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Chapitre 4

Il n’y avait pas moyen de rester sur ce trottoir ; il fallait aviser à faire quelque chose. Jean-Louis songea alors qu’il lui restait trois écus dans la doublure de sa blouse ; c’était toujours de quoi l’empêcher de mourir de faim en attendant qu’il pût se créer une occupation. Il porta la main à l’endroit où était caché son petit trésor, mais l’argent avait disparu. Jean-Louis eut une sueur froide et faillit s’évanouir. Il palpa son vêtement sur tous les sens ; il n’y avait plus rien. Il se mit à marcher au hasard et d’un air égaré : de fait, la tête commençait à lui battre un peu et sa gorge se serrait d’une manière inquiétante.

À un coin de rue, il se rencontra avec une troupe de gamins qui sortaient de l’école. Or, les enfants qui sortent de leur classe sont toujours très pressés ; et comme Jean-Louis, absorbé par son chagrin, ne regardait pas trop devant lui, il s’en suivit un choc assez violent dans lequel l’avantage resta au nombre, et le rêveur fut culbuté sans façon en dehors du trottoir.

Accident heureux cependant, et voici pourquoi. Comme Jean-Louis tombait, un des pans de sa blouse frappa sur une pierre, qui rendit un son métallique auquel il était impossible de se méprendre. Ce n’était certainement pas la pierre qui résonnait ainsi – à moins que Jean-Louis ne fût tombé précisément sur la pierre philosophale – il fallait donc qu’il y eût autre chose. Jean-Louis retourna encore et examina sa blouse, et, dans un petit coin de la doublure, tout au fond, il découvrit un de ses précieux écus.

Ce n’était pas grand-chose, mais, en somme c’était la vie, pour le moment. Cette découverte le rendit tout joyeux, et il remercia Dieu, du fond de son cœur. C’était bien.

Car il faut le remarquer mes petits amis, nous ne voyons pas toujours clairement le bras de Dieu qui nous protège et nous soutient ; mais si nous voulions réfléchir à une foule de petites circonstances insignifiantes en apparence, qui accompagnent nos douleurs comme nos joies, nous verrions, presqu’à chaque pas, que nous devrions bénir et remercier lorsque nous sommes sur le point de nous plaindre et de blasphémer. Nous décidons de suite, avec notre esprit borné, et c’est ce qui nous fait faire et dire tant de choses que nous sommes, par la suite, obligés de regretter.

Jean-Louis avait souffert, et la souffrance, même chez les enfants, fait réfléchir et songer. C’est pourquoi il comprit que, malgré les fautes qu’il avait commises, la Providence avait encore les yeux sur lui. Il s’était déchiré une main dans sa chute ; il fut presque heureux.

— Dieu, se dit-il, me fait gagner l’aumône qu’il m’envoie, c’est pour me faire comprendre qu’on n’a rien sans peine. Je ne l’oublierai pas.

Vous trouverez peut-être cette réflexion un peu profonde pour un enfant ; mais rappelez-vous que Jean-Louis, depuis bientôt un an qu’il a quitté la maison paternelle, a mené une vie assez dure pour lui ouvrir l’esprit.

Il reprit sa route, au hasard, mais avec une confiance dont il ne se rendait pas compte. Après vingt minutes de marche, environ, il arriva sur une vaste place où il vit un grand nombre de petites boutiques remplies de fruits, de légumes et de fleurs, puis, tout auprès, un grand bâtiment où allait et venait une foule affairée. Presque chaque personne portait un panier au bras, ou se faisait précéder par un petit garçon portant sur sa tête une grande corbeille en osier.

Jean-Louis comprit que c’était un marché. Il s’avança vers l’échoppe d’une vieille femme et acheta des gâteaux et des fruits pour son dîner, car la faim commençait à le presser. Puis, quand il fut bien rassasié, il demanda s’il n’y avait pas quelque chose qu’il pût faire pour gagner sa vie. La vieille regrattière, qui avait un bon cœur, lui conseilla de s’acheter un panier et de faire comme les autres petits garçons qu’il voyait précéder les gens et porter leurs achats. On n’y gagnait pas beaucoup, mais on s’empêchait de mourir de faim. C’est du moins ce que Jean-Louis comprit du discours assez long que lui adressa la vieille ; car, malgré ses voyages, il n’entendait pas beaucoup la langue anglaise, et il en savait juste assez pour dire qu’il ne l’ignorait pas tout à fait.

