IV
Mes chères lectrices, j'hésite A continuer mon chemin; Si vous ne me tendez la main, Je n'irai jamais assez vite.
Jugez un peu de mon ennui: Je veux peindre une belle nuit Et je ne sais comment la rendre, Car c'est un sujet bien usé Dont tant d'auteurs ont abusé Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.
Certes, si j'étais écrivain, Je ne chercherais pas en vain; La chose serait bientôt faite. Je prendrais le premier poëte Qui me tomberait sous la main Et je vous parlerais des voiles De la nuit, et puis des étoiles, Et puis du lac aux flots d'argent Où se mire Phébé la blonde Qui se penche vers l'eau profonde, Et puis des bois, et puis du vent; Du rossignol dans la vallée, De la vieille tour isolée, Des étoiles d'or ou de feu, De l'herbe verte, du ciel bleu, Des bouleaux que la lune argenté Et surtout, chose très-urgente! Du poëte à la Lyre d'or, Ame dans l'idéal ravie, Pleurant devant ce beau décor.... Qu'il n'a jamais vu de sa vie.
Car c'est un fait bien constaté Que trois mille auteurs ont chanté Juste la même nuit d'été Sans qu'elle ait jamais existé. Aussi, quel morceau bien traité!
Dans le monde des élégies L'hiver est beaucoup moins gâté; Époque fraîche où les génies, Pour réparer leurs insomnies, Ne perdent pas à rimailler Le temps qu'on doit à l'oreiller. Et le fait est, mesdemoiselles, Que dans notre calendrier Les nuits ne sont pas toujours belles Aux alentours de février. C'est pourquoi je suis fort à plaindre, Car la nuit qu'il me faut dépeindre Se trouve au plein coeur de janvier.
Figurez-vous donc la nuit brune, Un vent très-sec, un ciel très-noir, Dans ce ciel pas la moindre lune: Un horizon à n'y rien voir. Le givre dessèche la terre, La grande route solitaire S'allonge en ruban déroulé. Sur la route déserte et blanche, Légère comme un char ailé, Rapide comme une avalanche, Une berline au grand galop; L'hirondelle qui rase l'eau Va moins gaîment que ma berline Dont le postillon bien payé, C'est-à-dire bien éveillé, Pour se donner meilleure mine, A tous les échos d'alentour Fait claquer son fouet, comme un sourd.
Dans la berline est une fille, Au front tout rose de pudeur, Qu'un flot de fourrure entortille, Mourante d'amour ou de peur. Elle est dans les bras d'un jeune homme. Si vous croyez qu'ils font un somme, C'est que vous connaissez bien mal Le coeur humain en général.
Les baisers volent sur la route! L'amour conduit les voyageurs! Pour la fillette je redoute Autre chose que les voleurs. Les chevaux vont comme le diable! La nuit est noire comme un four! Le voyage a l'air agréable.... Hue! donc, beau postillon d'amour!
Mais je ne sais à quoi je pense D'aller vous raconter cela. S'il en est temps encor: défense De lire ce chapitre-là! C'est une affaire scandaleuse Comme on n'en voit plus à Paris; Vous devez la trouver affreuse, Et je suis bien de votre avis. En vérité, c'est une histoire Pleine d'une atrocité noire.
Pourtant ce fut dans cet état Qu'un beau soir Patrice emporta Son amante Léonita.