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Chapitre 1 Un vieux

Xavier Patenaude, sa lanterne à la main, rentra à pas hâtifs dans sa chambre, puis, s’approchant du lit, il poussa sa femme en lui soufflant à voix basse :
— Allons ! Mélie, lève-toi. Ça y est, le père a passé.

Du coup, la femme se dressa, et sur ses traits durs, encore tout bouffis de sommeil, son mari crut voir comme une flamme de joie.

— Le père…

— Oui, que j’te dis, le père a passé… Viens voir, si tu veux.

D’un bond, Mélie fut levée, puis elle suivit son homme jusque dans la pièce à côté, qui était la chambre de compagnie.

En effet Xavier avait dit vrai, et le vieux père Patenaude, qui allait atteindre ses quatre-vingt-deux ans à Pâques, était bien cette fois trépassé. Le vieillard était allongé, déjà rigide, sur le grand lit de merisier rouge qui occupait presque la moitié de la pièce, et sa face apaisée, aux yeux mi-clos, témoignait de la mort habituellement douce des vieux, dont la vie prend fuite dans un petit souffle.

Xavier promena la lumière falote de la lanterne sur le visage de son père, puis il dit à sa femme :

— J’venais d’mettre une bûche dans le poêle, et j’m’en allais faire mon « train » quand j’ai pensé à venir voir pour le père. Le pauv’vieux a dû passer sur les minuit. J’vas soigner les animaux, et toi, pendant c’temps-là, tu prépareras tout ce qu’il faut.

Mélie approuvait de la tête, ses yeux obstinément fixés sur la figure du mort.

— Et puis, continua Xavier, c’est demain le jour de Noël, sans compter que nous allons avoir de la visite, ce soir, pour veiller le vieux père. Il en faudra des choses, pour faire réveillonner tout ce monde-là. C’est une grosse dépense, mais comme on dit, on ne meurt qu’une fois.

Mélie approuvait toujours sans dire mot. Elle rabattit le drap sur la tête du mort, puis tous deux, à pas menus, ils passèrent dans la cuisine, où l’horloge venait de sonner cinq heures.

— C’est ben vrai, dit la femme, on ne meurt qu’une fois. Tout de même, comme tu dis, en v’là de la dépense.

Xavier venait d’ouvrir la porte. Au dehors apparaissait la nuit encore toute braisillante d’étoiles. Bientôt il disparut, se dirigeant vers les bâtiments, où déjà de sourds meuglements se faisaient entendre.

L’habitation des Patenaude faisait face au Grand Rang, près de Sainte-Madeleine, et leur terre était l’une des plus considérables et des mieux tenues de la paroisse. Il faut dire aussi que, de père en fils, les Patenaude n’avaient jamais boudé devant l’ouvrage, et que même la Mélie, comme on l’appelait communément aux environs, était aussi souvent aux champs que son homme, donnant l’exemple de l’âpreté au gain, avec le seul souci de faire de son unique enfant, sa fille Catherine, le plus beau parti de Sainte-Madeleine.

Restée seule après le départ de Xavier, Mélie – une brune commère toute en boule, et aux yeux perçants de furet – ne fut pas lente à la besogne. Ah ! ce qu’elle l’avait désiré, depuis longtemps, ce moment où l’on viendrait lui annoncer la mort du vieux. Quand on pense que, depuis dix-sept ans déjà qu’il s’était « donné » à rente à son mari, il s’obstinait à vivre en dépit du bon sens, et à se prélasser dans la plus belle chambre de la maison, la fameuse « chambre de compagnie », avec son lit monumental et ses belles catalognes toutes neuves.

Et avec ça, toutes sortes de manigances de notaire fourrées dans le contrat. Tout le tra-la-la : la vache qui ne meurt pas, le cochon « raisonnable », et jusqu’à la cruche de jamaïque de rigueur. Même, depuis ces trois longs jours où il s’était couché pour mourir, n’en ayant pas, disait-il, pour deux heures, il avait encore trouvé moyen de durer jusqu’à ce matin-là. À tout instant, on entrait le voir, s’attendant à le trouver passé, et toujours la vie, ridiculement tenace, s’acharnait sur ce vieux corps. Non, vrai, on n’en bâtissait plus de cette trempe. Heureusement que, cette fois, c’était fini.

Et tout en monologuant de la sorte, la Mélie vaquait rapidement à ses soins de ménage, ayant hâte de se mettre à sa grande tâche annuelle du temps des Fêtes, ses « beignes », qu’elle savait du reste confectionner à miracle.

Sur ces entrefaites, le jour, peu à peu, avait lui, annonçant une radieuse matinée d’hiver, et, dans la lumière étincelante, au loin, le mont Saint-Hilaire se dressait comme un énorme bloc de granit bleu, aux arêtes nettement tranchées. Cette année-là, des pluies diluviennes, survenues vers la mi-décembre, avaient fait disparaître toutes traces de neige ; puis, le gel ayant suivi tout aussitôt, l’air était resté d’une fluidité admirable, où se dessinaient les moindres détails du paysage.

Sitôt son « train » fini, Xavier était parti pour annoncer aux voisins la nouvelle de la mort du père. Cela fait, il rentra atteler son vieux cheval César, ayant décidé de pousser jusqu’à Saint-Hyacinthe pour y faire ses achats de Noël.

La maison, maintenant, ne désemplissait plus, et ce fut, jusqu’au soir, un défilé ininterrompu des gens de la paroisse, venant rendre une dernière visite au père Pierre. En entrant, chacun allait s’agenouiller dans la chambre de compagnie, où le « vieux » était exposé, vêtu de ses beaux habits d’étoffe du dimanche, et juché là-haut, sur le lit monumental, comme sur un catafalque. De chaque côté du cadavre brûlaient deux cierges bénits, dans de grands flambeaux de cuivre doré.