Quoi qu’il en soit, la proposition de la regrattière lui sembla très acceptable ; mais, ici, il se présentait une objection : Jean-Louis avait dépensé quinze sous pour son dîner et il ne lui restait, en conséquence, que quarante-cinq sous ; ce n’était pas assez pour payer un panier. Notre héros, toutefois, ne se découragea pas si vite. Il parcourut tous les étalages des environs ; les paniers les moins chers coûtaient trois chelins. Après bien des recherches, cependant, il finit par découvrir une corbeille de seconde main, que le marchand lui abandonnait au prix de deux chelins, sans vouloir en rabattre d’un seul sou. Il manquait donc à Jean-Louis trois sous pour parfaire cette somme.

Il alla exposer sa situation à la regrattière.

— As-tu bien réellement le dessein de travailler ? lui dit-elle.

— Certainement, je veux gagner ma vie, et assez d’argent pour retourner dans mon pays.

— Eh bien ! je vais faire pour toi, mon garçon, ce que je ne ferais pour personne au monde : je vais te prêter trois sous. Seulement il faudra me les rendre sur le premier argent que tu toucheras.

— Je vous le promets, sur ma parole : je n’ai jamais menti !

Et Jean-Louis, en disant cela, avait un petit air de fierté qui convainquit la bonne femme.

L’enfant prit les trois sous et courut acheter sa corbeille, puis il alla se placer à un coin du marché pour attendre les pratiques.

Il se tint là pendant une bonne demi-heure, regardant avidement la foule qui passait près de lui ; mais personne ne semblait songer à réclamer ses services. À la fin, et comme il allait se désespérer, un monsieur à gilet blanc lui frappa sur l’épaule et lui fit signe de le suivre. Jean-Louis ne se fit pas prier.

Au bout de vingt minutes, ils avaient fait tous deux plusieurs fois le tour du marché et la corbeille était chargée par-dessus bords. Avec cela, il fallut trotter jusqu’à l’extrémité de la ville. Un autre garçon aurait plié sous le faix ; mais Jean-Louis était robuste et endurci à la peine : il ne faillit point et rendit sa charge à bon port. Pour cela il reçut douze sous et la promesse d’avoir encore de l’emploi.

Il se remit donc tout joyeux en chemin pour revenir au marché ; mais il ne connaissait pas les rues de la ville, il s’égara plusieurs fois, et lorsqu’il parvint à se retrouver, son absence avait déjà duré plus d’une heure. La première chose qu’il fit fut d’aller s’acquitter envers la vieille regrattière, puis il se remit à son poste. Le soir, à six heures, quand le marché se ferma, Jean-Louis avait trente-six sous bien comptés. C’était un assez joli résultat ; mais il s’agissait de vivre et de trouver un gîte. Ici encore, Jean-Louis fut heureux d’accepter les bons offices de la regrattière, qui lui offrit un petit coin dans sa maison moyennant six sous par nuit. Quant aux repas, Jean-Louis les prenait à l’heure qu’il voulait, et là où il se trouvait.

Cependant, le marché ne se tenait véritablement que trois jours par semaine ; les autres jours étaient du chômage ou à peu près. Notre héros voulut se créer une occupation pour ce temps de repos. Il désirait gagner, et gagner le plus possible. Il s’acheta deux brosses et une boîte de cirage pour les souliers, puis les jours où il n’y avait pas de marché, il se plaçait à la porte d’un hôtel et offrait ses services pour cirer les bottes et les souliers des passants. C’est un métier qui n’a pas l’air de grand-chose, mais qui rapporte encore assez.

Jean-Louis vécut ainsi pendant deux mois, et, au commencement d’octobre, il avait amassé quinze piastres. Ce fut alors qu’il songea à mettre à exécution le dessein qu’il avait formé de retourner chez son père.

Un matin, il se rendit donc à la gare du chemin de fer pour se renseigner sur la route qu’il avait à suivre et sur le prix du passage. On lui donnait, moyennant cinq piastres, un demi-billet pour Québec ; de là, il pouvait facilement trouver des goélettes pour se rendre jusque chez lui.

Le train partait à six heures du soir. Jean-Louis revint tout joyeux chez la regrattière. En chemin il rencontra un petit garçon de sa connaissance à qui il raconta son affaire ; car les enfants sont généralement communicatifs, et, pour Jean-Louis le fait d’entreprendre un voyage en chemin de fer jusqu’à Québec était une chose importante et qui le posait.

