‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 159 sur 159 · Berganza

Berganza

Pense un peu à la destinée d’un pauvre chien condamné à divulguer, comme on dit, les secrets de l’école pour une fois que le ciel lui accorde la faculté de parler. – Mais je vois avec plaisir que ma colère, mon mépris pour vos faux prophètes (c’est ainsi que je veux appeler tous ceux qui, parjures à la vraie poésie, ne respirent que l’imposture et la vanité), aient été par toi si bien accueillis ou plutôt jugés naturels. Je te le répète, mon ami : méfie-toi des gens bigarrés ! –

En ce moment un vent frais du matin agita la cime des arbres, et les oiseaux réveillés de leur sommeil se mirent à planer dans la vapeur pourprée qui semblait surgir de derrière les collines.

Berganza faisait des grimaces et des bonds étranges, ses yeux étincelants ressemblaient à des charbons embrasés : je me levai et je me sentis saisi d’une terreur dont j’avais triomphé pourtant durant la nuit.

« Traou ! – haou ! – haou ! – Aou aou ! » –

Hélas ! Berganza voulut parler, mais les mots qu’il essaya d’articuler expirèrent dans les aboiements ordinaires du chien.

Il prit sa course aussitôt avec la rapidité de l’éclair ; bientôt je le perdis de vue, mais à une grande distance j’entendis retentir encore :

Haou aou ! – Haou ! – Haou ! – Haou aou !

Et je sus ce qu’il fallait en penser.

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1.Outre les contes principaux qui forment le fond de l’ouvrage des Frères Sérapion, Hoffmann, pour animer le dialogue qui leur sert de cadre, fait raconter à ses interlocuteurs de petites nouvelles ou anecdotes dont nous avons déjà donné un modèle dans Barbara Rolloffin. Le vieux Comédien est une des plus piquantes, et nous en avons recueilli deux autres à la suite dont les personnages paraissent avoir été connus de l’auteur. Hoffmann, du reste, met souvent à contribution dans ses écrits des traits de sa propre vie, ou des caractères d’individus qui lui ont été familiers, sauf le coloris éclatant et toujours un peu fantastique dont il revêt et enrichit ses emprunts au monde réel.

2.Hoffmann, dont la vive sympathie pour Callot n’est pas difficile à concevoir, lui a consacré deux pages d’éloge que nous mettons sous les yeux du lecteur, pour servir de commentaire à cette dénomination de Fantaisies à la manière de Callot. C’est une sorte de préface qu’Hoffmann a placée lui-même en tête du volume complet qu’il publia sous ce titre, et dont le présent conte entre autres est extrait.

1.L’empereur Octavien, drame célèbre de Ludwig Tieck.

1.Sous les Tilleuls est le nom d’une promenade de Berlin qui avoisine le palais du roi.

2.Du vin de l’an onze, c’est-à-dire de l’année 1811, célère par la qualité supérieure des vins qu’on récolta en Europe, et qui fut attribuée à l’influence de la comète. L’ivrogne mécontent d’Hoffmann prend ces mots l’an onze pour le nom d’un crû fameux. Il eût ôté son chapeau devant le Pirée.

3.Le mot de béotisme, nouvellement et heureusement introduit dans la langue, dans la même acception que lui avaient donnée les Athéniens, pour jeter du ridicule sur la pesanteur d’esprit, la mesquinerie d’idées, et les habitudes matérialistes reprochées aux Béotiens, m’a paru plus intelligible encore que le terme de Philistinisme, fort expressif dans le texte, mais qui n’a pas jusqu’à présent franchi le Rhin. Cette désignation de Philistins s’applique par mépris, surtout dans les universités allemandes, aux bourgeois, aux boutiquiers, et, par extension, aux individus qui n’envisagent de la vie que le côté physique, et pour qui les idées d’art et d’imagination sont lettres closes.

4.C’est le plus haut sommet de la chaîne des Cordillières d’Amérique, et le point le plus élevé du globe au-dessus du niveau de la mer. De vastes forêts l’environnent jusqu’à une certaine hauteur, et la végétation y est des plus fécondes.

