‹ Contes fantastiques Tome IIChapitre 17 sur 30 · Quatrième partie La cour d’Artus

Quatrième partie La cour d’Artus

Quiconque a vu la ville commerçante de Dantzig, connaît, sans nul doute, la belle salle où s’assemblent les marchands, et qu’on nomme la cour d’Artus. Vers midi, le négoce y fait affluer une multitude innombrable d’hommes de toutes les nations, et on y entend un bourdonnement perpétuel, comme au milieu d’une ruche d’abeilles industrieuses. Mais quand l’heure de la bourse est écoulée, quand on ne voit plus dans ces longues travées qui unissent deux rues, que quelques personnes passant rapidement, l’aspect de la cour d’Artus devient plus pittoresque, et c’est alors qu’il faut la visiter. Un clair-obscur magique se répand à travers les fenêtres assombries. Les sculptures bizarres et les peintures qui ornent la salle semblent s’animer et se mouvoir. Des cerfs avec leurs immenses ramures, des chiens haletants et furieux fixent sur vous leurs yeux brillants, et font baisser vos regards ; et la royale statue de marbre, qui s’élève au milieu de l’enceinte, paraît plus imposante par son isolement. Le grand tableau où sont représentés toutes les vertus et tous les vices, portant leurs noms écrits en latin, perd déjà sensiblement de sa moralité ; car les pâles vertus se distinguent à peine sous les couches grises de la vétusté, tandis que les belles figures des vices, relevées par leurs habits éclatants, semblent défier le temps, et séduisent encore les yeux, comme à leur premier jour. L’attention se porte aussi sur l’étroit bandeau, à fond doré, qui règne autour de la salle, et où l’on a représenté fort agréablement un cortège des magistrats de la ville, au temps de leur antique splendeur. Des honorables bourguemestres, au visage important et réfléchi, ouvrent la marche, montés sur de beaux chevaux richement caparaçonnés ; les timbaliers, les tambours, les fifres, les hallebardiers, s’avancent si hardiment et d’un pas si décidé, qu’on croit entendre les joyeuses fanfares de la musique militaire, et qu’on s’attend presque à voir toute cette troupe défiler par l’immense croisée voisine, et gagner la place du grand marché. Et s’il vous prend envie de dessiner ce magnifique bourguemestre et le page, d’une beauté merveilleuse, qui tient la bride de son coursier, mettez-vous à cette table, que la munificence publique a couverte en abondance de papier, de plumes et d’encre, et qui semble vous inviter à consigner vos souvenirs et vos impressions. – Avisez donc notre correspondant de Hambourg de l’état actuel des affaires, mon cher Traugott !

Ainsi parlait, en ce lieu, le négociant Élias Roos à un jeune homme avec lequel il était associé, et qui devait prochainement épouser sa fille Christine. Traugott trouva avec peine une petite place à la table que je viens d’indiquer, prit une feuille de papier, teignit d’encre l’extrémité d’une plume, et il s’apprêtait à commencer par un beau jet calligraphique, lorsqu’en songeant encore une fois à l’affaire qu’il allait expliquer, il leva les yeux vers la voûte. Le hasard voulut qu’il se trouvât justement placé en face de deux figures du cortège, qui avaient toujours produit sur lui une impression singulière. – Un homme grave, presque sombre, avec une large barbe frisée, couvert de riches vêtements, s’avançait sur un cheval noir, dont un bel adolescent tenait les rênes. Une longue chevelure blonde et un costume d’une rare élégance, donnaient à celui-ci un air un peu efféminé. La démarche, le visage de l’homme, excitaient toujours une sorte d’effroi dans l’âme de Traugott ; mais il trouvait dans les traits du page la source des émotions les plus riantes. Jamais il ne pouvait détacher ses regards de cette figure attrayante, et il arriva, cette fois, qu’au lieu d’écrire la lettre d’avis de M. Élias Roos, il resta occupé à contempler les deux personnages merveilleux, traçant, dans sa distraction, quelques traits avec sa plume. Il se trouvait déjà depuis longtemps dans cette situation, lorsque quelqu’un, placé derrière lui, frappa sur son épaule, et s’écria d’une voix sourde : « Bien, très bien ! voilà ce que j’aime ; cela peut devenir quelque chose. » Traugott se retourna, réveillé comme d’un rêve ; mais il sembla frappé de la foudre. La surprise, l’effroi, lui ravirent la voix ; il voyait auprès de lui la figure sombre qu’il venait de contempler sur le lambris. C’était cet homme qui lui parlait ; il était accompagné du bel adolescent, dont le sourire avait une douceur inexprimable. Les ondulations de la foule mouvante eurent bientôt fait disparaître les deux personnages ; mais Traugott resta à la même place, et il s’y trouvait encore longtemps après que l’heure de la bourse fut passée. La salle était presque déserte, et M. Élias Roos, qui causait avec deux étrangers, l’aperçut et s’avança vers lui. – Que faites-vous donc là, si tard, mon cher ami ? lui dit-il. Avez-vous expédié la lettre d’avis ?

