Chapitre 2
Après le mariage de Walter et d’Élinor, les deux portraits devinrent le plus bel ornement de leur demeure. Ils étaient placés en regard l’un de l’autre et séparés seulement par un étroit panneau. Des étrangers de distinction, familiers avec les chefs-d’œuvre de l’art, proclamèrent, après les avoir contemplés, que ces deux toiles étaient peut-être les plus admirables spécimens de la peinture moderne. D’un autre côté, le vulgaire, qui se contentait de comparer les traits des deux modèles avec ceux des copies, jugeait la ressemblance parfaite. Mais il y avait une troisième classe d’observateurs : c’étaient des personnes douées d’une finesse de perception provenant d’une nature facilement impressionnable et que les deux portraits frappaient bien autrement que les amateurs de peinture et le profane vulgaire. Au premier coup d’œil elles ne voyaient dans ces deux toiles que ce que chacun avait pu y remarquer. Mais à mesure qu’elles les considéraient, leurs regards ne s’en pouvaient plus détacher, au point qu’elles fussent restées des jours entiers absorbées dans une muette contemplation.
C’était le portrait de Walter Ludlow qui attirait d’abord l’attention ; en l’absence des nouveaux époux, les visiteurs discutaient quelquefois sur l’expression que le peintre avait eu l’intention de donner à ses traits. Tous étaient d’accord qu’ils trahissaient une violente émotion, mais il n’y en avait pas deux qui tombassent d’accord sur le motif qui, dans l’idée du peintre, avait dû la faire naître. Quant au portrait d’Élinor, les opinions étaient moins partagées et tous s’accordaient à reconnaître la profonde et mélancolique tristesse qui régnait sur sa physionomie. Il y eut un rêveur qui, sans connaître les originaux des deux portraits, avança, non sans de longues réflexions, que les deux figures faisaient partie d’un dessin et que cette tristesse passionnée qui jaillissait pour ainsi dire des yeux d’Élinor avait un rapport direct avec l’émotion violente qui se peignait dans ceux de Walter. Bien que dessinant fort peu, l’imaginatif personnage avait même exécuté une sorte de croquis dans lequel les deux époux étaient chacun dans l’attitude qui correspondait à l’expression de leurs traits.
Bientôt, ce fut une rumeur parmi les amis du jeune ménage que les traits d’Élinor s’assombrissaient chaque jour davantage au point qu’elle ne tarderait pas à devenir la vivante image de son mélancolique portrait. Il n’en était pas de même pour Walter, dont le regard, loin d’acquérir cette ardente expression que lui avait communiquée le pinceau du peintre, semblait devenir de plus en plus atone et morne. Cependant un feu secret pouvait couver en lui, d’autant plus terrible qu’il était comprimé.
Alarmé des réflexions que ses amis n’avaient pas toujours eu le soin de lui cacher, Élinor finit par couvrir les deux portraits d’un voile de soie pourpre, prétextant que la poussière en altérait le vernis encore frais, mais en réalité pour couper court aux commentaires.
Le temps s’écoulait, lorsqu’on apprit un jour à Boston que le peintre était de retour. Il avait été assez loin dans le nord pour contempler les cascades argentées des montagnes de cristal et dominer du sommet des chaînes les plus élevées, les vastes forêts de la Nouvelle-Angleterre et jusqu’aux nuages qui s’amoncelaient à ses pieds comme un vaste tapis de neige, mais il eut le bon esprit de ne point profaner ces majestueuses scènes de la nature en essayant de les retracer sur la toile. Couché dans une pirogue rapide, il avait aussi parcouru le lac George dans tous les sens, s’enivrant des splendeurs de cette pittoresque contrée, dont le souvenir se grave plus profondément en sa mémoire que celui des plus belles fresques du Vatican. Il avait également poussé jusqu’aux chutes du Niagara en compagnie des chasseurs indiens, et devant cette scène indescriptible il avait jeté ses pinceaux dans l’abîme, désespérant d’en rendre la sublime horreur. Cependant, durant ces aventureuses excursions, il n’avait pas complètement négligé son art ; loin de là, il s’était plu à reproduire la froide dignité des chefs sauvages, la grâce des brunes indiennes, la vie domestique des wigwams, les marches furtives dans la prairie, les combats acharnés sous les sombres arceaux des forêts silencieuses, tous les objets, toutes les scènes enfin qui s’étaient présentés à ses yeux sous un aspect original et nouveau. Douleur, frénésie, amour, haine, en un mot toutes les passions du vieux monde s’étaient révélées à lui, sous une forme neuve et primesautière. Son album était rempli de pittoresques croquis destinés à combler les lacunes de sa mémoire et à composer des œuvres dont il tirerait gloire et immortalité.
Cependant, à tous les moments de son voyage, dans les neiges ou dans les forêts ombreuses, au milieu des périls ou dans le calme accablant des plus chaudes journées, deux fantômes étaient restés présents à son imagination. Comme tous les hommes dominés par une passion, le peintre n’avait en dehors de son art aucun but, aucun plaisir, aucune sympathie ; c’est à cet art qu’il rapportait toutes choses, et son cœur, qui semblait de glace, ne s’était jamais échauffé au contact d’une créature vivante. Point d’amis, point de maîtresse, aucune affection ; l’art lui tenait lieu de tout.