5.Voir la merveilleuse histoire de Pierre Schlemihl, communiquée par Adalbert de Chamisso, et publiée par Frédéric, baron de Lamotte-Fouqué. Chez J.-L. Schrag. Nuremberg, 1814. (Note d’Hoffmann.)

1.La fête de Noël est le signal d’une espèce de foire, où les marchands exposent avec beaucoup d’apparat, comme ceux de nos magasins d’étrennes, mille jouets et mille sucreries, destinés à servir de cadeaux pour les enfants. La plupart de ces objets sont ordinairement suspendus aux branches d’arbustes artificiels illuminés par quantité de petites bougies.

2.Ce sont les noms de deux personnages du roman de Pierre Schlemihl. Mina est sa fiancée, Raskal un valet devenu son rival.

1.Homo nefas, locution latine. Invective grave dont les équivalents approximatifs seraient : réprouvé, mécréant.

2.Le même que le général Souvarof, fameux par la bataille de Novi.

3.La fiole de Dapertutto contenait sans doute de l’eau rectifiée de laurier-cerise, autrement dit acide prussique. L’usage d’une très minime quantité de cette eau (moins d’une once) produit les effets qu’on vient de décrire. (Note d’Hoffmann.)

1.L’auteur de Don Quichotte a fourni à Hoffmann l’idée et l’acteur principal de ce conte. Cervantes a composé un dialogue satirique et fort original dont les deux chiens Scipion et Berganza sont les interlocuteurs. L’analyse détaillée en serait superflue pour l’intelligence de la production d’Hoffmann qui a un tout autre mérite que les allusions qu’on y trouve aux premières aventures du chien lettré. Il est vrai qu’en Allemagne la popularité de Cervantes, comme celle de tous les génies littéraires, quelles que soient leur origine et leur patrie, etc., est un fait, tandis qu’on connaît à peine en France l’existence des contes dont celui de Scipion et Berganza fait partie. Je m’occupe en ce moment de la publication prochaine de ces deux volumes de nouvelles (Novelasejemplares) ; le public jugera de ces nouveaux titres à la renommée de l’homme illustre qui a bien attendu jusqu’en 1836 qu’un traducteur exact songeât à nous restituer son chef-d’œuvre.

2.Nom tiré du cri du hibou.

3.Ben fatto, bien fait, bien réussi.

4.L’ichneumon est une espèce de rat du Nil que son instinct pousse à rechercher constamment dans le sable les œufs de crocodile pour les casser et peut-être en faire sa pâture. Aussi les anciens Égyptiens l’avaient-ils divinisé par reconnaissance. On trouve son effigie sur plusieurs de leurs monuments.

1.C’est-à-dire : l’hospice des incurables.

2.C’est-à-dire : sainte Cécile, prie pour nous.

3.Personnages de La flûte enchantée.

4.L’acteur Leo (note de l’éditeur allemand). – La dernière partie de ce dialogue aurait pu fournir le sujet de notes nombreuses relatives aux auteurs que cite successivement Hoffmann ou auxquels il fait allusion comme Iffland, acteur et écrivain ; Tieck, l’auteur du Chat botté ; Lamotte-Fouqué et l’exalté Werner ; mais, outre que j’aurais craint d’encourir le reproche d’un peu de pédantisme, je crois que la critique d’Hoffmann renferme assez de généralités, partout applicables, pour soutenir l’intérêt même des lecteurs frivoles, auxquels la première moitié de ce conte offre d’ailleurs une si riche compensation. Sous tous les rapports, Berganza est le digne pendant du Chat Murr. J’ai le regret de ne pouvoir pas promettre aux souscripteurs cette délicieuse composition et d’autres non moins piquantes, du moins avant que j’aie trouvé de nouveaux éditeurs pour compléter cette publication. Toutefois ces quatre volumes n’en formeront pas moins un ensemble distinct offrant la réunion des œuvres d’Hoffmann le plus faites pour justifier et pour accroître la popularité de son nom.

5.C’est le titre d’un ouvrage de Diderot qui parut en Allemagne longtemps avant sa publication en France.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.