Perdu dans ses pensées, Traugott lui présenta la lettre. Au même instant, M. Élias Roos, frappant des mains avec désespoir, s’écria : Seigneur – Dieu ! quel enfantillage ! imprudent associé !… est-ce le diable qui vous possède ? Une lettre d’avis perdue, et la poste manquée ! M. Élias Roos était sur le point d’étouffer de colère, et les deux étrangers ne pouvaient s’empêcher de rire, à la vue de la lettre qui était en effet assez risible. Immédiatement après ces mots : « Nous référant à notre dernière du 20 courant, » Traugott avait esquissé à traits rapides les deux figures singulières, le vieillard et le jeune homme. Les deux étrangers cherchèrent à apaiser M. Élias Roos ; mais celui-ci se promenait de long en large, en répétant d’un ton lamentable : Dix mille marcs ! ce sont dix mille marcs de moins ! – Consolez-vous, mon cher monsieur Roos, dit enfin le plus âgé des deux étrangers. La poste est partie, il est vrai ; mais dans une heure, j’expédierai un courrier à Hambourg ; je lui remettrai votre dépêche, et ainsi elle arrivera encore avant celle de vos concurrents.

M. Roos lui serra la main, et prenant la place de Traugott, il se hâta de faire la lettre d’avis, que celui-ci avait si étrangement rédigée. Pendant ce temps, le vieil étranger s’approcha de Traugott, qui gardait le silence d’un air confus. – Vous ne me semblez pas à votre place, lui dit-il. Un véritable négociant ne se fût pas amusé à tracer des figures, au lieu d’écrire des lettres d’avis. Traugott ne put s’empêcher de reconnaître que ce reproche était bien fondé. – Mon Dieu, dit-il, que d’excellentes lettres d’avis n’ai-je pas écrites ! C’est une folle idée qui m’a passé là ! – Je crois, répondit le jeune étranger, que de toutes vos lettres d’avis, aucune n’est aussi excellente que celle-ci, ni tracée avec autant d’habileté. – En disant ces mots, il avait pris la malencontreuse épître, l’avait soigneusement pliée et glissée dans sa poche. Traugott se persuada alors qu’il avait fait quelque chose de mieux qu’une simple lettre ; un orgueil inconnu s’empara de son âme, et lorsque Élias Roos lui dit, tout en pliant la lettre qu’il venait d’achever : Vos enfantillages auraient pu me coûter dix mille marcs, il répondit : – Mon cher associé, ne vous formalisez pas ainsi, ou nous nous séparerons pour toujours ! – Le vieil étranger eut grand-peine à rétablir la paix entre les deux associés. Il y parvint, toutefois, et se rendit avec eux et son jeune compagnon, à la maison de M. Élias, qui les avait invités à dîner avec lui. Mademoiselle Christine reçut avec une grâce extrême les hôtes de son père. Figurez-vous une jeune fille de moyenne taille et bien nourrie, de vingt-deux ans au plus. Son visage est arrondi ; ses yeux bleus, couleur du jour, et d’une sérénité un peu banale, semblent dire à tous : Je me marie bientôt ! Sa peau est d’une blancheur éblouissante, et ses cheveux ne sont pas absolument roussâtres : ses lèvres appellent le baiser, la bouche dont elles forment les rives est un peu longue, mais elle laisse voir deux rangées de dents de neige. Le calme habite incessamment les traits de mademoiselle Christine. Jamais la confection d’un gâteau n’a manqué sous ses mains, et quand elle daigne donner ses soins à une sauce, elle s’épaissit toujours au point convenable, tant mademoiselle Christine met d’intelligence et d’attention à tourner sa cuiller en cercles réguliers. Après le repas, M. Élias Roos proposa à ses amis une promenade sur le rempart. Traugott chercha vainement à s’en dispenser ; son associé le retint. – Un célèbre physicien prétendait que l’esprit créateur du monde, ce grand expérimentaliste, a placé sur le globe une immense machine électrique, d’où s’échappent des traînées d’étincelles que nous ne pouvons éviter, et dont la commotion change subitement toutes les dispositions de notre âme. Traugott se trouvait sans doute en rapportavec la grande machine, au moment où il dessina à son insu, dans la grande salle, les figures qui apparurent tout à coup derrière lui, et involontairement il ne put s’empêcher de ramener la conversation sur ce sujet. Le vieil étranger trouvait les peintures de la cour d’Artus du plus mauvais goût ; le cortège militaire lui semblait surtout la plus ridicule des bambochades ; mais Traugott s’écria avec chaleur qu’un monde entier s’était déroulé à ses yeux, à la vue de ces peintures, et qu’elles avaient parlé si vivement à son imagination, qu’il avait reconnu en lui-même la faculté de créer comme le puissant maître de l’atelier duquel elles étaient sorties. M. Élias Roos regarda son associé d’un air étonné, et le vieil étranger dit d’un ton ironique : – Je ne comprends pas, jeune homme, que le négoce puisse vous plaire, et que votre vie ne soit pas consacrée aux arts, que vous semblez chérir. – Oh ! que j’envie votre talent ! dit le plus jeune des étrangers. Ah ! que ne puis-je dessiner comme vous ! Ce n’est pas que le génie me manque ; je copie fort bien des yeux, des nez et des oreilles ; j’ai même dessiné trois ou quatre têtes ; mais, mon Dieu ! les affaires, les affaires ! – Je pensais, dit Traugott, que dès qu’on se sent du génie, dès qu’on éprouve un véritable penchant pour les arts, il n’est plus d’autre affaire dans la vie. – Vous pensez qu’on doit se faire artiste ? répondit le jeune homme. Eh ! comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Voyez-vous, mon cher ami, j’ai plus médité sur ces matières que personne ; en amateur passionné des arts, j’ai pénétré plus profondément dans la nature des choses que je ne saurais l’exprimer ; aussi ne puis-je que vous indiquer mes idées. En parlant ainsi, les traits du jeune étranger avaient pris une expression de capacité et de méditation qui imposèrent le respect à son auditeur. – Vous m’accorderez, continua-t-il, que les arts répandent des fleurs sur notre vie. – La distraction, le délassement des affaires plus sérieuses, c’est là le but aimable auquel tendent tous les efforts de l’art, but d’autant plus complètement atteint, que les productions des arts sont plus accomplies. Ce but est même clairement indiqué dans la vie ; car celui-là seul, qui pense ainsi, jouit du bien-être qui échappe à tout jamais à ceux pour qui les beaux-arts sont la grande affaire ici-bas. Ne vous laissez donc pas détourner des affaires sérieuses, mon cher ami, et gardez-vous de vous engager dans une route où vous marcheriez sans force et sans appui.