Mais pendant qu’il causait avec son petit camarade, il n’avait pas remarqué un étranger, assez bien mis, qui les avait croisés plusieurs fois en se promenant, et qui semblait prendre beaucoup d’intérêt à leur conversation.

Jean-Louis revint chez la regrattière, et après dîner, il lui fit ses adieux. On pleura de part et d’autre ; car la bonne femme s’était attachée à Jean-Louis, qui, de son côté, était pénétré de reconnaissance.

À quatre heures, notre héros était déjà rendu à la gare, dans la crainte de manquer son passage. On l’informe que le bureau des billets ne s’ouvrait qu’à cinq heures et demie. Il déposa sa petite malle dans un endroit sûr, et se mit à arpenter les environs, pour passer le temps. Il se promenait depuis un quart d’heure environ, lorsque l’étranger que nous avons vu tout à l’heure vint l’accoster.

— Tu pars pour voyage, mon petit ami ? lui dit-il, en bon français.

— Oui, Monsieur, je vais à Québec.

— Ah ! je m’en doutais. Aussi bien, je suis certain que tu t’en vas avec de l’argent américain ?

— Je ne sais pas, dit Jean-Louis.

Le fait est qu’il n’avait jamais remarqué qu’il y eût une différence entre le papier-monnaie des États-Unis et celui du Canada.

— Pauvre enfant ! reprit l’étranger, d’un ton triste, j’en étais sûr. Vois-tu, mon garçon, je suis changeur de mon métier, et je sais que souvent les gens partent d’ici pour aller au Canada, sans se douter que, là-bas, leur argent ne vaudra plus rien. Combien as-tu sur toi ?

— Quinze piastres, dit Jean-Louis, qui commençait à croire que l’étranger le sauvait d’un mauvais pas.

— Donne, mon enfant, reprit ce dernier, je vais te changer cela en billets canadiens. Et dire, ajouta-t-il, en prenant les trois billets de cinq piastres que l’enfant lui tendait naïvement, et dire que, sans moi, tu n’aurais pas même pu acheter ton passage, car on ne prend que de l’argent canadien, des voyageurs en destination du Canada.

Il mit les quinze piastres dans son gousset, puis, ouvrant un large portefeuille, il en tira quatre billets de banque de quatre piastres chacun, qu’il remit à Jean-Louis.

— Voilà, mon garçon, dit-il ; aujourd’hui le change est en ta faveur, et je te donne seize piastres pour quinze ; tu vois que je suis honorable. Si quelqu’un de tes compatriotes a besoin de faire changer son argent, recommande-moi ; je m’appelle Smith Jones, et je tiens mon bureau à deux pas d’ici.

Là-dessus, Smith Jones s’éclipsa, laissant Jean-Louis tout enchanté du bon marché qu’il venait de conclure.

Enfin l’heure de l’ouverture du guichet arriva. Jean-Louis fit queue avec les autres, et lorsque son tour fut venu, il présenta deux billets de banque de quatre piastres et demanda son demi-billet pour Québec.

À sa grande surprise, il vit le commis repousser les deux billets en disant qu’ils étaient faux. Jean-Louis offrit les deux autres, qui eurent le même sort. Il voulut entrer en explication ; mais, dans les gares, on n’a pas le temps de jaser, le commis lui fit signe de s’éloigner et continua sa besogne.

Voilà donc le pauvre enfant atterré sous ce nouveau coup. Il se doutait bien qu’il avait été exploité par un habile escroc, et, cependant, il ne pouvait pas se persuader que son argent ne fût pas bon. Mais, que faire ? Recommencer à travailler pour réparer cette perte ? La saison était trop avancée, il n’y fallait pas songer. D’ailleurs, Jean-Louis commençait à avoir sérieusement le mal du pays ; il voulait à tout prix revoir sa famille.

Aux États-Unis, on n’entre dans les wagons qu’après avoir montré son billet de passage. Jean-Louis guetta le moment où personne ne l’observait ; puis, avisant un monsieur très corpulent, il se faufila à ses côtés et monta dans un wagon. Un quart d’heure après, le convoi se mettait en marche.

Tout alla bien pour la première demi-heure ; mais lorsque le conducteur fit sa ronde pour recueillir les billets, la situation se tendit de nouveau. Jean-Louis offrit derechef son argent, mais le conducteur lui répéta que ces billets ne valaient rien ; qu’au contraire, ils exposaient le porteur à être arrêté et mis en prison. Jean-Louis ne savait plus que faire ; il se mit à pleurer et raconta en deux mots son histoire ; puis, en dernier ressort, il offrit sa petite malle pour payer son passage. Le conducteur, qui n’était pas un méchant homme, ne s’emporta point, mais lui fit comprendre qu’il ne pouvait ni accepter la malle, ni le voiturer pour rien. Au contraire, son devoir était de le remettre entre les mains des autorités à la station voisine.

