Légendes · 111 Innocence calomniée
Deux époux avaient donné le jour à une fille nommée Mầu, qui avait tous les talents et toutes les vertus. Elle fut mariée à un lettré du même village. Ils s’aimaient tendrement, mais la belle-mère de Mầu la haïssait et la maltraitait de toutes façons ; Mầu cependant ne se départait pas de ses devoirs de piété filiale et n’osait se plaindre à son mari.
Un jour que la belle-mère était sortie, le mari pria sa femme de lui chercher ses poux. Pendant qu’elle se livrait à cette opération, elle vit dans la barbe de son mari quelques poils qui poussaient à rebrousse-poil. Son mari s’était endormi, elle se leva pour aller chercher un couteau à pince pour arracher ces poils.
Pendant ce temps la belle-mère était rentrée et quand sa bru voulut se servir du couteau pour arracher les poils de barbe de son mari, elle crut qu’elle voulait lui couper le cou, et se précipita sur elle pour reprendre le couteau. Le couteau toucha le cou du mari et fit une blessure. La mère appela au secours et quand les autorités du village arrivèrent, elle leur dit : « Ma bru voulait tuer son mari ; à cette vue je me suis emportée et j’ai appelé au secours. »
Le mari eut beau défendre sa femme et dire qu’elle voulait seulement l’épiler, la mère se refusa à le croire, et le village arrêta Mầu et la remit au juge. Celui-ci l’interrogea et ayant pitié d’elle la garda en prison. Au bout de deux ans il y eut une amnistie, Mầu fut relâchée et revint dans sa famille. Plusieurs personnes la demandèrent en mariage, mais elle refusa absolument et demanda à ses parents la permission d’entrer en religion et de quitter toute pensée du monde.
Dans la pagode où elle se retira il y avait une foule de jeunes novices qui, la voyant jolie, ne faisaient que la pourchasser. Mầu pensa qu’avec tous ces diables de pagode elle aurait la plus grande peine à mener la vie pénitente, elle alla donc demander au supérieur la permission d’aller dans un autre monastère, mais comme elle y aurait été exposée aux mêmes inconvénients, elle prit des vêtements d’homme, et se rendit à la pagode de Tây sơn où elle se livra à la pénitence.
Àla vue de ce joli petit bonze les filles de l’endroit en devinrent amoureuses, et l’une d’entre elles, au moment d’une fête nocturne, pénétra dans la pagode pendant la nuit. Elle alla à la cellule de Mầu qui ne s’y trouvait pas, mais un autre novice y était couché. Celui-ci profita de l’obscurité, et quelque temps après on découvrit que la jeune fille était enceinte.
Le village l’interrogea et la jeune fille confessa qu’elle avait eu des relations avec le petit bonze. Mầu interrogée à son tour niait qu’elle fût coupable, mais elle n’osait se justifier en faisant connaître son sexe. Aussi l’enfant lui fut-il attribué et le supérieur irrité la relégua près de la grande porte avec mission de balayer les feuilles sèches tombées du figuier sacré. Mầu subit son sort sans oser se plaindre. Lorsque l’enfant, qui fut un garçon, fut né, on le remit à Mầu qui l’éleva. Chaque jour elle faisait son ouvrage, après quoi elle mâchait du riz pour l’enfant, et la nuit le faisait dormir dans ses bras.
Une nuit elle se lamentait en secret : « Ciel ! Bouddha ! disait-elle, voyez mon misérable sort ; femme et innocente j’ai été condamnée pour avoir essayé de tuer mon mari. Entrée dans le monastère j’ai été poursuivie par les novices ; il m’a fallu changer de vêtements et venir dans cette pagode, et maintenant je suis encore calomniée ! Ô Boddhisativa Quan âm, je vous prie de manifester mon innocence, je suis frappée injustement comme vous l’avez été. »
Or, le supérieur faisait une ronde dans la pagode au milieu de la nuit et l’entendit dire qu’elle s’était travestie. Revenu dans sa cellule il réfléchit qu’elle était délicate et réservée dans toutes ses allures ; elle avait donc dit la vérité, mais il ne savait comment faire pour la faire reconnaître et il avait peur que lorsque l’on aurait découvert que c’était une femme on ne se moquât de la pagode. Aussi n’osa-t-il rien dire et se contenta-t-il de la fournir d’argent et de riz pour élever l’enfant.
Quand cet enfant eut six ans, le supérieur le reprit dans la pagode, et Mầu resta seule près de la grande porte. Elle mourut sans que personne le sût de trois jours ; ce fut l’enfant qui, sortant pour aller la voir, la trouva froide, mais sans aucune marque de corruption. Il se mit à pleurer et les gens de la pagode allèrent avertir le supérieur. Celui-ci dit alors qu’il avait été instruit par Hộ pháp que c’était une femme déguisée, innocente des faits qu’on lui avait reprochés, et que maintenant elle était entrée dans le paradis occidental laissant son exemple à imiter.