Traugott resta stupéfait ; il ne savait que répondre. Tout ce que le jeune homme venait de lui débiter lui semblait incroyablement absurde. Il se borna à lui demander : Mais que nommez-vous donc les affaires sérieuses, les grandes affaires ici-bas ? – Mais, mon Dieu, vous conviendrez qu’il faut vivre dans la vie, et c’est ce que ne font presque jamais les artistes de profession.

Traugott conclut à peu près de ces paroles que vivre dans la vie, c’était n’avoir point de dettes, posséder beaucoup d’argent, bien boire, bien manger, se donner une jolie femme, des enfants bien sages, élégamment vêtus, bravement digérer, profondément dormir et surtout se garder des mauvais rêves. – Quelle misérable vie ! s’écria-t-il, lorsqu’il se retrouva seul dans sa chambre. Dans les belles matinées dorées de notre magnifique printemps, lorsqu’une molle brise d’ouest pénètre jusqu’au fond de nos rues sombres, et semble raconter, dans le doux langage de ses murmures, toutes les merveilles qu’elle a vues naître dans les prairies et dans les bois qu’elle a traversés, moi, je me glisse avec nonchalance entre les ais d’un comptoir enfumé. Là, sont assises de pâles figures devant d’informes pupitres noircis, et le bruit monotone des feuillets du registre, l’insolent cliquetis de l’argent qu’on amasse, interrompent seuls le silence que commande le travail. – Et quel travail ! Pourquoi tant de méditations, pourquoi tant d’écritures ! Afin que les coffres se remplissent, afin que le crédit recueille et dévore la substance de millions de malheureux. Un artiste quitte joyeusement les cités ; il va respirer, la tête haute, les émanations parfumées du printemps, il va se perdre au milieu des splendides tableaux que colorent les joyeux rayons du soleil de mai. Du fond des buissons obscurs s’avancent des apparitions gracieuses, que crée son esprit, et qui lui appartiennent à jamais, car en lui réside la mystérieuse magie des formes, du coloris et de la lumière. – Qui m’empêche de m’arracher à cette vie odieuse ? n’ai-je pas reconnu aujourd’hui ma mission, et ne puis-je à mon tour devenir un artiste ?

