IV
Le baron avait, depuis trois mois, repris sa vie ordinaire, quand, dans un salon du faubourg Saint-Honoré où il passait la soirée: C’est étonnant, dit un vieillard, comme les crimes se multiplient depuis quelque temps. Et il raconta le dernier assassinat que le dernier fait divers du dernier journal lui avait mis sous les yeux.
--Pourquoi, monsieur, dit le baron, dites-vous de ces sortes de choses? Jamais les crimes n’ont été si rares qu’aujourd’hui. Les mœurs sont fort douces. On pourrait presque avancer qu’il n’y a plus de criminels, car il n’y en a plus dans les classes élevées, et la nation est tout entière dans l’aristocratie. Et même, à vous dire le vrai, je crois fort peu à tous ces forfaits dont les journaux remplissent leurs colonnes, quand les nouvelles politiques font défaut.
--Vous êtes bien incrédule, monsieur le baron, répondit l’interlocuteur, le comte de S.; ce n’est probablement pas par complaisance pour les journalistes que la police cherche les coupables et que le tribunal les jugera.
--Vous dites, reprit le baron, que la police cherche les coupables. Vous avez menti, monsieur; et d’abord il n’y a qu’un coupable. Et la police ne le cherche pas; elle l’a trouvé, et il n’y a pas de complice. Elle l’a trouvé, vous dis-je, elle l’a trouvé, et cet homme n’a pas de complice. Je le sais bien, moi, peut-être!
Pendant que le baron, pâle comme un mort, accroissait sa terreur de tous les mots qu’elle lui faisait prononcer, le comte le regardait fixement:
--Vous dites que j’ai menti, monsieur; voudriez-vous répéter? Il m’a semblé que vous aviez dit cela, mais je me suis peut-être trompé.
--Je n’ai dit qu’une chose, monsieur, reprit le baron, c’est que le coupable est reconnu et arrêté.
--Mais il y a une minute vous avez nié la réalité du crime.
--Je ne dis qu’une chose, monsieur, c’est qu’aucun doute n’est permis sur le nom du coupable.
Le maître de la maison prit le comte par le bras, et le conduisit dans l’embrasure d’une fenêtre.
--Ha! très bien! très bien, je ne savais pas, dit le comte en s’éloignant.
Pendant leur aparté, le baron, couvert de sueur, faisait, pour se lever, d’inutiles efforts. Il éprouvait cette angoisse suprême d’un homme, qui, encore en possession de ses facultés, sent qu’elles lui échappent, d’un homme qui n’est pas évanoui, mais qui va s’évanouir, et qui se sent sur les tempes les premières gouttes de la sueur froide.
La baronne dissimula comme elle put la rapidité de son départ.
Et quand elle fut seule avec son mari.
--Qu’as-tu? dit-elle.
--Et toi aussi, toi aussi! répondit-il en la repoussant, et ses yeux s’injectaient.