IX
Au bout de quelque temps, le vieux Ménig maigrit d’une façon étrange. Il visitait matin et soir toutes les chambres de la maison, disait que les choses ne restaient pas à la même place, puis il pleurait comme un enfant, se plaignant d’avoir perdu la mémoire.
En lisant le dernier mot de la lettre de Julien: Comment vont les vieux? Marie avait eu le frisson sans savoir pourquoi. Un jour, en entrant à la ferme, elle trouva Marianne en pleurs.--Le vieux devient fou! disait la bonne femme. Cette nuit, il m’a appelée en criant et m’a dit qu’il venait de voir Julien, que Julien avait voulu l’étrangler pour avoir son argent. Tu vois, ma fille, que le vieux a perdu la tête. Qui veux-tu maintenant qui conduise la maison et travaille la terre? Nous sommes perdus!
--Le vieux n’est peut-être pas fou, dit Marie; ne souhaitez pas de voir ce qu’il a vu.
Marianne se jeta en pleurant sur le banc de la chaumière.
--Ah! pourquoi Julien est-il parti? disait-elle; il ne reviendra jamais!
A ce moment, elle crut entendre à son oreille une voix qui disait: Je reviendrai.
--Et moi aussi, je deviens folle! cria-t-elle.
Et elle courut dans les prés où elle avait joué toute petite fille. Elle espérait retrouver là la raison et l’ordre, qui n’étaient plus dans la chaumière.
Ménig appela Marie.
--J’ai eu peur cette nuit, ma fille, lui dit-il; n’est-on pas venu pour me faire mourir?
--Qui donc? dit Marie.
--Je serai assassiné. Un de ces jours, Marie, on me trouvera mort dans mon lit.
Mes enfants, Marie soigna toute la journée le bonhomme qui avait la fièvre.
Le temps passait, et le vieux ne se rétablissait guère. Quand le temps était beau, il venait, l’après-midi, s’asseoir devant sa porte avec Marianne. Marie tâchait souvent de les égayer un peu. Elle n’y parvenait pas. Il régnait entre ces trois personnes ce malaise sombre et continuel qui vient des craintes dont on ne parle pas.