Chapitre 3 Le moine de Saint-Benoît
Si je publie cette ballade sans la terminer, je dois dire que mon but n’a pas été de lui donner cette sorte d’intérêt qui naît souvent d’une curiosité désappointée. J’avouerai que mon intention était de poursuivre le récit jusqu’à la fin ; mais je n’ai jamais pu être content de mon travail, et si je joins ce fragment à mes oeuvres poétiques, c’est par déférence à l’avis de quelques personnes dont l’opinion mérite des égards, et qui se sont opposées à mon projet de supprimer entièrement mon Moine de Saint-Benoît.
La tradition qui m’en a fourni l’idée est connue dans le comté de Mid-Lothian, où se trouve la maison appelée aujourd’hui Gilmerton-Grange, et à qui jadis on avait donné le nom de Burndale, d’après l’aventure tragique que je vais rapporter.
La baronnie de Gilmerton appartenait autrefois à un seigneur nommé Heron qui avait une fille de la plus grande beauté. Cette jeune personne fut séduite par l’abbé de Newbattle, couvent richement doté sur les rives de l’Esk, et qu’habite aujourd’hui le marquis de Lothian. Heron fut informé des amours de sa fille, et sut aussi que le moine avait été favorisé dans ses criminelles intentions par sa nourrice, qui demeurait dans cette maison de Gilmerton-Grange. Il conçut le projet d’une terrible vengeance sans être arrêté ni par le saint caractère dont le préjugé revêtait les ecclésiastiques, ni par les droits plus sacrés de la nature.
Il choisit une nuit sombre et orageuse, pendant laquelle les amants s’étaient donné rendez-vous ; il fit entasser autour de la maison des broussailles desséchées avec d’autres combustibles, et y mit le feu. La maison et ceux qu’elle renfermait ne formèrent bientôt plus qu’un amas de cendres.
Le début de ma ballade m’a été suggéré par ce curieux extrait de la vie d’Alexandre Peden, l’un de ces apôtres errants et persécutés de la secte des caméroniens sous le règne de Charles II et de son successeur Jacques. Cet Alexandre Peden passant dans l’esprit de ses prosélytes pour être doué d’une puissance surnaturelle : peut-être se l’était-il persuadé à lui-même ; car les lieux sauvages que ces malheureux fréquentaient et les dangers continuels qu’ils couraient dans leur état de proscription, ajoutaient encore à la sombre superstition de ce siècle d’ignorance.
À peu près dans ce même temps Alexandre Peden, dit son biographe, fut dans la maison d’André Normand, où il devait prêcher pendant la nuit. Après être entré il s’arrêta un moment, s’appuya sur le dos d’un fauteuil en se couvrant la tête. Soudain il se relève, et dit : Il y a quelqu’un dans cette maison pour qui je n’ai aucune parole de salut. Après quelques moments de silence il ajouta : Il est étrange que le démon refuse de sortir pour nous empêcher de commencer la bonne oeuvre.
Alors une femme sortit ; c’était une vieille qui avait toujours été vue de mauvais oeil, et qui passait même pour sorcière.
(La vie et les prophéties d’Alexandre Peden, ex-ministre du saint Évangile à New-Glenluce, partie II, 26)