‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 10 sur 159 · Chapitre 3 Apparitions

Chapitre 3 Apparitions

Monsieur Mathieu est mon bon ami, et son portier un homme vigilant. Celui-ci m’ouvrit immédiatement dès que j’eus tiré la sonnette de l’Aigle d’or. Je lui expliquai comme quoi je m’étais échappé de la maison du conseiller sans chapeau ni manteau, sans songer que dans la poche de celui-ci était la clef de mon logis, et que je n’avais pu parvenir à réveiller ma servante sourde pour me faire ouvrir. L’homme obligeant (je parle du portier) m’ouvrit une chambre, y déposa des flambeaux, et me souhaita une bonne nuit.

La pièce était décorée d’une grande et belle glace, couverte d’un voile. Je ne sais comment il me prit fantaisie de découvrir cette glace et de poser les lumières sur la console de marbre qui la soutenait. Je me trouvai au premier coup d’œil si pâle et si défiguré, que j’avais peine à me reconnaître moi-même. Et puis, je crus voir du fond le plus reculé du miroir une figure vague et flottante s’avancer vers moi. En la considérant avec plus d’attention, je distinguai de plus en plus nettement les traits d’une femme charmante, rayonnant de je ne sais quelle lueur magique. C’était l’image de Julie.

Dans le transport de mes désirs brûlants, je m’écriai tout haut : « Julie !… Julie ! » Soudain j’entends soupirer et gémir derrière les rideaux d’un lit, dans l’enfoncement de la chambre. Je prête l’oreille, les gémissements deviennent de plus en plus plaintifs. L’ombre de Julie avait disparu. Je saisis résolument un flambeau, je m’approchai du lit et je tirai violemment les rideaux. Mais comment te décrire la stupéfaction qui s’empara de moi, lorsque je reconnus le petit homme du caveau, qui dormait, avec son visage juvénile, mais douloureusement contracté, et qui s’écriait avec de profonds et amers soupirs : « Giulietta ! – Giulietta ! » – Ce nom me causa un frisson glacial !…

Remis de mon effroi, je saisis le petit, et, le secouant rudement, je m’écriai : « Hé ! – cher ami, comment vous trouvez-vous dans ma chambre ? réveillez-vous ! et ayez la bonté de vous en aller au diable ! » – Le petit ouvrit les yeux, et fixa sur moi des regards sombres : « Ah ! fit-il, c’était un mauvais rêve : je vous rends grâce, monsieur, de m’avoir éveillé. » Ces mots résonnèrent faiblement comme de légers soupirs. Je ne sais comment cela se fit, mais le petit me parut alors tout autre qu’auparavant ; bien plus, la douleur dont il semblait affecté pénétra dans mon propre cœur, et toute ma colère s’évanouit sous l’impression d’une tristesse profonde. Une brève explication suffit pour me persuader que le portier m’avait par mégarde ouvert la chambre occupée d’avance par le petit homme, et que par conséquent c’était sur moi que retombait l’inconvenance d’avoir troublé son sommeil de la sorte.

« Monsieur, me dit le petit, je dois vous avoir paru bien extravagant et bien fou ce soir au cabaret. Mais il faut attribuer ma conduite à une influence prestigieuse qui souvent s’empare de moi, et qui, je ne puis le dissimuler, me fait méconnaître les lois de la bienséance et de la politesse. Pareille chose ne vous est-elle pas arrivée quelquefois ? – Hélas oui, répondis-je timidement ; pas plus tard que ce soir, lorsque j’ai revu Julie. – Julie ? » s’écria le petit homme avec un glapissement affreux. Et une crispation convulsive vint m’offrir subitement l’aspect de son visage de vieillard. – « Ô laissez-moi dormir !… reprit-il ; ayez donc la bonté de couvrir la glace, mon cher monsieur. » Il prononça ces derniers mots d’une voix très basse, le visage contre son oreiller.

« Monsieur ! lui dis-je, ce nom d’une femme que j’aimais et que j’ai à jamais perdue paraît vous causer une impression singulière ; en outre, les traits agréables de votre visage subissent fréquemment, il me semble, d’étranges variations. Quoi qu’il en soit, j’espère pouvoir passer auprès de vous une nuit tranquille. Je vais donc tout de suite recouvrir la glace et me mettre au lit. » Le petit se mit sur son séant, me considéra de son visage de jeune homme avec des regards pleins de douceur et de bienveillance, puis il me tendit la main, et prenant doucement la mienne, il me dit : « Dormez tranquille, monsieur ! Je m’aperçois que nous sommes compagnons d’infortune. – Seriez-vous aussi ?… Julie ! – Giulietta ! – Enfin, quoi qu’il en puisse être, vous exercez sur moi une séduction irrésistible : je ne puis faire autrement, il faut que je vous découvre l’affreux secret de ma vie. – Puis après, haïssez-moi, méprisez-moi !… »

Le petit homme, à ces mots, se leva lentement, s’enveloppa dans une ample robe de chambre, et se dirigea en silence, tel qu’un vrai fantôme, vers la glace, devant laquelle il s’arrêta. Ha ! – le miroir réfléchissait purement les deux lumières, tous les objets de l’appartement, et ma propre personne : mais l’image du petit homme en était absente, nul rayon ne renvoyait un seul trait de son visage, qui touchait presque la glace. – Il se retourna vers moi, le désespoir le plus profond peint sur sa physionomie, et pressant mes mains dans les siennes : « Vous connaissez à présent l’excès de mon infortune, dit-il ; Schlemihl, cette âme pure et bonne, est digne d’envie auprès de moi réprouvé ! il a vendu étourdiment son ombre ; mais moi !… moi, je lui ai donné mon reflet : à elle ! – Oh ! – oh ! – oh !… » En gémissant ainsi amèrement, et les mains croisées sur ses yeux, le petit regagna son lit en chancelant, et s’y jeta avec empressement.

