Chapitre 2
Lorsque Jean-Louis s’éveilla, le soleil marquait midi. Il faisait chaud et une légère brise du sud ridait la surface du fleuve. Notre voyageur, maintenant que ses hardes étaient sèches et qu’il se sentait lui-même reposé, commençait à oublier un peu ses terreurs de la nuit, et les résolutions qu’elles lui avaient fait prendre.
Il se mit à cueillir des poires sauvages qui croissaient en abondance sur l’escarpement de la falaise, puis, d’arbre en arbre, il descendit jusque sur la grève et, tout à fait décidé, maintenant, à ne pas retourner chez son père, il poursuivit son chemin le long du fleuve.
Les enfants oublient vite ; il avait déjà oublié sa nuit d’angoisse, et ne songeait pas que le déclin du soleil allait probablement le replacer dans la même position.
Après avoir marché pendant environ une demi-heure, Jean-Louis arriva près d’une anse assez profonde où il découvrit un joli brick qui se balançait sur ses ancres. Ce bâtiment était venu pendant la nuit chercher un abri contre l’orage, et s’apprêtait maintenant à profiter de la brise d’en haut et du jusant, pour poursuivre sa route.
Au moment où Jean-Louis arrivait, le capitaine, qui était descendu à terre avec deux de ses matelots, mettait le pied dans son canot pour retourner à bord.
L’enfant les regardait d’un œil d’envie. Ce que voyant, le capitaine redescendit sur la grève et s’approcha de lui pour lui demander où il allait ; car il était étonné de voir un enfant si jeune dans ce lieu isolé. Malheureusement, il parlait une langue que Jean-Louis ne comprenait pas. Mais un des matelots qui étaient dans le canot, s’approcha à son tour, sur un signe du capitaine. C’était un Acadien, et Jean-Louis lui dit franchement qu’il avait quitté le toit paternel et qu’il voulait voir le monde.
Lorsqu’on lui offrit de monter à bord en qualité de mousse, il ne put dissimuler sa joie et accepta des deux mains.
Une demi-heure après, il se promenait fièrement sur le pont du brick, après avoir dîné avec l’équipage, qui se composait de cinq hommes, en sus du capitaine. Sur les deux heures, Jean-Louis reconnut, en haut des côtes, son clocher natal, et il put même apercevoir, dans un enfoncement, la maison blanche qu’il avait quittée la veille et où son père et sa mère pleuraient sans doute en pensant au fils disparu.
Ce souvenir l’attendrit jusqu’aux larmes, et en ce moment, il aurait donné tout au monde pour pouvoir aller se jeter dans les bras de sa mère.
Mais le brick filait rapidement sous le grand largue, et, bientôt, le clocher avec la maison blanche se fondirent dans les découpures bleues de la côte.
Toute cette journée et la journée suivante furent pour Jean-Louis des jours de fête. On n’exigeait de lui que peu de travail ; il se chauffait au soleil tant que le soleil brillait et dormait bien la nuit dans son petit cadre ; car la mer était calme. Mais le troisième jour, sur les neuf heures du matin, il s’éleva une grande brise du large. Les vagues commencèrent à se former et le brick dut se mettre à louvoyer pour ne pas être entraîné hors de sa course.
Tant que dura le jour le bâtiment se comporta assez bien, penchant un peu sur sa hanche et n’embarquant point d’eau. Mais quelques minutes après le coucher du soleil, le vent se mit à souffler avec une grande violence ; il fallut amener toute la toile et mettre à la cape sous la voile d’artimon. À mesure que la nuit se faisait, la tempête redoublait de rage ; le vent hurlait dans les cordages et les haubans craquaient sous l’effort des mâts. À un moment, le vaisseau dansait sur la crête d’une vague, et, l’instant d’après, il plongeait au fond du gouffre, embarquant, dans sa chute, d’énormes paquets de mer. Tout l’équipage était aux pompes et travaillait relâche. Seul, Jean-Louis était réfugié dans son cadre et tremblait de tous ses membres. Le mouvement du vaisseau le rejetait violemment de côté et d’autre, et il était obligé de se tenir cramponné au rebord de son lit pour ne pas être lancé sur le carré. Pour surcroît de malheur, le mal de mer se mit de la partie, et Jean-Louis fut pris de nausées terribles accompagnées de violents vomissements. Plusieurs fois, durant cette longue nuit, il crut sa dernière heure venue. Ce qu’il endura d’angoisses ne peut se comprendre que par ceux qui, à un âge si tendre, ont subi une tempête en mer.
