‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 120 sur 159 · Berganza

Berganza

N’ai-je donc pas raison ? – Écoute ce fait arrivé à l’un de vos plus nouveaux auteurs dramatiques qui réellement a produit d’excellents ouvrages, et dont le succès n’a pas été plus grand, parce que vos misérables tréteaux étaient trop faibles pour son génie, car un héros antique et armé de fer a une toute autre allure qu’un conseiller aulique en habit brodé de cérémonie. Or, ce poète, quand il s’agissait de monter ses pièces, se préoccupait à l’excès de voir les décors et les costumes exécutés conformément à ses idées. Lorsqu’il fit jouer, sur un théâtre de premier ordre, son dernier ouvrage, dont il avait confié le rôle le plus important à une actrice célèbre et partout vantée pour sa profonde intelligence de l’art, il alla chez elle, et s’efforça de lui démontrer, par les raisons les plus savantes et les plus sensées, qu’elle devait nécessairement paraître vêtue d’une longue tunique égyptienne à plis nombreux et de couleur brune, car il comptait beaucoup sur l’effet de ce vêtement original. Quand il eut discouru très éloquemment pendant plus de deux heures sur les habillements significatifs des Égyptiens, et sur les passages de la pièce qui avaient trait audit costume, quand il se fut drapé lui-même de différentes manières avec un châle qui se trouva sous sa main, pour joindre l’exemple au précepte, la dame, qui l’avait écouté fort patiemment, lui fit cette brève réponse : « J’essaierai : si cela me va, c’est bon ; si cela ne me va pas, tant pis ! je m’habillerai à mon goût. »