Traugott se mit à examiner tous les dessins qu’il avait faits. Quelques-uns lui semblèrent tracés avec habileté. Il s’arrêta surtout devant une esquisse faite depuis de longues années, où il avait copié jadis le vieux bourguemestre et le beau page ; il se souvint fort bien de l’attrait que ces figures avaient eu pour lui, et se rappela comme, dans son enfance, il s’était souvent glissé sous les voûtes de la cour d’Artus, pour aller les contempler. En examinant ce dessin, Traugott se sentit saisi de désirs vagues et douloureux ; il ne put se résoudre à descendre dans le comptoir ; il sortit de la ville et monta sur le Carlsberg qui l’avoisine. De là, ses regards se portèrent sur la mer écumante et sur les nuages amoncelés qui formaient mille figures bizarres au-dessus de Héla : c’était comme un miroir magique où il s’efforçait de lire sa destinée future. Ce n’est qu’après de longs efforts que s’éveillent en notre sein les révélations du monde idéal. L’âme de l’artiste flotte sans cesse dans une mer de doutes et d’incertitudes. Il voit l’infini, et il sent l’impuissance d’y atteindre. Mais bientôt il recouvre un courage divin ; il combat, il lutte, et le désespoir même lui donne la force de poursuivre le rêve chéri qu’il voit toujours plus près de lui, et qui le fuit sans cesse. Traugott ne tarda pas à éprouver cette douleur sans espoir. Le lendemain, en jetant un coup d’œil sur ses dessins qui étaient restés sur la table, ils lui semblèrent mesquins et misérables, et il se condamna lui-même à retourner au comptoir. Il revint aussitôt reprendre son travail, sans se laisser vaincre par le dégoût profond qui le forçait quelquefois à quitter la plume pour aller respirer un air pur. – Plusieurs semaines s’étaient écoulées, et l’époque du mariage de Traugott avec Christine approchait rapidement. Ce moment devait mettre fin à toutes ses espérances et à tous ses rêves, et il sentait son cœur oppressé, en voyant sa fiancée activement occupée des préparatifs de son mariage, comme s’il n’eût été question pour elle que d’une affaire domestique ordinaire. Traugott se rendait chaque jour à la cour d’Artus ; une fois, il entendit tout près de lui une voix qui le fit tressaillir. « Ce papier, disait-on, a-t-il en effet une si mince valeur ? » – Traugott se retourna vivement et aperçut le vieillard merveilleux, qui était occupé à traiter avec un courtier, de la vente d’un papier dont le cours venait d’éprouver une forte baisse. Le bel adolescent se tenait auprès de lui, et jetait sur Traugott un regard tendre et douloureux. Celui-ci s’approcha vivement du vieillard. – Ce papier, lui dit-il, est en effet à bas prix ; mais le cours s’améliorera, selon toute apparence, dans peu de jours. Si vous voulez suivre mon conseil, vous en retarderez la vente. – Eh ! monsieur ; répondit le vieillard, non sans humeur, que vous importent mes affaires ? Savez-vous si ce papier ne m’est pas utile en ce moment, et si je n’ai pas besoin d’argent comptant ? Traugott, mécontent de la brusquerie de cette réponse, se disposait à s’éloigner lorsqu’un regard suppliant qu’il surprit dans les yeux humides du jeune homme l’arrêta. – Mes intentions étaient bonnes, monsieur, dit-il, et j’avais dessein de prévenir la perte que vous allez faire. Vendez-moi ce papier sous la condition que je vous paierai dans peu de jours la différence entre son prix actuel et le cours auquel il ne peut manquer de s’élever. – Vous êtes un homme singulier, dit le vieillard. Qu’il soit fait selon votre volonté, bien que j’ignore le motif qui vous porte à vouloir m’enrichir. – À ces mots, il jeta un regard étincelant sur le jeune homme qui l’accompagnait, et celui-ci abaissa son bel œil bleu, en rougissant. Ils suivirent tous deux Traugott jusqu’au comptoir de M. Élias Roos, où l’argent fut compté au vieillard, qui le reçut d’un air sombre. Pendant ce temps, le jeune homme disait à voix basse à Traugott : N’est-ce pas vous qui dessiniez quelques figures dans la salle de la cour d’Artus, il y a plusieurs semaines ?