Enfin, vers huit heures, le lendemain matin, le vent sauta à l’ouest, la tempête se calma peu à peu et le brick put reprendre sa course. Lorsque Jean-Louis remonta sur le pont et qu’il vit les dégâts que cette nuit terrible avait causés, il eut un renouvellement de frayeur, et se promit bien, en lui-même, que s’il pouvait une fois débarquer, on ne le verrait jamais remettre le pied sur un navire.
Ce n’est pas tout ; il fut obligé de travailler comme les autres, pour aider, dans la mesure de ses forces, à réparer les avaries. Servir le charpentier, défaire les cordages pour les épissures, faire chauffer le brai et l’appliquer sur les joints et sur les cordes ; il en eut pour trois longues journées à travailler sans relâche. Et avec cela, il était encore tout malade des effets de ses nausées et ne pouvait presque pas prendre de nourriture.
Enfin, le cinquième jour, vers le soir, le brick vint jeter l’ancre dans la baie de Miramichi, et Jean-Louis se prit à espérer de nouveau 1.
Le lendemain on commença à décharger la cargaison du vaisseau. L’ouvrage était dur et Jean-Louis avait aux mains des ampoules. Quand je dis que l’ouvrage était dur, j’entends que Jean-Louis le trouvait ainsi, habitué qu’il était à ne faire œuvre de ses dix doigts, car, en fin de compte, ce n’était pas un travail trop difficile à supporter, et l’équipage ne s’en plaignait pas.
Mais Jean-Louis était paresseux, nous l’avons déjà dit. Aussi se lassa-t-il bientôt de ce qu’il appelait une rude corvée, et, un bon soir, il quitta le brick, sans avertir personne et se sauva vers la campagne.
Voilà encore une action qui n’est pas à l’honneur de Jean-Louis. S’il avait demandé son congé au capitaine, il est certain qu’il l’eût obtenu sans trop de difficulté. Il aurait pu partir la tête (haute) et non pas comme un malfaiteur qui évite les grands chemins et la lumière du soleil. Plaignons Jean-Louis, mais gardons-nous de lui jeter la pierre, nous souvenant que, dans bien des circonstances, notre conduite n’a peut-être pas été tout à fait exempt de blâme. En examinant un peu sa propre conscience, on se sent porté à avoir plus d’indulgence pour les actions d’autrui.
D’ailleurs, tout ne fut pas rose, dans cette seconde expédition de notre héros, et il eut à endurer bien des souffrances, le long de la route.
Enfin, au bout de trois jours, affamé et brisé de fatigue, il alla frapper à la porte d’une ferme isolée, et demanda un morceau de pain avec la permission de se reposer un peu. Cette fois, Jean-Louis était bien tombé. Toute la famille était aux champs, hors la fermière, qui gardait la maison, avec un petit garçon de trois ou quatre ans.
C’était une bonne Acadienne qui s’attendrit au premier coup d’œil sur l’état de notre héros. Elle lui donna un grand bol de lait avec une grosse miche de pain. Il y avait longtemps que Jean-Louis n’avait été à pareil festin ; aussi s’en donna-t-il à bouche que veux-tu.
Après son repas, il se mit en frais d’amuser le petit garçon de la fermière. Comme tous les paresseux, Jean-Louis était rempli de petits agréments de société, lesquels avaient été sa seule étude. Il marchait sur les mains, faisait la roue, se suspendait par les pieds aux bâtons de l’échelle, fabriquait, avec son seul mouchoir, des rats, des souris, voire des bons hommes très sortables. Bref, il enchanta le bambin qui ne voulait plus le quitter, et gagna tout à fait le cœur de la fermière.
Le soir, lorsque les travailleurs revinrent du champ, la bonne femme eut une longue conversation avec son mari, et il fut décidé que l’on garderait Jean-Louis jusqu’au printemps – s’il voulait travailler – et qu’il aurait, pour ses services, la nourriture et l’habillement, plus un écu par mois.
Jean-Louis, consulté, trouva ces offres magnifiques et n’eut garde de les refuser.
