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Et c’est alors que, toutes ses résolutions croulant l’une après l’autre, une pensée commença de germer dans sa tête, et finit par l’envahir tout entier. Puisque la société ne voulait pas de lui, il déclarerait la guerre à la société. Voleur il s’était fait, voleur il redeviendrait, et cette fois, avec l’adresse qu’il saurait y mettre, jamais on ne le repincerait.
Dans un village situé à quelque trente ou quarante milles de Montréal, Jean se rappelait avoir déjà séjourné deux semaines en villégiature, alors qu’il était au collège, et s’être lié d’amitié avec l’un des commis du bureau d’enregistrement. Plusieurs détails de la routine de ce bureau lui étaient devenus familiers. Il se souvint que, la nuit, personne ne restait là, et que la maison la plus rapprochée était une auberge distante d’au moins un demi-arpent. Il était entré dans la voûte de sûreté et il savait, pour l’avoir entendu dire, que les portes n’offriraient aucune résistance sérieuse à une effraction bien conduite. Enfin, il se rappelait que les recettes de chaque jour étaient déposées en un certain coin de cette voûte, et que le chiffre en était surtout élevé chaque samedi. Évidemment, si les choses étaient toujours dans le même état, un homme résolu ne pouvait avoir là que beau jeu ; et comme le bureau restait fermé le dimanche, Jean décida, afin qu’il pût s’écouler plus de temps avant la découverte du vol, de tenter le coup un samedi, et si possible, dès le samedi suivant, qui cette année-là tombait précisément la veille de Noël.
Ce fut dans ces dispositions qu’une lettre lui parvint venant de son père, et écrite déjà depuis longtemps. Adressée à son frère Félix, cette lettre était allée de place en place, et enfin avait fini par lui être remise dans le bouge où il logeait. En quelques mots d’une grosse écriture tremblée, que Jean eut bien de la peine à déchiffrer, son père lui faisait dire qu’il avait fait prendre pour lui des renseignements auprès du curé d’une paroisse du Manitoba, dans une partie reculée de cette province, et qu’il lui fournirait au besoin les moyens de s’établir sur une petite terre.
Jean eut dans les yeux, à la lecture de cette lettre, l’expression d’amère incrédulité de tous les malheureux à qui la branche de salut, à une période critique de leur vie, est tendue trop tard. Surtout, en son cœur ulcéré, persistait un sentiment de vengeance contre son frère Félix, contre celui qu’il accusait de l’avoir, par son mépris, rejeté à la boue, quand une simple poignée de main aurait pu le faire remonter à la lumière. Ah ! il avait voulu, cet homme posé dont tous les journaux parlaient comme destiné à un grand avenir, faire le geste infâme qui le bannissait à jamais, lui Jean, parmi les criminels. Eh bien ! on verrait.