Traugott en convint, et ne put s’empêcher de rougir en songeant au rôle ridicule qu’il avait joué le jour de la lettre d’avis. – Oh ! alors, ajouta le jeune homme, votre conduite ne saurait m’étonner. – Le vieillard regarda avec colère son compagnon, et celui-ci garda le silence. Traugott ne pouvait surmonter un certain embarras en présence de ces deux étrangers, et il les laissa s’éloigner, sans avoir le courage de leur faire une seule question. L’apparition de ces deux figures avait en effet quelque chose de si singulier, que le personnel du comptoir en fut frappé. Le vieux teneur de livre avait placé sa plume derrière son oreille, et il regardait attentivement le vieillard qui s’éloignait. – Dieu nous garde de mal, dit-il dès qu’il eut disparu ; mais celui-ci ressemble, avec sa barbe frisée et son manteau noir, à un vieux tableau de l’année 1400, qu’on voit dans l’église de Saint-Johannis. – Pour M. Élias, la longue figure et l’épaisse barbe de l’étranger, lui donnèrent lieu de croire que c’était un juif polonais. Il ignorait les conditions du marché que son gendre futur venait de conclure, et il se moqua singulièrement de l’impéritie de ce lourd Sarmate, qui vendait une valeur dont le cours devait s’améliorer avant peu, de dix pour cent tout au moins, ce qui arriva en effet. Mon fils m’a fait souvenir que vous êtes un artiste, dit le vieillard en revoyant Traugott à la cour d’Artus, et, à ce titre, j’accepte de vous ce que j’eusse certainement refusé.

Ils se trouvaient en ce moment près des quatre colonnes de granit qui soutiennent le dôme de l’édifice, non loin des deux figures que Traugott avait dessinées dans la lettre d’avis ; et le jeune négociant parla sans embarras de la ressemblance qui existait entre ces deux visages et ceux du vieillard et de son jeune compagnon. Le vieillard sourit d’un air singulier, posa sa main sur l’épaule de Traugott, et lui dit à voix basse : Vous ne savez donc pas que je suis le peintre allemand Godofredus Berklinger, et que j’ai peint ces deux figures qui semblent vous plaire, il y a bien des années, lorsque j’étudiais mon art ? Dans ce bourguemestre, j’ai voulu me représenter moi-même, et le page qui tient le cheval est mon fils, comme vous l’avez reconnu vous-même. Traugott resta stupéfait ; il ne put douter que le vieillard, qui se donnait pour un maître mort depuis quelques cents ans, ne fût atteint d’une monomanie particulière. – C’était, continua le vieillard en relevant la tête et en regardant avec orgueil autour de lui, c’était un siècle splendide, éclatant, un temps florissant pour les arts, que celui où je décorai cette salle de toutes ces figures bariolées, en l’honneur du sage roi Artus et de sa table ronde ! Je crois même que c’est le roi Artus en personne, qui vint une fois ici tandis que je travaillais, et qui m’honora du titre de maître, qui ne m’avait pas encore été donné. – Mon père, dit le jeune homme en l’interrompant, est un artiste comme il en est peu, monsieur ; et vous n’aurez pas à vous repentir s’il vous permettait de voir ses ouvrages. Le vieillard s’était éloigné de quelques pas pour mieux juger de l’effet des peintures ; il revint, et Traugott le pria de vouloir bien lui montrer ses tableaux. Le vieillard le regarda longtemps d’un œil scrutateur, et lui dit enfin d’un ton sévère : Il y a quelque hardiesse à vous de vouloir pénétrer dans le sanctuaire avant que d’avoir commencé votre apprentissage ; mais je vous l’accorde. Si votre regard est encore trop timide pour bien contempler, vous devinerez peut-être ce que vous ne pouvez concevoir. Venez demain dès le matin.

Il lui indiqua sa demeure. Le lendemain, Traugott se débarrassa en toute hâte des affaires qui devaient l’occuper, et se dirigea vers la rue que le vieillard lui avait désignée. Le jeune homme, vêtu à l’ancienne mode allemande, vint lui ouvrir la porte, et le conduisit dans une vaste chambre, où il trouva le vieillard assis sur un petit escabeau, devant une immense toile grise, vide et nue, tendue sur un châssis. – Vous arrivez dans un moment favorable, monsieur, lui dit-il, car je viens de mettre la dernière main à ce grand tableau ; il m’occupe déjà depuis un an, et il ne m’a pas coûté peu de peine. C’est le pendant d’un grand tableau semblable, représentant le paradis perdu, que j’ai terminé l’an passé et que vous pourrez voir aussi dans mon atelier. Celui-ci est, comme vous le voyez, le paradis retrouvé, et je serais fâché pour vous, si vous ne démêliez pas cette allégorie. Les tableaux allégoriques n’appartiennent en général qu’aux esprits faibles et aux imaginations usées ; mon tableau, à moi, n’est pas une fantaisie, c’est un fait,il ne désigne pas, il est. Vous trouverez que tous ces riches groupes d’hommes, d’animaux, de fruits, de fleurs et de rochers se lient au tout harmonieux, dont l’accord céleste et parfait constitue la lumière éternelle. Le vieillard se mit alors à détailler les différents groupes, il fit remarquer à Traugott la mystérieuse distribution de la lumière et de l’ombre, l’éclat des fleurs et des métaux, les émanations merveilleuses qui s’élevaient du calice des roses et des lis épanouis, et se répandaient autour des rangs à perte de vue de jeunes filles, d’adolescents et d’hommes mûrs, tous dans l’éclat de la force, de la grâce et de la beauté. Les paroles du vieillard devenaient toujours plus énergiques et plus inintelligibles. – Laisse briller ta couronne d’or, s’écria-t-il enfin ; rejette le voile d’Isis dont tu couvres ta tête. – Mais pourquoi détourner tes regards ? pourquoi t’avancer vers moi d’un air menaçant ? veux-tu donc lutter avec ton maître ? Approche donc ! approche ! attaque celui qui t’a créé, car je suis…

