Chapitre 1
Le jour de la Saint-Michel, à l’heure où l’on sonnait l’Angelus au couvent des Carmes, une élégante berline de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, roulait avec un brait de tonnerre à travers les rues de la petite ville de Lilinitz sur les frontières de la Pologne. Elle s’arrêta enfin devant la porte cochère de la maison du vieux bourgmestre allemand.
Les enfants du bourgmestre mirent le nez à la fenêtre par curiosité ; mais la maîtresse de la maison se leva de son siège, et jeta avec humeur sur la table son attirail de couturière.
— Maudite enseigne ! dit-elle à son vieux mari, qui sortait précipitamment de la chambre voisine ; voilà encore des étrangers qui prennent notre logis pour une auberge. Pourquoi as-tu fait redorer la colombe de pierre qui est au-dessus de la porte ?
Le vieillard sourit finement et d’un air entendu sans répondre un seul mot. En un moment il eut jeté bas sa robe de chambre et mis son habit de cérémonie, qui, brossé avec soin depuis qu’il l’avait endossé pour aller à l’église, était étendu sur le dossier d’une chaise. Avant que sa femme stupéfaite eut pu ouvrir la bouche pour l’interroger il se tenait déjà à la portière de la voiture, qu’avait ouverte un domestique. Le bourgmestre avait sous le bras son bonnet de velours, et sa tête d’une blancheur argentée reluisait dans l’obscurité du crépuscule.
Une dame âgée, en manteau gris de voyage, descendit de la voiture, suivie d’une femme plus jeune dont le visage était voilé ; celle-ci s’appuya sur le bras du bourgmestre, et se traîna plutôt qu’elle ne marcha jusqu’à la maison. À peine fut-elle entrée dans la chambre, qu’elle retomba à moitié évanouie sur un fauteuil qu’à un signe de son mari la maîtresse du logis s’était empressée de lui avancer.
— La pauvre enfant ! dit la dame âgée au bourgmestre d’une voix basse et mélancolique ; il faut que je reste quelques instants auprès d’elle.
Aussitôt, aidée de la fille aînée du bourgmestre, elle ôta son manteau de voyage ; et sa robe de nonne, ainsi qu’une croix étincelante qu’elle portait sur la poitrine, la firent reconnaître pour l’abbesse d’un couvent de l’ordre de Citeaux.
Cependant la dame voilée n’avait donné d’autres signes de vie qu’un gémissement faible et à peine sensible ; enfin elle demanda un verre d’eau à la maîtresse de la maison. Celle-ci apporta toute espèce de gouttes fortifiantes et d’élixirs, dont elle loua les propriétés merveilleuses, et conjura la dame de souffrir qu’on lui enlevât ce voile incommode et épais, qui devait lui gêner la respiration. Mais, toutes les fois qu’elle s’approcha, la dame la repoussa de la main, en détournant la tête avec les signes de l’effroi ; toutes les instances de la femme du bourgmestre furent inutiles. La malade but deux ou trois gorgées de l’eau qu’elle avait demandée, et dans laquelle l’hôtesse attentive avait jeté quelques gouttes d’un puissant cordial ; elle consentit également à respirer l’odeur d’un flacon de sels ; mais ce fut toujours sous son voile, et sans le lever aucunement.
— Vous avez eu soin de tout préparer comme on la désirait ? demanda l’abbesse au bourgmestre.
— Oui, madame, répondit le vieillard, j’espère que notre sérénissime prince sera content de moi, ainsi que cette dame, pour laquelle j’ai tout disposé de mon mieux.
— Laissez-moi donc encore quelques moments seule avec ma pauvre enfant, reprit l’abbesse.
La famille quitta la chambre. On entendit l’abbesse parler à la dame avec ferveur et onction, et la dame prononça aussi quelques mots d’un ton qui remuait profondément le cœur. Sans précisément écouter, la maîtresse de la maison était restée à la porte de la chambre. Les dames parlaient italien ; ce qui contribuait à rendre toute l’aventure plus mystérieuse, et augmentait le serrement de cœur de la femme du bourgmestre.
