II
La Valse a d'étranges ivresses; Je sentais à chaque détour Ses beaux bras aux molles caresses Qui me chargeaient de morbidesses Toutes ruisselantes d'amour. --Elle est blanche, sa chevelure L'éclaire comme un cadre d'or Éclaire une miniature. L'étoile tremblante qui dort Aux cieux où sa clarté s'azure, Brille d'un moins pur diamant Que ne brillait son front charmant Pendant cette nuit de féerie.
Hélas! Tout s'est enfui, pourtant! Mais de ma vision chérie Il me reste la fleur flétrie Qu'elle a perdue en me quittant.
O douceur! ô mélancolie! Adieu, fleur désormais pâlie! L'amour est ce bel oiseau bleu Léger comme un songe frivole, Qui nous caresse, et puis s'envole. En battant des ailes, vers Dieu!
Paris, Novembre 1859.
RENCONTRE
Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour. Et rien que pour la voir aujourd'hui, dans la rue, Le voilà revenu, brûlant, comme à sa vue Il me prit un beau jour.
Mais alors il était doux et plein d'espérance Comme un rayon de lune adorable qui luit, Quand la tempête souffle et que le vent balance Les arbres dans la nuit.
Et je l'avais béni, lui si plein de promesses, Me berçant à son chant....--Beaux rêves enchanteurs!-- Hélas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses Nous coûtent tant de pleurs?
Certes! j'aurais juré de l'avoir oubliée, Elle qui m'a tant fait souffrir quand je l'aimais, Et voilà que ma plaie à peine refermée Saigne plus que jamais!
Passy, Mai 1860.
A MADAME L***
C'est amusant, à deux, de courir dans les bois, Et de rêver le soir au frais des grands ombrages. En parlant à voix basse errer sous les feuillages, N'est-ce pas un bonheur à faire envie aux rois?
Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages, Qui partout ont semblé divins, même aux plus sages. C'est mon avis, et c'est le vôtre aussi, je crois.
On dit même, est-ce vrai? qu'une bonne voiture Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux De celle qui l'occupe, est chose qui s'endure.
Un seul point me surprend: ces mots mystérieux Que le coeur seul entend, que la bouche murmure, Oh! comme on les oublie après un an ou deux!
Passy, Juin 1860
ADIEU, NINON
Depuis longtemps, Trop longtemps, je soupire. Il est grand temps Aujourd'hui de me dire Si vous voulez Jouer avec ma flamme. Parlez, madame, Mais vous me le paierez.
Allons, mon coeur, Et cachez, je vous prie, Cet air moqueur Qui vous rend moins jolie. Quoi! vous osez Rire de mon attente? Riez, méchante, Mais vous me le paierez.
Hélas! pourquoi Faut-il que je vous aime, Fille au coeur froid, Qui n'aimez que vous-même? Vous souriez? Ma peine est bien étrange, Allez, mon ange, Mais vous me le paierez.
Pourquoi tantôt Votre voix si rieuse, Au piano Était-elle rêveuse? Vous le savez, Cela vous rend plus belle. Chantez, cruelle, Mais vous me le paierez.
Mêlant nos pas Dans un même dédale, Quand dans mes bras La Valse vous rend pâle, Vous ne songez, Vous, qu'à votre toilette. Dansez, coquette, Mais vous me le paierez.
Mais quel courroux! Vous aurais-je blessée? Quels yeux moins doux! Quelle moue offensée! Vous vous fâchez? Vous êtes en colère? Boudez, ma chère, Mais vous me le paierez.
Adieu, Ninon. Eh bien! quel est ce geste? Qu'avez-vous donc? Voulez-vous que je reste? Ciel! vous pleurez Votre main me rappelle.... Pleurez, ma belle, Mes maux sont trop payés.
Passy, Août 1860.
DANS LA FORÊT
Bois où l'Automne se courrouce, Et, dans les sentiers gracieux Étend sa rouille sur la mousse! Brises dont la plainte est si douce Qu'elle semble venir des cieux!
Sombres écueils! roches antiques! Vous qui bravez les océans! Vous que les vagues atlantiques Ont, dans leurs fureurs fantastiques, Découpés en profils géants!
Et vous, cieux où l'aube étincelle, A l'heure où la lune s'endort, Dites-moi s'il est, brune ou blonde, Une belle plus belle au monde Que ma maîtresse aux cheveux d'or?
Étretat, Décembre 1860.
MESSAGE
Allez vers elle, fleurs chéries, Allez, et ne trahissez pas Ces mots que dans mes rêveries Ma bouche dit tout bas.
Ne lui dites pas, indiscrètes, Combien de désirs insensés Cachent sous mes regards glacés Leurs flammes inquiètes.