Ici, la parole du vieillard s’éteignit, et ses forces l’abandonnèrent. Traugott le reçut dans ses bras, et le porta, à l’aide de son fils, dans un fauteuil où il s’assoupit profondément. – Vous savez maintenant, mon cher monsieur, ce qu’il en est de mon bon vieux père, dit le jeune homme d’une voix douce et basse ; une rigoureuse destinée a répandu l’amertume sur sa vie, et déjà, depuis bien des années, il est mort pour l’art auquel il avait consacré uniquement ses veilles. Il reste, durant des jours entiers, les yeux fixés sur ce fond intact ; il appelle cela peindre, et vous avez vu dans quel état d’exaltation le jette la description du tableau qu’il croit avoir tracé. Une malheureuse pensée qui le poursuit en outre et qui me prépare une vie sombre et chagrine, m’entraîne avec lui dans la voie fatale qu’il parcourt… Mais je veux tâcher de vous distraire de cette triste scène. Suivez-moi dans la chambre voisine ; nous y trouverons quelques tableaux du bon temps de mon père.

Quel fut l’étonnement de Traugott, en voyant une longue rangée de tableaux qui semblaient avoir été peints par les maîtres les plus célèbres de l’école flamande ! Plusieurs scènes de la vie active, comme une société revenant de la chasse, des musiciens ambulants, une promenade à cheval, étincelaient de verve et de coloris, et les têtes surtout étaient animées d’une expression toute vitale. Traugott revenait vers la première salle, lorsqu’il s’arrêta tout à coup près d’un tableau, devant lequel il resta comme attaché par un charme. Il représentait une jeune fille dans l’ancien costume germanique. Ses traits étaient parfaitement semblables à ceux du fils du peintre ; seulement les joues de la jeune fille étaient plus vermeilles, et sa stature paraissait plus haute. Un ravissement indicible fixait Traugott à cette place, et il ne pouvait se lasser de contempler cette charmante figure, touchée à la manière de Van Dick. – Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Traugott en soupirant, c’est elle que je porte depuis si longtemps dans mon cœur ! Où pourrai-je jamais la trouver ? À ces mots, les yeux du jeune Berklinger se remplirent de larmes. – Venez, dit-il en s’efforçant de contenir sa douleur. Ce portrait représente ma pauvre sœur Félicité. Elle nous a été ravie pour toujours. Vous ne la verrez jamais.

Traugott se laissa conduire machinalement dans l’antichambre. Le vieillard était encore endormi ; mais il se réveilla tout à coup, et en apercevant Traugott, il s’écria d’un air irrité : – Que voulez-vous ici, monsieur ? Le jeune homme s’approcha alors, et le fit souvenir qu’il venait de montrer à Traugott son nouveau tableau. Votre nouveau tableau, maître Berklinger, dit Traugott, est bien merveilleux, et je n’en ai jamais vu de semblable. Mais il faut beaucoup d’étude et de travail avant que d’arriver à peindre ainsi !

Le vieillard se calma. Il embrassa Traugott et lui promit d’être son maître. – Traugott se rendit donc chaque jour chez le vieux peintre, et il ne tarda pas à faire de grands progrès. Pour les affaires, il les négligea si complètement, que M. Élias Roos vit avec plaisir que Traugott remis son mariage à un temps plus reculé, sous le prétexte d’une maladie de langueur. – S’il n’avait pas cent cinquante mille écus dans ma maison de commerce, dit le vieux négociant à un de ses amis, je sais bien ce que j’aurais à faire.

