Chapitre 3
La petite Annie est rassasiée d’images, elle m’entraîne par la main vers la plus merveilleuse boutique de la ville O ! che gusto ! Est-ce un magasin véritable ou le pays des fées ? J’en vois justement le roi et la reine voyageant côte à côte dans un chariot d’or, entourés d’une escorte de courtisans qui galopent aux portières du royal véhicule. J’aperçois également de petits ménages fabriqués à Canton et qui servent sans doute à ces augustes personnages lorsqu’il leur prend fantaisie de faire la dînette dans la grande salle de leur palais de carton. Voici un Turc coiffé d’un classique turban et qui cherche à nous effrayer, sans doute, en brandissant son cimeterre. Auprès de lui se trouve un mandarin chinois qui branle la tête et nous tire la langue ; puis une armée de cavaliers, de fantassins à l’uniforme rouge et bleu, précédés d’une musique fort complète, mais dont l’éloignement nous empêche d’entendre les accords. Ils ont fait une longue halte dans la montre du marchand après une longue étape ; je suppose qu’ils viennent en droite ligne de Lilliput.
Les soldats n’ont pourtant que faire ici, chère Annie ; leur reine n’est point d’humeur conquérante, une Sémiramis ou bien une Catherine. Toutes ses affections reposent sur cette poupée que vous voyez là si bien mise et qui nous considère avec ses yeux d’email. Ah ! pour le coup, voilà le véritable jouet des petites filles. Bien que généralement taillée dans un bois très ordinaire, la poupée est dans leur idée un personnage idéal auquel l’imagination prête une vie relative et pour ainsi dire réelle. Cette image de la femme devient en peu de temps l’héroïne d’un roman forgé à plaisir et le principal habitant de ce petit monde dont les enfants sont les rois.
Il est probable qu’Annie ne comprend pas un mot de ce que je dis là ; mais elle n’en regarde pas moins ardemment à la vitrine du marchand.
Soyez tranquille, petite, au retour, nous l’inviterons à nous rendre visite. En attendant, salut, madame la poupée, continuez à regarder avec votre éternel sourire passer ces belles dames, qui ne sont guère moins poupées que vous, jouets vivants qui trament à leur remorque de grands enfants qui n’ont de sérieux que le visage. Ô poupée vous êtes une sage leçon pour ces coquettes qui ne vous valent souvent pas ; mais la comprendront-elles ?
Allons, venez, Annie, nous trouverons, chemin faisant d’autres marchands de jouets ; il faut, pour le moment penser au but de notre promenade.
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