Berganza
Oh ! je t’en prie, apprends-moi quel est donc l’homme privilégié, l’homme prototype fait pour être l’arbitre souverain des intelligences, et qui puisse préciser exactement à quel degré de l’échelle rationnelle se trouve le cerveau du patient comparé au sien propre, et si les dissemblances constatent une infirmité ou une supériorité. – Sous un certain rapport, chaque esprit quelque peu original est prévenu de folie, et plus il manifeste ses penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s’attire de soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu’a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, son repos, son bien-être, et même sa vie, sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l’intelligence et la moralité se bornent à perfectionner l’art de manger, de boire, et à n’avoir point de dettes. Mais cette démarcation complète entre deux natures distinctes, dont l’homme sage et raisonnable par excellence prétend s’attribuer le bénéfice, n’est-elle pas un hommage plutôt qu’une insulte pour son antagoniste ? – Ainsi parlait souvent mon maître et ami Jean Kreisler.
Ah ! j’avais compris au changement total de ses manières qu’il devait avoir reçu quelque funeste nouvelle. Son courroux intérieur éclatait par intervalles en violents transports, et je me souviens qu’il voulut même une fois me jeter un bâton à la tête ; mais il s’en repentit aussitôt, et m’en demanda pardon les larmes aux yeux. – Je ne sais pas quel avait été le motif de cette perturbation morale, car je ne l’accompagnais que dans ses promenades du soir ou pendant la nuit, tandis que le jour je gardais son petit ménage et ses trésors musicaux. Mais bientôt après il vint chez lui une troupe de gens qui débitèrent à l’envi l’un de l’autre mille absurdités, parlant sans cesse de remontrances sensées, de guérison intellectuelle. Jean put apprécier en cette occasion ma force et mon courage ; car, exaspéré comme je l’étais déjà contre ces malotrus, Dieu sait avec quelle ardeur, sur le premier signe de sa main, je m’élançai contre leur cohorte ! J’entamai ainsi le combat que mon maître acheva glorieusement, en les jetant l’un après l’autre à la porte. – Le jour suivant, il se leva faible et épuisé. « Je vois, mon cher Benfatto, me dit-il, que je ne dois pas songer à rester longtemps ici ; et nous aussi, il faudra nous séparer, mon bon chien !… Ne m’ont-ils pas déjà traité de fou parce que je te jouais du piano, et que je m’entretenais avec toi de maintes choses raisonnables ! Toi aussi, si tu restais plus longtemps avec moi, tu pourrais bien encourir l’accusation de folie ; et de même que je suis menacé d’une ignominieuse réclusion, à laquelle pourtant j’espère bien me soustraire, tu pourrais être condamné à périr de la main du bourreau, et tu n’échapperais pas à cette déplorable catastrophe. Adieu, mon fidèle Benfatto ! » Il ouvrit devant moi la porte en sanglotant, je descendis les quatre étages les oreilles pendantes, et je me trouvai dans la rue.