Ne lui dites pas qu'en tous lieux Mon coeur la suit à tire-d'aile, Que les rayons de ses grands yeux Me font frémir près d'elle;
Cachez-lui qu'un mot de sa voix Trouble mon oreille ravie, Et que je donnerais ma vie Pour mourir sous ses lois.
Qu'elle ignore, la grande dame, Que je l'aime au point d'en mourir, Quand ma bouche, étouffant mon âme, Froidement sait mentir;
Lorsque dans sa chambre où, sans cause, Je deviens timide et tremblant, Tous deux, d'un ton indiffèrent, Nous parlons d'autre chose.
Quand elle fait, par ses accents, Sur la scène où chacun l'admire, Haleter la foule en suspens Par son divin sourire,
Dans un coin, pensif, inconnu, Qu'elle ignore, la grande artiste, Combien celui-là seul est triste Qu'un beau rêve a perdu!
Ne lui dites pas que je l'aime, Ni combien il m'en a coûté Pour comprimer mon coeur blessé Qui criait en moi-même!
Ne lui dites pas que je meurs Et que c'est elle qui me tue, N'ayant pas soupçonné mes pleurs Dans mon âme éperdue.
Pourquoi faut-il l'avoir connue, Puisque j'en devais tant souffrir? N'eût-il pas mieux valu mourir Avant de l'avoir vue?
Maudit soit le jour où mes yeux Ont vu ces traits si pleins de charmes, Puisqu'inutiles sont mes voeux Et vaines mes alarmes!
Gardez bien mon triste secret; Si vous lui parliez de ma peine, Qui sait, avec son air de reine, Ce qu'elle en penserait?
Paris, Janvier 1860.
A MA MÈRE
Où sont-ils, mes chagrins d'enfant, Grandes peines vite oubliées, Aux larmes si vite essuyées Que je riais en même temps?
Comme elles sont loin, les soirées Que nous passions en attendant Mon père! O mes heures dorées! Tu disais: «Quand tu seras grand!...»
J'ai grandi. Le temps d'un coup d'aile Jette au vent bien des rêves d'or: J'ai souffert et je souffre encor.
Mais j'ai dans mon âme immortelle Senti que Dieu me laisse encor Ma mère, et que j'ai tout en elle.
Paris, Février 1861.
A MA MÈRE
Un an passé, mère, qu'un beau matin, Enfant par l'âge et vieux par la tristesse, Malade, usé, las de vivre sans cesse Et de trouver l'ennui sur mon chemin,
En souriant à mon nouveau destin, Je vins ici chercher dans ta tendresse Pour mon coeur froid la chaleur de ta main, Dans ton amour l'abri de ma faiblesse; C'est près de toi, pour la première fois, Que j'ai connu la douceur de sa voix, Que le bonheur a passé sur ma route.
Je vais partir. Qu'importe? j'ai vécu. Qu'il soit béni, malgré ce qu'il en coûte Pour le pleurer après l'avoir perdu!
Alger, 5 février 1862.
A MON AMI PAUL E.. G..
Paul, as-tu quelquefois, dans tes jours de tristesse, Senti passer en toi quelque gai souvenir? Et n'as-tu pas alors, à travers ta détresse, Songé combien le charme en est doux à sentir?
Moi j'y pensais ce soir, laissant mon feu mourir; J'errais dans ce passé qui me revient sans cesse. Je songeais qu'il est loin, et, sans qu'il y paraisse, Que voilà plus d'un an que tu m'as vu partir.
Puis je rêvais encore, et dans la cheminée Suivant des yeux la bûche à demi consumée, Je comparais ma vie à ce feu pâlissant.
Et je songeais, mon cher, à notre douce vie, A ce qu'un souvenir a de mélancolie, Et qu'il est doux aussi de vieillir en s'aimant.
Alger, mardi soir, 25 février 1862.
A MADAME V***
Puisqu'il vous faut six mois pour être mon amie, Avez-vous bien songé, quand vous me les disiez, A ce que ces deux mots ont de mélancolie Et de douceur aussi? Tandis que vous parliez,
Il me semblait à moi que c'est une folie Et que pour la prévoir, quoi que vous en pensiez, Il faut que l'amitié soit un peu ressentie, Et, même à votre insu, que vous en éprouviez.
Laissez-moi l'espérer; car après tout, madame, S'il n'en est rien, ces vers que vous me demandiez, Je voudrais bien savoir ce que vous en feriez.
Mais six mois! Jusque-là que faire de mon âme? Ah! songez que mes maux seraient tous oubliés Et mes chagrins finis demain, si vous vouliez!
Alger, Mars 1862.