Celui-ci appela sa fille et sa femme, leur dit de préparer du vin et des rafraîchissements, et il rentra lui-même dans la chambre.
La dame voilée se tenait devant l’abbesse, la tête inclinée et les mains jointes, et paraissait plus tranquille. L’abbesse ne refusa pas de prendre un peu des rafraîchissements que l’hôtesse lui présenta ; puis elle s’écria :
— Allons, il est temps !
La dame voilée tomba à genoux. L’abbesse étendit les mains sur sa tête et murmura des prières. Quand elles furent terminées, l’abbesse serra sa compagne dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une violence qui prouvait l’excès de sa douleur, et des larmes abondantes roulèrent le long de ses joues. Puis, avec une dignité ferme et imposante, elle donna la bénédiction à la famille, et, aidée du vieillard, monta précipitamment dans sa voiture, à laquelle on avait mis des chevaux frais.
Le postillon excita les chevaux qui hennissaient bruyamment, et la voiture s’éloigna avec rapidité.
Quand la maîtresse de la maison vit que la dame voilée, pour laquelle on avait descendu de la voiture deux coffres pesants, allait séjourner longtemps dans la maison, elle ne put se défendre d’un sentiment pénible d’inquiétude et de curiosité. Elle courut dans le vestibule au-devant de son mari, et l’arrêta au passage, au moment ou il allait entrer dans la chambre.
— Au nom du Christ, murmura-t-elle d’une voix troublée, quel hôte m’as-tu amené ? Car tu étais prévenu de tout, et tu ne m’en avais pas dit un mot.
— Je t’apprendrai tout ce que je sais moi-même, répondit tranquillement le vieillard.
— Ah ! ah ! poursuivit la femme avec un redoublement d’agitation ; mais tu ne sais peut-être pas tout. Tu n’étais pas tout à l’heure dans la chambre. Dès que madame l’abbesse fut partie, sa compagne se trouva probablement trop gênée par son épais voile. Elle ôta le grand crêpe noir qui lui tombait jusqu’aux pieds, et je vis…
— Eh bien ! que vis-tu ? interrompit le vieillard.
Sa femme tremblante promenait autour d’elle des regards effarés, comme si elle eût aperçu un spectre.
— Rien, reprit-elle ; je ne pus distinguer complètement les traits du visage sous le mince voile qui les couvrait encore, mais ils me semblèrent d’une couleur de cadavre, oui, d’une affreuse couleur de cadavre. Mais, mon vieux, remarque aussi qu’il est évident, qu’il n’est que trop évident, qu’il est aussi clair que le jour, que la dame est enceinte. Elle va accoucher dans quelques semaines.
— Je le sais, femme, dit le bourgmestre d’un ton maussade, et, de peur que tu ne tombes malade d’inquiétude et de curiosité, je vais t’éclaircir ce mystère en deux mots.
Apprends donc que le prince Zapolski, notre puissant protecteur, m’écrivit il y a quelques semaines que l’abbesse du couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln, m’amènerait une dame qu’il me priait de recevoir dans ma maison, sans bruit, et en évitant avec soin les regards indiscrets. La dame, qui ne veut pas prendre d’autre nom que celui de Célestine, attendra chez moi sa prochaine délivrance, et puis elle partira avec l’enfant qu’elle aura mis au monde. Si j’ajoute à cela que le prince m’a recommandé de la manière la plus pressante d’avoir pour cette dame les plus grandes attentions, et que, pour première indemnité de mes déboursés et de mes peines, il m’a envoyé une grosse bourse pleine de ducats, qu’il t’est facile de trouver et de guigner dans ma commode, tous tes scrupules seront sans doute levés.
— Nous devons donc, dit l’hôtesse, prêter les mains aux péchés que commettent les grands personnages ?
Avant que le vieillard eût eu le temps de lui répondre, sa fille sortit de l’appartement et leur cria que la dame, ayant besoin de repos, désirait être conduite dans la chambre qui lui était destinée.
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