois visites qu’il avait faites au feu allumé par les démons sur la montagne.

Le corps de Martin Waldeck fut enterré dans le couvent où il expira, et ses frères, ayant pris l’habit de l’ordre, y vécurent et y moururent en se livrant à des pratiques de dévotion. Ses terres que personne ne réclamait demeurèrent incultes, jusqu’à ce que l’empereur s’en empara comme d’un fief vacant, et les ruines du château que Waldeck avait appelé de son nom sont, au rapport des mineurs et des bûcherons, la demeure des mauvais esprits. Les aventures de Martin Waldeck sont un exemple des maux qui sont la suite des richesses promptement acquises et mal employées.

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