‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 13 sur 57 · XII

XII

Déjà la lampe d'or au plafond suspendue Pâlit de ses rayons l'indécise clarté. La pendule sonore a par deux fois tinté. Blanche et silencieuse ainsi qu'une statue, N'est-ce pas, sur ce lit, une enfant étendue Qui s'endort dans sa fleur ou meurt dans sa beauté?

C'est Rosette. Jamais ce beau corps qui sommeille N'a d'un plus pur contour dessiné sa blancheur. Ses yeux ont oublié leurs larmes de la veille; Son sourire trahit le rêve de son coeur. Pourtant, à son chevet, son amant qui la veille Semble chercher un souffle à travers sa pâleur.

Il écoute. On dirait parfois qu'elle soupire Comme un enfant qui dort après avoir pleuré; Sa lèvre pâlissante, à son rêve adoré, Semble vouloir s'ouvrir pour conter son martyre; D'autres fois, au contraire, il croit voir un sourire Éclairer en passant son front décoloré.

Mais non, c'était un songe, elle n'a pas bougé. Son front est resté pâle, et sa lèvre entr'ouverte Sous les rayons mourants n'a pas même tremblé. Rien! Pas même un soupir dans la chambre déserte! O sombre et lente nuit! O funèbre clarté! Rien! Rien que le silence et l'immobilité.

N'osant plus l'appeler, il prend sa main inerte: Cette main est glacée et retombe aussitôt. Alors, sans qu'une larme à ses yeux soit montée, Il pousse un long cri sourd d'une voix étouffée, Et, sur ce même lit où Rosette est couchée, Une dernière fois, sans prononcer un mot, Serrant entre ses bras cette fille adorée, Dans un dernier baiser jette un dernier sanglot. Déjà de ce beau corps l'âme était envolée; Il ne pressa sur lui qu'une ombre inanimée.... Sa main fut sans étreinte et sa voix sans écho.

Lors, prenant dans ses bras sa maîtresse expirée, Comme elle avait tenu sa main gauche fermée, Un papier, qu'il n'avait pas encore aperçu, En tomba tout froissé. L'ouvrant alors, il lut Le billet que voici, de la main de Rosine: _«Ce soir, aux Italiens, la chanteuse est divine. Nouveau duo d'amour; qui viendra l'entendra. La seconde baignoire est à gauche;--c'est là.»_ Alors il comprit tout; et sa tête penchée Demeura jusqu'au jour dans ses deux mains cachée. Sa mère, le matin, ne l'eût pas reconnu.

Il est parti depuis et nul ne l'a revu.

Rosine aime le monde et le cherche sans cesse; Elle souffre, dit-on, d'une étrange tristesse, Et cherche dans le bruit un oubli mensonger.

Qui de nous, ici-bas, peut sonder son mystère? Quand le vent du destin a passé sur la terre, Nul n'a compté les fleurs qu'il en put arracher.

1862.

LÉONE

--CONTE AUX JEUNES FILLES--