En sortant de là, les visiteurs faisaient bande à part, les femmes restant à causer dans la salle d’entrée, les hommes passant plus loin dans la cuisine pour y fumer la pipe. À la brunante, Xavier revint de la ville, apportant le petit whisky blanc si cher à nos bons « habitants », et de son côté Mélie alla chercher pour ces dames deux flacons de liqueur de cerises. Dans un coin de la salle, en permanences, s’étageaient des pyramides de beignes, où chacun se servait à volonté.

Dans la cuisine, le diapason des voix s’était élevé, et les conversations, inévitablement, tournaient à la politique. La fumée des pipes devenait suffocante, et déjà, à plusieurs reprises, on avait été forcé d’ouvrir la porte pour se donner un peu d’air respirable.

Au dehors, le froid se faisait plus vif, et la nuit de Noël venait rapidement, apparaissant, comme celle de la veille, toute diamantée d’étoiles resplendissantes.

À dix heures, tout le Grand Rang était chez Xavier, et cela par familles entières se rendant à Sainte-Madeleine pour la messe de minuit, et entrant en passant voir le père.

Peu après, il y eut une accalmie dans le nombre des visiteurs. On récita encore un chapelet près des corps, puis Mélie, voyant qu’il ne venait plus personne, tira la porte de la chambre mortuaire, et le vieux fut laissé seul, avec de nouveaux cierges rallumés pour sa nuit de Noël. Il en passerait encore une autre chez son fils, puis, le lendemain, on devait le porter au cimetière.

Vers les onze heures, l’un des cavaliers de Catherine, qui était allé voir aux chevaux, attachés çà et là devant la maison, rentra précipitamment en criant :

— Les clairons !…

À l’instant, chacun fut dehors, les yeux levés vers le firmament où miroitait, dans le bleu profond de la nuit, une splendide aurore boréale. Les habitants de l’endroit appelaient cela les « clairons », vieille expression pittoresque qu’ils devaient tenir d’un Acadien ayant résidé autrefois dans la paroisse.

On s’extasia, et le père Jean Belhumeur, ami intime du défunt, affirma que c’étaient là les âmes des élus qui accouraient célébrer la Noël. Les « clairons » grandissaient à vue d’œil, couvrant tout le ciel jusqu’au zénith, et c’était là-haut tout un fourmillement de lueurs vertes, jaunes, ou rouges, se poursuivant et folâtrant sans relâche. Parfois, encore, on eût dit que la voûte céleste se couvrait d’un immense voile de soie rose, aux mille cassures lumineuses ; puis tout cela disparaissait, ou plutôt se déchirait subitement avec un petit claquement sec qui vibrait d’un horizon à l’autre.

— C’est pas tout ça, fit quelqu’un, mais on n’a que l’temps de filer pour la messe.

En effet, il allait être bientôt minuit, sans compter qu’on avait bien un bout de route de deux milles avant d’être rendu à l’église.

— C’pauv’père Pierre, dit un autre, c’est ben la première fois qu’il aura manqué sa messe de minuit.

On se bousculait, chacun désentravant son cheval et disposant les peaux de carriole dans sa voiture.

— Tiens ! qu’est-ce qu’il leur prend donc comme ça dans la maison ? s’écrièrent plusieurs à la fois, en avançant de quelques pas, attirés vers quelque chose d’inaccoutumé qui se passait à l’intérieur.

Des ombres couraient çà et là, derrière les vitres comme effarées. Puis, de grands cris, la porte s’ouvrant en coup de vent, et la Mélie se précipita, déboula plutôt dans les bras des arrivants, battant l’air de ses bras, et n’ayant que la force de balbutier :

— Le père !… Mon Dieu !… le père Pierre !…

De tous côtés, on accourait. Mais, sur le seuil, chacun resta bien vite cloué à sa place. Dans la salle d’entrée, le père Pierre – oui, le mort, le père Pierre en personne – venait d’apparaître, ayant grand air dans ses vêtements du dimanche, le teint frais, reposé, que dis-je ! presque vermeil, se dirigeant vers la cuisine, où, dans l’entrebâillement de la porte, se tenait Xavier, positivement médusé, et l’œil tout rond d’épouvante. Dans un coin, quelques femmes s’écrasaient, pressées les unes contre les autres. Ce fut bien pis encore quand on entendit le revenant qui, s’adressant à son fils, lui disait d’un joli timbre autoritaire :

— Eh ben ! Xavier, quoi qu’tu fais donc, que t’attelles pas César, pour la messe.

Grand Saint-Jean ! Il parlait même d’atteler César. Ah, ouiche ! on y pensait bien, à César, en ce moment.

Ce n’est pas tout. Avisant les beignes sur la table, le vieux, se rappelant sans doute qu’il n’avait pas mangé depuis longtemps, en grignota deux ou trois, tout en lampant avec une évidente satisfaction un brin de whisky resté au fond d’un verre.

Ce fut Mélie qui résuma la situation et amena une détente, en marmottant rageusement :

— Eh ben ! vous avez qu’à voir !…

Que s’était-il passé ? C’est bien simple. Le vieux avait eu une syncope, avec tous les symptômes de mort apparente, et alors qu’on le croyait bien fini il ne faisait qu’emmagasiner de nouveaux trésors de vie, pour pouvoir durer encore plus longtemps.

Il le prouva bien, du reste, car il ne mourut que l’été suivant, aux framboises, d’un effort contracté en aidant Xavier à rentrer ses foins, alors que, bizarrerie des choses d’ici-bas ! Mélie était emportée dès la fin du même hiver par une attaque de pneumonie aiguë.

Ah ! non, vrai, on n’en bâtissait plus de cette trempe.

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