Chapitre 10
Xavier retourna en courant au château ; on eût dit qu’il était poursuivi par toutes les furies ; il s’avança vers la princesse, qu’il rencontra, lui saisit la main, et l’entraîna dans le salon.
— Elle m’a repoussé avec horreur ! moi, le père de son enfant !
— Au nom de tous les saints ! toi, Xavier, mon Dieu ! parle, comment est-ce possible ?
— Me condamne qui voudra, dit Xavier un peu remis ; mais quiconque aura dans les veines un sang bouillant comme le mien, sera comme moi coupable dans un pareil moment. Je trouvai Herménégilde dans le pavillon ; son état était étrange et tel que je ne puis le décrire. Elle était étendue sur le canapé, et semblait rêver en dormant d’un profond sommeil. À peine fus-je entré, qu’elle se leva, vint à moi, me prit par la main, et me conduisit à travers le pavillon à pas lents et solennels. Elle s’agenouilla, je fis de même ; elle pria, et je m’aperçus bientôt qu’elle s’imaginait voir un prêtre devant nous. Elle tira de son doigt un anneau qu’elle présenta au prêtre. Je la pris, et donnai à Herménégilde un anneau d’or que j’ôtai de mon doigt. Puis elle se laissa tomber dans mes bras avec toutes les marques du plus brûlant amour… Lorsque je m’enfuis, elle était dans un profond assoupissement.
— Misérable ! crime horrible ! s’écria la princesse hors d’elle-même.
Le comte Népomucène et le prince entrèrent, apprirent en peu de mots les aveux de Xavier, et la délicatesse de la princesse fut vivement blessée quand ils déclarèrent que l’action criminelle de Xavier était très excusable, et pouvait se réparer par son mariage avec Herménégilde.
— Non, dit la princesse, jamais Herménégilde n’accordera sa main à celui qui, comme un mauvais génie, a empoisonné par un crime odieux le plus sublime moment de sa vie.
Il faut qu’elle m’accorde sa main, dit le comte Xavier avec une hauteur froide et dédaigneuse, il le faut pour sauver son honneur. Je reste ici, et tout s’arrangera.
En ce moment s’éleva un bruit sourd ; on rapportait au château Herménégilde que le jardinier avait trouvée sans vie dans le pavillon. On la posa sur le sofa ; avant que la princesse pût l’en empêcher, Xavier s’avança et prit la main d’Herménégilde. Elle se leva en poussant un cri affreux qui n’avait rien d’humain, mais ressemblait au gémissement perçant d’une bête fauve. Immobile, raidie par une affreuse convulsion, elle fixa sur le comte des yeux étincelants. Celui-ci chancela sous l’impression de ce regard foudroyant, et murmura d’une voix à peine intelligible :
— Des chevaux !
Sur un signe de la princesse, on lui en prépara.
— Du vin ! du vin ! s’écria-t-il.
Il en avala précipitamment quelques verres, sauta à cheval avec vigueur, et disparut.
L’état d’Herménégilde, dont le délire sombre semblait vouloir dégénérer en frénésie sauvage, changea les dispositions de Népomucène et du prince, qui reconnurent pour la première fois l’horreur de l’action irrémissible de Xavier ; on voulut envoyer chercher un médecin ; mais la princesse rejeta tous les secours de l’art, là où il n’y avait besoin peut-être que de consolations spirituelles. Au lieu d’un médecin, on manda donc le père Cyprien, moine de l’ordre mendiant des Carmes et confesseur de la maison. Il réussit merveilleusement à tirer Herménégilde de son abattement et de son délire. Bien plus, bientôt calme et de sang-froid, elle tint à la princesse des discours fort suivis, et lui exprima le désir d’aller, après ses couches, vivre, pénitente et désolée, dans le couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln. Elle avait ajouté à ses habits de deuil un voile qui lui couvrait entièrement le visage, et qu’elle ne leva plus jamais.
Le père Cyprien quitta le château, mais il revint au bout de quelques jours. Cependant le prince Zapolski avait écrit au bourgmestre de Lilinitz, chez lequel Herménégilde devait attendre sa délivrance ; l’abbesse du couvent de l’ordre de Citeaux, alliée de la maison, devait la mener à Lilinitz, pendant que la princesse ferait un voyage en Italie, accompagnée en apparence d’Herménégilde.
Il était minuit ; la voiture qui devait conduire Herménégilde au couvent était prête devant la porte. Accablé de douleur, Népomucène, le prince et sa femme attendaient la malheureuse enfant dont il leur fallait prendre congé. Elle parut, couverte de son voile, à côté du moine, qui tenait un flambeau dont la lumière éclaira le vestibule.
— La sœur Célestine a grièvement péché, dit Cyprien d’une voix solennelle, quand elle appartenait encore au monde, car le crime de Satan a souillé sa pureté ; mais un vœu qu’elle ne rompra jamais lui procurera des consolations, le calme et le bonheur éternel ! Jamais le monde ne reverra le visage dont la beauté a tenté le démon ! Regardez : ainsi Célestine commence et accomplit son expiation.
À ces mots, le moine leva le voile d’Herménégilde, et tous poussèrent un cri perçant ; car ils virent le pâle masque de mort sous lequel Herménégilde avait caché pour toujours l’angélique beauté de ses traits.
Sans proférer une seule parole, elle se sépara de son père, qui, brisé par la douleur, crut qu’il n’aurait plus la force de supporter la vie. Le prince, homme plus ferme, versa cependant des torrents de larmes, et la princesse seule, domptant de toute son énergie l’horreur que lui inspirait ce vœu fatal, parvint à rester maîtresse d’elle-même.
Comment le comte Xavier découvrit la retraite d’Herménégilde et apprit la consécration du nouveau-né à l’église, c’est ce qui reste inexpliqué. Il lui fut inutile d’avoir enlevé son fils ; car, lorsqu’il arriva à Praga, et voulut le remettre entre les mains d’une femme de confiance, l’enfant n’était pas évanoui de froid, comme Xavier l’avait cru, mais il avait cessé de vivre. Le comte Xavier disparut alors sans laisser de traces, et l’on pensa qu’il s’était donné la mort.
Plusieurs années s’étaient écoulées, lorsque le jeune prince Boleslas Zapolski, pendant un voyage qu’il fit à Naples, arriva au pied du mont Pausilippe. Là, au milieu de la plus délicieuse contrée, est placé le couvent des Camaldules. Le prince y monta pour jouir d’une vue qu’on lui avait dépeinte comme la plus magnifique de tout l’État napolitain.
Il était dans le jardin du couvent, et sur le point de gravir la cime d’un rocher élevé, d’où l’on pouvait voir le point de vue dans toute sa beauté, lorsqu’il remarqua un moine qui s’y était installé avant lui sur une large pierre. Ce moine avait un livre de prières ouvert sur les genoux, et ses regards étaient fixés sur l’horizon. Son visage, dont les traits étaient encore jeunes, portait l’empreinte d’un profond chagrin.
Un vague souvenir préoccupa le prince à mesure qu’il s’approchait du moine. Il se glissa auprès de lui, et s’aperçut que son livre de prières était écrit en polonais ; il parla polonais au religieux ; mais celui-ci se détourna avec effroi ; et à peine eut-il regardé le prince qu’il se voila le visage, et, comme poussé par un mauvais génie, s’enfuit à travers les buissons.
Lorsque le prince Boleslas raconta cet incident au comte Népomucène, il lui assura que ce moine n’était autre que le comte Xavier.
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