C’était une chose sérieuse. Car, vous n’ignorez pas qu’il y a des lois très sévères à ce sujet, et qu’une personne qui tente de passer sur un convoi ou sur un bateau à vapeur sans payer son passage, est arrêtée et condamnée à une forte amende, ou, à défaut de paiement, à un emprisonnement assez long.

Heureusement, ici encore, la Providence vint au secours de Jean-Louis. Le même gros monsieur derrière lequel il s’était dissimulé pour entrer dans les chars, se trouvait assis en arrière de lui. Il avait entendu toute la conversation.

— Combien cet enfant vous doit-il ? demanda-t-il au conducteur.

— Cinq piastres, plus dix pour cent d’amende, ce qui fait, en tout, cinq piastres et demie.

— Voici ce que vous demandez.

Et il tendit l’argent au conducteur, qui s’éloigna satisfait.

Jean-Louis n’en pouvait croire ses oreilles. Mais ce ne fut pas tout. Le monsieur le fit asseoir près de lui et lui fit raconter en détail toute l’histoire que nous connaissons. Jean-Louis ne cacha rien et pleura beaucoup. Le voyageur lui fit une remontrance paternelle ; puis, après l’avoir engagé à persister dans ses bonnes résolutions, il se leva, et fit le tour du wagon en sollicitant les offrandes charitables pour le pauvre petit. Il recueillit vingt piastres et força Jean-Louis à les accepter.

— Que cela te serve, dit-il, de leçon et d’encouragement. Quand tu seras rendu chez toi, demande bien pardon à tes parents. Tu ne comprends pas maintenant, mais tu sauras, plus tard, toute la peine que tu leur as causée.

Jean-Louis avait le cœur tout gonflé, il sanglota longtemps ; puis, comme il arrive à tous les enfants, dans leurs plus grands chagrins, il finit par s’endormir, en rêvant à la maison paternelle.

Il ne me reste plus que bien peu de chose à ajouter.

Le lendemain matin, Jean-Louis était rendu à Québec, après avoir pris congé de son généreux bienfaiteur, et, trois jours après, il débarquait dans une anse, à trois milles en amont de la maison de son père.

Le cœur lui battait bien fort, et quoiqu’il fît assez froid, il attendit jusqu’au soir pour se présenter chez ses parents. À sept heures, il frappait timidement à la porte de la maison paternelle. Ce fut le père qui vint lui ouvrir. Il avait beaucoup vieilli pendant cette année d’absence, mais Jean-Louis le reconnut de suite et se jeta en pleurant dans ses bras sans pouvoir dire une seule parole.

Après les premiers épanchements, Jean-Louis s’inquiéta de ne pas voir sa mère.

— Est-ce qu’elle est absente ? dit-il.

— Hélas ! mon pauvre enfant, oui, elle est absente, et pour longtemps ; nous irons la voir demain ; il y a huit jours aujourd’hui que nous l’avons mise au cimetière.

Et le pauvre homme, en disant ces mots, essuya deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées.

— Tu as bien fait de revenir, petit, ajouta-t-il, cela va me consoler un peu.

Il ne fit pas un seul reproche à l’enfant égaré ; mais Jean-Louis, formé par le malheur, comprit tout ce qu’il y avait de grand dans ce simple silence.

— Oh ! papa, dit-il en se jetant dans les bras de son père, je ne te ferai plus de chagrin, je te le promets, et tu seras content de moi.

Aujourd’hui Jean-Louis exerce le métier de charron. Il n’est pas riche, mais il vit heureux avec sa petite famille. Le travail ne manque pas ; le cœur non plus. Jean-Louis a tenu sa parole ; il n’a plus fait de peine à son père, et, dans la paroisse, on le cite comme un modèle.

Allez chez lui, à la veillée, ou le dimanche après-midi, et il vous racontera son histoire bien mieux que je n’ai pu le faire.

Chaque fois qu’il parle de sa jeunesse, il ne manque jamais d’ajouter :

— Je ne mérite pas mon bonheur ; mais la Providence est bonne, et, quand nous pleurons nos fautes, on dirait qu’elle a encore plus de chagrin que nous-mêmes, et qu’elle prend plaisir à sécher nos larmes par de nouveaux bienfaits.

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