La vie que menait Traugott eût été un beau jour sans nuages, sans l’amour qu’il nourrissait pour la belle Félicité, dont l’image ne pouvait s’effacer de son cœur. Le portrait avait disparu. Le vieux peintre l’avait enlevé, et Traugott n’osait pas le questionner sur ce sujet. Au reste, le vieux Berklinger lui témoignait chaque jour plus de confiance, et il avait consenti à accepter quelques honoraires pour les leçons qu’il lui donnait. Traugott avait appris de la bouche du jeune Berklinger que le papier vendu par son père était leur dernière ressource et le reste de leur fortune, mais il ne put en savoir davantage, car le vieux peintre les observait sans cesse et renvoyait rudement son fils, chaque fois qu’il le voyait converser avec le jeune négociant. L’hiver était passé, un nouveau printemps faisait déjà refleurir les bois et les prés. Traugott avait été retenu un jour entier dans son comptoir, et il ne put se rendre à la maison de Berklinger que fort tard dans la soirée. En pénétrant dans le vestibule, qui était désert, il entendit le son d’un luth dans la chambre voisine. Il écouta. – Un chant entrecoupé voltigeait entre les accords comme de légers soupirs. Il poussa la porte. Une femme, vêtue exactement dans l’ancien costume, comme celle du portrait, s’offrit à lui, le dos tourné. Au bruit que fit Traugott en entrant, elle posa le luth sur la table, et se leva. C’était elle ! – Félicité ! s’écria Traugott dans son ravissement ; et il allait tomber aux pieds de cette image céleste, lorsqu’une main vigoureuse s’abattit sur lui et l’entraîna. – Misérable sans pareil ! s’écriait le vieux Berklinger en le repoussant, c’était donc là le motif de ton amour pour les arts ! Tu voulais m’assassiner ! Un couteau levé brillait dans sa main. Traugott prit la fuite, éperdu d’effroi et de bonheur.

Traugott attendit le jour avec impatience, résolu de connaître, à quelque prix que ce fût, le mystère que recelait la maison de Berklinger. Il y courut. Toutes les portes étaient ouvertes. Le peintre et son fils avaient quitté dans la nuit leur demeure, et on ignorait le lieu où ils s’étaient retirés. Une voiture attelée de deux chevaux avait emporté les caisses, les tableaux et le petit nombre de meubles qui composaient le misérable avoir de Berklinger. Toutes les recherches de Traugott furent inutiles. Il revint dans un profond désespoir. Son avenir était détruit ; il se condamna lui-même à reprendre les travaux fastidieux qu’il avait abandonnés. – Depuis quelque temps, Traugott travaillait de nouveau dans son comptoir, et le jour de son mariage avec Christine avait été invariablement fixé. La veille de ce jour, Traugott se rendit, comme de coutume, à la cour d’Artus, il contemplait encore une fois les deux figures du bourguemestre et son page, qui lui rappelaient tant de souvenirs, lorsque ses regards tombèrent sur le courtier à qui le vieux peintre avait voulu vendre son papier. Il s’approcha de lui, et lui demanda s’il connaissait ce vieillard à la longue barbe. – Qui ne connaît ce vieux fou ? répondit le courtier. C’est le peintre Gottfried Berklinger. – Savez-vous où il a fixé sa demeure ? – Sans doute ; il vit maintenant bien tranquille à Sorrente avec sa fille. – Avec sa fille Félicité ? s’écria Traugott d’une voix si éclatante, que tous les négociants tournèrent la tête pour le regarder. – Eh ! sans doute, dit le courtier. C’est le jeune homme qui l’accompagne toujours. Tout Dantzig savait que c’était une fille, bien que le vieux fou s’imaginât que tout le monde l’ignorait. On dit qu’il lui avait été prédit que le premier amour de sa fille coûterait la vie à son père, et il a trouvé ce moyen pour éloigner d’elle les galants. – À Sorrente, s’écrie Traugott hors de lui. Et il s’échappa à travers la foule. Le lendemain, il avait déjà quitté Dantzig, et deux chevaux rapides l’entraînaient vers l’Italie. Traugott se sentit ranimé en touchant cette terre des arts. Les artistes allemands établis à Rome l’admirent dans le cercle de leurs travaux, et il séjourna plus longtemps au milieu d’eux que ne semblait le permettre l’ardent désir qui l’avait amené en Italie ; mais ce désir, adouci par la réflexion, se changea en un rêve perpétuel qui se répandit sur sa vie tout entière. L’image de Félicité se présentait sans cesse sous ses pinceaux, et ses traits ravissants, répétés dans les compositions de Traugott, devinrent bientôt célèbres dans Rome, et surtout parmi les peintres, qui accablèrent de questions leur jeune confrère. Un jour enfin, un d’eux, nommé Matuszewski, vint trouver Traugott, et lui confia qu’il avait aperçu dans Rome la jeune fille qu’on retrouvait dans tous ses tableaux. On peut se figurer le ravissement de Traugott. Les recherches qu’il fit avec son ami furent heureuses, et ils eurent bientôt découvert la retraite de la jeune fille dont le père était en effet un pauvre peintre, alors occupé à décorer de fresques l’église de Trinita del Monte.Traugott courut lui-même à l’église, s’assurer de l’identité du peintre, et il crut reconnaître le vieux Berklinger, juché sur un immense échafaud. De là, les deux amis se rendirent à la demeure de la jeune fille, qu’ils aperçurent de loin sur un balcon. – C’est elle ! s’écria Traugott en se précipitant dans la chambre. La jeune fille recula avec effroi. Elle avait tous les traits de Félicité, mais ce n’était pas elle. Traugott resta confondu, et Matuszewski expliqua toute la méprise à la jeune fille. Celle-ci se tenait dans une attitude charmante, les yeux baissés et les joues couvertes de rougeur, et Traugott, qui avait voulu aussitôt s’éloigner, s’arrêta et la contempla avec intérêt. Dorine le regardait en souriant. Son père revint de son travail, et Traugott vit que l’effet de la hauteur de l’échafaud sur lequel s’était trouvé le peintre, l’avait singulièrement abusé. Au lieu du vigoureux Berklinger, il voyait devant lui un petit homme pâle, maigre et timide, courbé par la misère. Le petit vieillard fit preuve de connaissances pratiques dans la conversation qu’ils eurent ensemble, et Traugott se plut à la prolonger. Dorine laissa voir, avec une simplicité enfantine, le penchant qu’elle éprouvait pour le jeune peintre, et bientôt on vit Traugott passer des journées entières dans l’atelier du pauvre artiste italien. Nous n’essaierons pas de peindre la lutte que se livra Traugott, dont le cœur était à la fois doublement rempli par la même image ; enfin il s’arracha de Rome, et partit pour Sorrente.