A MADAME A***
--ENVOI DE _ROSINE ET ROSETTE_--
Ce conte fut écrit sous un climat doré Où nous avons vécu dans un site adoré, Près de ma mère; Où vous m'avez soigné comme elle, de longs jours, Adoucissant pour moi le mal, qui fait toujours La vie amère;
Où vous m'avez guéri, toutes deux de moitié, Où mon âme vivait, dans sa double amitié Tout endormie; Où d'être aimé deux fois j'ai senti la douceur, Car elle était ma mère, et vous étiez ma soeur Et mon amie.
Et maintenant, le rêve adorable me suit. Je revois ce rivage où l'on entend, la nuit, Gémir la lame,
Et j'écoute pleurer, comme un chant qui s'émeut, Le souvenir si doux, hélas! que rien ne peut M'ôter de l'âme!
Paris, Juin 1862.
A FÉLIX M***
Ainsi, mon cher ami, nous voilà vieux, malades, Ennuyés, sérieux, mélangeant notre vin, Toi souffrant, moi rimeur, en un mot, très-maussades, _Alea jacta est_ ... et je parle latin!
Qui m'aurait dit cela lors de nos sérénades Sous les balcons d'Aline, et de nos escapades La nuit, dans mon quartier, alors que, le matin, Nous nous apercevions que le sommeil est sain?
Plus j'y songe, vraiment, et plus je me désole Que, pour de bons amis, un pareil temps s'envole, Puisque l'amitié reste et qu'elle doit grandir.
Et, comme j'y pensais en ouvrant cette page Pour y mettre ces vers, je songeais qu'à notre âge C'est un bien d'être unis et de se souvenir.
Paris, Juin 1862.
A MON PÈRE
Grâce au titre un peu plaisant, Un peu plaisant qu'on me prête, Puisque me voilà poëte, Hélas! poëte, à présent!
O ma muse, allez-vous-en, Allez-vous-en, et la fête Que nous fêtons sera faite, Sera faite plus gaiment;
Ou chargez-vous de lui dire Qu'il me garde son sourire Gai comme un soleil de mai.
Car il n'est de poésie Au monde, ni d'ambroisie Qui vaille un sourire aimé.
Paris, 25 Août 1862, jour de Saint-Louis.
A MADAME L.. B..
--SUR UN EXEMPLAIRE DES _ÉMAUX ET CAMÉES_--
Vous vous trompez, je vous le jure, Si vous croyez ce rondeau-ci Fait d'onyx ou d'émail aussi: Car Gautier seul achève ainsi Des merveilles de ciselure.
Mais si je signe: «Votre ami,» N'allez pas, je vous en conjure, Me dire, en songeant à demi: «Vous vous trompez.»
Car, selon moi, si jusqu'ici Vous avez cru qu'une parure, (Fût-ce un camée en pierre dure, Fût-ce un émail de Rudolfi), Vaut un ami dont on est sûre, Vous vous trompez.
Paris, Avril 1862.
ADIEU
Adieu! mon âme t'a suivie, Pareille à la fleur endormie Qu'en passant cueille le zéphir. Avec toi, j'ai senti partir Encor un lambeau de ma vie.
Adieu, toi qui crois en partant Qu'un déchirement d'un instant N'a pas de mortelles alarmes; Toi dont les yeux remplis de larmes Étaient si doux en me quittant.
Adieu, toi qui dans la nuit sombre, Sur ce lit, vide maintenant, A travers nos baisers sans nombre Murmurais follement dans l'ombre Ces mots que le coeur seul entend!
Adieu, toi dont l'épaule nue A tant de fois caché mes pleurs! Je verrai toujours tes pâleurs Devant ma tristesse inconnue.
Tu t'en souviens, du mal sans nom Dont tu t'effrayais sans raison, Lorsqu'il me prenait sur ta couche; Ces accès-là me reviendront, Et les pleurs qu'ils me coûteront Ne s'éteindront plus sur ta bouche.
Quel est donc ce frisson subit D'une fièvre incompréhensible? Que me veut cet être invisible Qui vient s'asseoir près de mon lit?
Quelle est cette voix qui m'appelle Et qui me fait pâlir d'effroi? D'où vient-elle? que me veut-elle? Pourquoi cette pâleur mortelle Dès que je l'entends près de moi?
Pourquoi suis-je sous son empire? Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux! C'est quand je ne veux plus maudire: Soudain, au milieu d'un sourire, Je sens mon coeur qui se déchire Sous l'étreinte d'un mal affreux.
Et si, pour tromper cette fièvre, J'étreignais ton corps adoré, A peine l'avais-je effleuré Que sur ton front décoloré Je sentais se glacer ma lèvre.