Deux êtres cependant l’avaient intéressé à un plus haut point que tous ses autres modèles. Il avait concentré sur eux toute la puissance d’observation dont il était susceptible et avait déployé toutes les ressources de son art pour rendre l’exécution digne de la pensée qui l’inspirait ; en sorte qu’il ne manquait à ces portraits que ce qu’aucun peintre n’atteignit jamais son idéal ; il avait, du moins le croyait-il, arraché à l’avenir un de ses secrets pour le transporter sur la toile, et dépensé dans l’étude des deux figures de Walter et d’Élinor plus d’énergie, de patience, d’imagination et de génie, que dans tous les portraits qu’il avait peints jusque-là. Depuis lors ces deux images ne l’avaient plus quitté, voltigeant dans la sombre verdure des pins, planant sur le brouillard des torrents, se réfléchissant sur le miroir des lacs transparents, ou se mêlant au mirage trompeur des sables échauffés par un soleil torride. Cette préoccupation était devenue tellement forte, que l’artiste résolut de ne point traverser une seconde fois l’Océan sans avoir revu ses deux modèles.
Art glorieux ! pensait-il en foulant de nouveau le sol de la vieille cité, tu reproduis l’œuvre de la nature ; tu donnes un corps au néant, et contre toi la mort est impuissante. Par toi, le souvenir, cette ombre vague et terne, prend une forme qui, participant aux deux existences de 1’homme, est à la fois immortelle et terrestre ; tu retraces les hauts traits de l’histoire, et pour toi le passé n’existe plus, car ta volonté suffit à le rendre éternellement présent. C’est ainsi que par ton aide les grands hommes traversent les siècles dans l’accomplissement continuel du fait mémorable qui leur a valu l’immortalité. Art puissant ! Tu ne forces pas seulement le passé qui s’évanouit à revivre éternellement, mais tu peux également évoquer l’avenir ; n’ai-je point accompli cette tâche sublime et ne suis-je pas ton prophète ?
Ainsi se parlait l’artiste, dans un orgueilleux enthousiasme, en suivant la principale rue de Boston, au milieu des badauds et des indifférents.
— C’est donc là, dit-il en arrivant devant la maison, que sont enfermés mes deux portraits, les originaux et, qui sait ? Peut-être aussi le sujet de l’esquisse.
Il frappe.
— Où sont les portraits ? se hâta-t-il de demander au domestique qui vint lui ouvrir ; puis, s’apercevant de sa méprise, il reprit :
— Vos maîtres sont-ils chez eux ?
— Ils y sont, monsieur, répondit le domestique, qui, reconnaissant le peintre, ajouta : et les portraits aussi.
L’étranger fut introduit dans un parloir qui donnait sur une chambre intérieure de l’appartement. La première pièce étant vide, le peintre ouvrit la porte de communication et, se trouvant tout à coup en présence de ses deux modèles, il s’arrêta sur le seuil.
Walter et sa femme, qui ne s’étaient pas aperçus de l’arrivée de l’artiste, se tenaient tous deux devant leurs portraits. Le premier venait de tirer d’une main le rideau qui couvrait les deux toiles, serrant de l’autre les mains d’Élinor. La peinture, voilée depuis plusieurs mois, brillait sous la lumière du jour d’une sinistre splendeur. Le portrait d’Élinor avait été prophétique, car une douloureuse mélancolie avait fini par envahir les traits de la jeune femme, qui se contractaient sous l’obsession de quelque affreuse pensée. En ce moment même, une vague pâleur, répandue sur son charmant visage, complétait sa ressemblance avec son portrait. Walter était morne et sombre, et ses yeux semblaient briller d’une flamme étrange : il regardait alternativement son portrait et celui d’Élinor, et parut bientôt absorbé dans cette contemplation.
Le peintre, fasciné par cette scène étrange, croyait entendre derrière lui les pas du destin s’avançant implacable vers les victimes. Il se demandait si tout cela n’était pas son œuvre et s’il n’était pas la cause première de ce qui allait s’accomplir.
Walter restait silencieux devant sa propre image, se livrant dans une sorte de folie à la fatale influence que l’artiste avait répandue sur ses traits graduellement ses yeux s’enflammèrent pendant qu’Élinor regardait avec une terreur croissante l’expression de sauvage fureur qui se peignait sur son visage. En ce moment les portraits semblaient réfléchir les deux acteurs de ce drame.
— Notre destinée s’accomplit, hurla tout à coup Walter. Meurs !
Et, brandissant un couteau, tandis que d’une main il soutenait la jeune femme à demi morte de frayeur, de l’autre il cherchait à la frapper au cœur. En cet instant suprême l’artiste reconnut la terrible esquisse de son album.
— Arrête, malheureux s’écria-t-il on se jetant au milieu d’eux, comme s’il eût voulu s’opposer aux coups du sort.
— Quoi ! murmura Walter subitement retombé dans un morne abattement, le destin peut donc révoquer ses propres décrets ?
— Malheureuse femme, dit alors le peintre, ne vous avais-je pas avertie ?
— Oui, répondit Élinor, mais je l’aimais.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.