‹ Contes et NouvellesChapitre 62 sur 88 · X

X

La dame s’était retirée, emmenant les deux petites filles. Michel, debout, avait posé son ouvrage. Il ôta son tablier, puis, s’inclinant profondément, il dit à ses hôtes :

– Mes chers bienfaiteurs, maintenant laissez-moi aller en paix. Dieu m’a pardonné, vous pardonnerez aussi.

Et toute sa personne rayonnait d’un éclat de plus en plus grand aux yeux de ses hôtes effrayés.

Sema répondit en s’inclinant, saisi d’une vénération profonde :

– Michel, je vois que tu es un être à part, je ne puis donc pas te retenir. Je n’ose pas non plus te demander de me révéler ce qui est un mystère. Mais ne pourrais-tu pas m’expliquer une chose ? Pourquoi, lorsque je t’ai amené ici, ton visage si triste s’est-il éclairé soudain quand ma femme a dressé la table du souper ? Pourquoi avais-tu un sourire si rayonnant quand le gentilhomme était assis à cette place ? Et pourquoi, enfin, ce troisième sourire et cet éclat merveilleux en présence de la dame et des petites filles qui sortent d’ici ? Michel, dis-nous ce qu’est cette auréole qui t’environne et pourquoi tu as souri trois fois ?

– Dieu m’a pardonné, ma pénitence est finie ; c’est pourquoi mon corps a repris sa splendeur. Chacun de mes sourires était un sourire de joie, parce que j’entendais chaque fois une parole de Dieu, et qu’à la troisième ma pénitence devait finir. Quand la pitié s’éveilla dans le cœur de ta femme en présence de ma détresse, ce fut la première parole, et tu vis mon premier sourire. Quand le gentilhomme commanda des bottes qu’il ne devait jamais porter, j’entendis la seconde parole et je souris encore. Enfin les deux petites jumelles m’ont fait entendre la troisième et dernière parole, et j’ai souri pour la troisième fois.

Sema reprit :

– Dis-nous, Michel, quelles sont ces paroles et pourquoi Dieu t’a-t-il puni ?

– Dieu m’a puni parce que je n’ai pas fait sa volonté. Il m’avait fait un ange du ciel et je me suis révolté contre lui. Oui, j’étais un ange, et Dieu m’envoya sur la terre pour recueillir l’âme d’une femme. J’y trouvai une malheureuse créature dans une détresse affreuse, donnant le jour à deux enfants jumeaux, deux petites filles. Les deux pauvres petits êtres cherchaient le sein de leur mère, et celle-ci n’avait plus la force de les prendre dans ses bras. Alors elle me vit à ses côtés et tressaillit en pressentant pourquoi Dieu m’envoyait.

« – Ange de Dieu, me dit-elle en versant des larmes amères, on vient de porter mon mari en terre, un arbre l’a tué dans sa chute, je n’ai ni mère, ni sœur, personne ; qui donc prendra soin de mes pauvres petits ? Aie pitié, laisse-moi, je t’en supplie, que je puisse du moins les nourrir. Que feraient-ils sans père ni mère ?… »

« J’eus pitié et laissai la mère à ses nouveau-nés ; je plaçai les enfants sur sa poitrine, et, remontant au ciel, je me présentai devant le trône de Dieu et lui dis :

« – Je n’ai pu prendre l’âme de la nouvelle mère. Son mari est mort dans la forêt, elle reste seule avec deux jumeaux, et m’a supplié de lui laisser le temps de les élever et je n’ai pu me résoudre à lui enlever son âme. »

– Alors le Seigneur Dieu m’ordonna de nouveau :

« – Va, te dis-je, prendre l’âme de cette mère, et quand tu entendras ces trois paroles : Ce qu’il y a dans le cœur de l’homme ; – ce que l’homme ne peut pas connaître ; – ce qui garde la vie de l’homme ; – quand tu les auras entendues et que tu en comprendras le sens, tu pourras rentrer au ciel. »

« Alors les petits enfants tombèrent des bras de leur mère, qui s’affaissa lourdement sur l’une d’elles et lui estropia le pied pour toujours. Je m’envolai avec l’âme de la morte, mais un tourbillon me brisa les ailes, et je tombai près du village, pendant que l’esprit s’en allait seul à Dieu. »

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