‹ Contes extraordinairesChapitre 36 sur 53 · VI

VI

Du reste dans le courant de la vie, rien n’était changé dans les habitudes du baron, et pour qui ne le voyait pas de près, il était l’homme d’autrefois.

L’été suivant, il voulut aller sur le bord de la mer.

On partit pour la Bretagne. Dans la conversation, comme il s’agissait d’une promenade, le baron demanda d’un air distrait à quel point du rivage le sable était fin. Il ne voulait pas visiter de falaise. Il voulait le sable, rien que le sable. On lui indiqua Gâvre. Ce fut à table d’hôte que cette indication lui fut donnée, par un convive non averti.

Le baron manifesta l’intention d’aller à Gâvre.

--A quelle heure partons-nous? dit la baronne.

Ce nous déplut évidemment au baron. Il voulait être seul. Il chercha mille prétextes pour éloigner sa femme. Comme elle ne les acceptait pas, il dit, contrairement à son habitude: Je veux.

--Je veux me promener seul, dit-il. Suis-je en prison! Me prend-on pour un criminel?

Le baron partit par le bateau à vapeur de Port-Louis.

La baronne le suivit, sans être vue, sur un bateau de passage, à quelque distance, armée d’une longue-vue, et dirigeant ses mouvements de façon à être toujours cachée, mais toujours présente, elle distingua son mari sur la plage de Gâvre.

Or, voici à quel exercice il se livrait.

D’abord, comme toujours, il s’assurait de la solitude. Puis il faisait quelques pas, se retournait vivement; ne voyant rien, il interrogeait le sable, et distinguant la trace de ses pas, à lui, il cherchait, un peu plus loin, la trace des pas de l’autre. Ne trouvant rien, il allait ailleurs, et recommençait, toujours voyant sa trace et jamais ne voyant l’autre. Il avait espéré dans le sable, le sable l’avait trahi comme toute chose.

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