Un an s’écoula en recherches sans nombre. Un jour il reçut à Naples des lettres de sa patrie. M. Élias Roos lui annonçait que le temps de leur association étant expiré, sa présence était indispensable pour régler leurs affaires respectives. Traugott prit le chemin direct, et se rendit à Dantzig. – Il se trouva dans la cour d’Artus, près de la colonne de granit, vis-à-vis du bourguemestre et de son page, qui semblaient le regarder en souriant, et lui reprocher avec tendresse sa longue absence. – Je ne me trompe pas ! je vous vois bien portant et guéri de votre mélancolie ? C’était le courtier bien connu de Traugott, qui lui parlait de la sorte. – Je ne l’ai pas trouvée ! dit Traugott en soupirant. – Qui donc n’avez-vous pas trouvé ? demanda le courtier. – Le peintre Godofredus Berklinger, et sa fille Félicité. Je les ai cherchés dans toute l’Italie, à Naples et à Sorrente ; personne ne les connaît !

Le courtier le regarda d’un air étonné. – Où avez-vous cherché le peintre et sa fille ? en Italie ? à Naples ? à Sorrente ? – Eh ! sans doute, répondit Traugott avec aigreur. – Eh ! mon Dieu, monsieur Traugott, qu’avez-vous fait là ? s’écria le courtier en frappant ses deux mains l’une contre l’autre : ne savez-vous pas que M. Aloysius Brandstetter, notre digne sénateur et doyen des échevins, a donné à sa petite maison de plaisance, située dans le bois de sapins, au pied du Carlsberg, le nom de Sorrente ? C’est lui qui a recueilli Berklinger, dont il estime fort les tableaux. Il y a demeuré plusieurs années avec sa fille, et vous n’aviez qu’à aller vous planter de vos pieds sur le Carlsberg, pour voir mademoiselle Félicité se promener dans le jardin avec son joli costume gothique. Ce n’était pas la peine d’aller en Italie ! Quant au vieux peintre, c’est une triste histoire. – Oh ! parlez, parlez, s’écria Traugott d’une voix étouffée. – Le jeune Brandstetter revint d’Angleterre, continua le courtier. Il vit mademoiselle Félicité, et en devint épris. Il la surprit dans le jardin, tomba à ses genoux, et lui jura de l’épouser et de la délivrer de l’esclavage dans lequel la retenait son père. Le vieux peintre s’était avancé près d’eux sans qu’ils le vissent, et au moment où Félicité dit qu’elle consentait à tout, il poussa un grand cri et tomba mort. Une veine s’était rompue, et il était déjà tout noir quand on le releva. Mademoiselle Félicité prit alors le jeune Brandstetter en aversion, et elle épousa le conseiller Mathésius. Elle demeure à Marienwerder, et vous pouvez lui rendre visite ; ce n’est pas aussi loin que Sorrente. Traugott ne l’entendait déjà plus ; il riait et pleurait à la fois ; dans son délire, il gagna la porte d’Oliva, et se rendit, comme jadis, sur le Carlsberg. On ignore combien de temps il y demeura, mais on ne le revit jamais à Dantzig.

On assure qu’un peintre allemand, nommé Traugott, se rendit célèbre en Italie, et on montre encore au palais Pitti un tableau de lui, qui le représente entre deux femmes parfaitement semblables ; la plus jeune des deux lui sourit tendrement.

q