Voilà donc notre héros valet de ferme et contemplant devant lui un avenir doré. Étrange contradiction ! Chez son père, il trouvait ces travaux humiliants et dégradants ; ici, ils lui apparaissaient sous un jour tout à fait agréable. Mais laissons faire un peu. Peut-être Jean-Louis changera-t-il d’avis, la chose lui est déjà arrivée. Et d’ailleurs, il n’est pas le seul de son espèce : j’ai connu bien des enfants du même âge et même plus vieux qui brûlaient le lendemain ce qu’ils avaient adoré la veille. Ce sentiment est un peu dans la nature humaine, et l’âge mûr lui-même n’en est pas exempt.
Le lendemain, Jean-Louis commença son travail. Il ne s’agissait plus de faire des cabrioles pour amuser un enfant de trois ans. Il fallait aller au champ et travailler d’importance. Le fermier n’était pas un homme dur ; mais il n’aimait pas les paresseux et, chez lui, on gagnait son pain.
Je vous surprendrai, peut-être, en vous disant que Jean-Louis ne se fit pas trop tirer l’oreille. Son expérience passée lui avait-elle fait prendre les choses sous un jour nouveau ; ou bien, la Providence, qui veille sur les plus petits, lui avait-elle soufflé au cœur un peu de courage ? Je crois qu’il y avait des deux. Dans tous les cas, Jean-Louis en avait gagné beaucoup ; et il faut lui tenir note de ce bon point, puisque nous ne lui avons pas ménagé les mauvais.
Lorsque la moisson fut engrangée et les pommes de terre mises en cave, on put se reposer un peu. Il était temps. Jean-Louis commençait à faiblir. La récolte des pommes de terre, surtout, l’avait désenchanté. Il faut dire que c’est un travail ennuyeux, surtout pour celui qui n’y est pas habitué ; et beaucoup de mes petits lecteurs comprendront que Jean-Louis se soit un peu relâché.
L’hiver venu, notre héros fut adjoint à l’aîné des garçons dont la tâche était de soigner les bestiaux. Ce n’est pas un métier difficile.
Eh ! bien, croiriez-vous que Jean-Louis ne fut pas du tout content, qu’au contraire, il se trouva le plus malheureux des hommes ? C’est pourtant vrai. Mais, il faut s’expliquer : Jean-Louis avait peur des chevaux, une peur invincible. Quand il lui fallait pénétrer près de la crèche, pour porter le foin, l’avoine ou l’eau, il tremblait de tous ses membres et se croyait sur le point de mourir. Il avait tort, me direz-vous : les chevaux n’ont pas pour habitude d’avaler les enfants. D’un autre côté, si vous songez que Jean-Louis, à l’âge de quatre ans, avait été saisi entre les puissantes mâchoires d’un étalon et rejeté violemment à vingt pieds plus loin ; que, dans sa chute, il avait été très maltraité et qu’il en avait eu pour près d’un mois à garder le lit ; vous comprendrez combien son imagination avait dû être frappée, et comment la peur pouvait encore durer. Il ne faut pas encourager la poltronnerie ; mais il ne faut non plus, parce qu’on a les nerfs solides, se moquer de ceux que leur constitution plus faible, ou les suites d’un accident rendent moins hardis.
Donc Jean-Louis avait peur. Il y avait surtout un grand cheval blanc qui lui causait des transes mortelles. Les animaux ont plus d’esprit qu’on ne le pense. Or, ce cheval blanc avait deviné les craintes de Jean-Louis, et chaque fois que l’enfant s’approchait pour le soigner ou le bouchonner, il couchait l’oreille, frappait du pied et geignait d’une manière qui paraissait terrible. Quand il fallait surtout lui mettre la bride, c’était toute une cérémonie.
Jean-Louis en dépérissait. Aussi, lorsque le printemps fut revenu, était-il tout découragé.
Il eut l’idée de s’enfuir ; mais une bonne pensée lui vint : il demanda son congé qui lui fut accordé, non sans quelques difficultés. Car le fermier trouvait, avec raison, qu’ayant nourri et logé Jean-Louis à ne faire presque rien pendant la morte-saison, il était juste qu’il profitât de ses services à l’heure du travail. Cependant la bonne fermière intervint encore, et, un beau matin d’avril, Jean-Louis put partir avec un sac rempli de vivres et cinq beaux écus tout neufs cousus dans la doublure de son paletot.
Il y a des gens qui ont fait le tour du monde avec beaucoup moins.
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