Je restai stupéfait. Le soupçon, l’horreur, le mépris, l’intérêt, la pitié, je ne sais moi-même tout ce qui s’émut dans mon âme pour et contre lui. – Cependant il commença bientôt à ronfler d’une manière si mélodieuse et si musicale, que je ne pus résister à la contagion narcotique de ces accents. Je couvris promptement le miroir, j’éteignis les lumières, je me jetai à l’instar de mon compagnon sur le lit, et je tombai bientôt dans un profond sommeil.

La nuit devait toucher à sa fin, lorsque je fus réveillé par le rayonnement d’une lueur éblouissante. J’ouvris tout à fait les yeux, et je vis le petit assis devant la table dans sa robe de chambre blanche, la tête enveloppée dans son bonnet de nuit, et me tournant le dos, qui écrivait assidûment à la clarté des deux flambeaux allumés. Il avait un air prodigieusement fantastique, et j’éprouvai un inconcevable vertige. Je tombai subitement sous l’empire des songes, et je me retrouvai chez le conseiller de justice, assis sur l’ottomane auprès de Julie.

Mais bientôt toute la société s’offrit à moi sous l’aspect d’un étalage de la Noël, chez Fuchs, Weide, Schoch ou quelque autre ; le conseiller me parut être une gentille poupée de sucre candi avec un jabot de papier joseph. Peu à peu, les arbres et les buissons de roses grandirent à vue d’œil 1. Julie se leva et me tendit une coupe de cristal, d’où s’échappaient en voltigeant de petites flammes bleues. En ce moment je me sentis tirer par le bras. Je me retournai et vis derrière moi le petit avec sa vieille figure, qui me dit à voix basse : « Ne bois pas, ne bois pas ! – Regarde-la donc bien… Ne l’as-tu pas déjà vue sur les panneaux peints par Breughel, Callot ou Rembrandt ? »

Je frissonnai en examinant Julie : car positivement, avec sa robe à plis nombreux et à manches bouffantes, avec cette coiffure, elle ressemblait aux vierges séduisantes que ces maîtres ont peintes environnées de monstres diaboliques. « Pourquoi as-tu peur ? dit Julie. N’es-tu pas à moi entièrement toi et ton reflet. » Je saisis la coupe. Mais le petit sauta sur mes épaules, sous la forme d’un écureuil, et répétant avec un grognement aigu : « Ne bois pas ! ne bois pas ! » il battait de sa longue queue les flammes bleuâtres pour les éteindre.

Alors toutes les figures de sucre de l’étalage devinrent animées, et elles remuaient comiquement leurs petites mains et leurs petits pieds. Le conseiller-candi s’avança de mon côté en piétinant et s’écria d’une voix excessivement perçante : « Pourquoi tout ce fracas, mon cher ami ? pourquoi tout ce fracas ? Posez-vous donc un peu sur les pieds, car je remarque depuis une heure que vous cheminez dans l’air par-dessus les chaises et les tables. »

Le petit avait disparu. Julie n’avait plus la coupe dans sa main. « Pourquoi donc ne voulais-tu pas boire ? dit-elle ; la flamme pure et brillante qui jaillissait de la coupe vers toi, n’est-ce pas celle du baiser que tu obtins un jour de moi ? » Je voulus la presser contre mon sein, mais Schlemihl s’interposa entre nous en disant : « Ceci est Mina, qui a épousé Raskal 2. » – Il avait marché sur quelques-unes des figures de sucre, qui poussèrent des gémissements lamentables. Mais bientôt leur nombre augmenta par centaines, par milliers, et toutes se mirent à frétiller autour de moi, et à grimper sur mon corps, qui fut bientôt couvert de leur nuée bigarrée, bourdonnant sourdement comme un essaim d’abeilles. Le conseiller de sucre candi s’était hissé jusqu’à ma cravate, qu’il serrait de plus en plus fort : « Maudit conseiller-candi ! » m’écriai-je à haute voix… Et je m’éveillai.

Il était grand jour, onze heures du matin ! Je pensais que l’histoire du petit homme pouvait bien n’être aussi qu’un rêve moins fantasque, lorsque le garçon d’hôtel, qui entrait avec le déjeuner, me dit que l’étranger qui avait passé la nuit dans la même chambre que moi était parti de grand matin, et me présentait ses civilités.

Sur la table à laquelle j’avais vu travaillant pendant la nuit le fantastique petit homme, je trouvai quelques feuillets récemment écrits, et je t’en communique le contenu, qui est indubitablement l’histoire merveilleuse de ce singulier personnage.

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