‹ Contes irrévérencieuxChapitre 14 sur 18 · II

II

Une adorable nuit d'octobre, comme on en connaît seulement là-bas, presque des nuits d'été encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme un immense lapis-lazuli où les astres mettent comme des cassures d'argent clair, avec les fraîcheurs lointaines cependant de la Garonne montant parmi les brises encore tièdes, et partout une langueur immense, faite de la secrète mélancolie des déclins et comme balancée dans l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhalés par les dernières fleurs, odorants arômes dont l'âme même est pénétrée.

Comment dame Honesta était-elle venue avec moi, dans ce coin isolé du grand parc où les allées couraient entre les carmins rouilles des ronces toutes tachées de mûres, très loin déjà du vieux castel dont les méchants rires ne venaient plus jusqu'à nous? Mon Dieu! tout simplement, sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout, hormis de ce que j'avais dans l'âme et qui en avait chassé tout le reste. Imaginez, autour de nous, toutes les séductions perfides des choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frôlement des joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attardé des phalènes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes; de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des couleurs se transformant en des reflets d'apothéose, dans des vapeurs d'améthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au décor d'une idylle entourée de toutes les poésies, pas même la tertre de gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au pied une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre, tamisé par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de gaze.

Et elle était là tout près de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir dénouée, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans sonêtre lassé toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement de toutes les choses avant le sommeil.

[Illustration: fig22.png]

Mais la légende était là, l'inexorable légende d'impeccabilité.

--Ah! madame, m'écriai-je, accablé par l'ironie de ces splendeurs, quelle heure de vivre avec une moins vertueuse que vous!

--Et avec un moins sot que vous!

Me répondit-elle en me jetant un regard dont je n'oublierai jamais la cruauté blessée. Et elle disparut, étouffant un petit rire dont j'étais déchiré, comme d'un couteau, sous l'épaisseur des frondaisons, par quelque oblique sentier où les ronces m'auraient empêché de la poursuivre, dans un effacement de toutes ces caresses de la Nature dont j'étais grisé un instant auparavant, me laissant dans un paysage vide soudain et dont les étoiles mêmes semblaient s'être envolées.

Suis-je guéri, pour cela, de croire à la vertu des femmes?

En toute humilité, j'avouerai que non.

AMANY

[Illustration: fig23.png]

AMANY

Sous le ciel, rose et clair comme une aile d'ibis, Sur Marseille où descend déjà la Nuit future, La Méditerranée a fermé sa ceinture Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis.

A ses pieds, sur le sol laissant choir ses habits, Celle qui fait ma joie et qui fait ma torture En rêve, de ses bras, à mon cou qu'il capture, Affermit le joug doux et fort que je subis.

Sur la terre où l'exil poussa la Phénicie, A la gloire de Tyr, sous mon front s'associe L'éclat jeune et vivant de sa fière beauté.

C'est qu'à travers les temps et pour leur lent hommage De la Femme est restée une immortelle image Où des flambeaux éteints demeure la clarté.

Ainsi pensais-je à l'absente, avec quelque mélancolie, il y a un an, à peu près, par un de ces soirs admirables de juillet qui criblent la nue de flèches d'or, devant la Méditerranée devenue comme un immense et sombre lapis-lazuli aux cassures lumineuses, dans le brouhaha de la Cannebière où de belles filles passaient sous l'orgueil de leur chevelure noire et de leur sang latin. Devant moi, la forêt des mâtures immobiles semblait une embuscade d'ombre, une embuscade de soldats armés de hautes lances; et la mer semblait faire flotter, sur la blancheur des collines crayeuses, comme une image lointaine de la voie lactée. Au-dessus des bavardages humains, des bourdonnements de phalènes mettaient comme un bruissement de velours, et des souffles chauds un frisson dans les platanes poudreux. Les voiles triangulaires dessinaient, sur le vague des horizons, les images de coeurs très sombres pendus à un invisible étal pour quelque mystérieux supplice. Toute cette joie du dehors qui riait et chantait aux lèvres des amoureux m'enveloppait d'une indicible et intérieure tristesse. En de jalouses angoisses et en des regrets superflus, je laissais s'en aller mon âme aux pieds de celle que j'avais quittée la veille et qui, sans doute, ne pensait guère à moi.

En ces dispositions moroses, je m'assis à la terrasse d'un de ces cafés magnifiques avec le souvenir desquels Paul Arène ne manque jamais d'humilier nos estaminets parisiens. Le fait est qu'on s'y croirait aux pieds d'une Babel tant s'y croise la variété des langages, tant s'y coudoie la variété des costumes, tant l'illusion d'un Orient tout proche y défie les ridicules préjugés de la géographie. Tout en continuant de rêver, j'écoutais, malgré moi, ce murmure de ruche et, de ce chaos de paroles, les plus voisines frappaient mon oreille. A la table la plus voisine, deux Turcs causaient, cachetés de rouge par leur fez comme des bouteilles de Bourgogne, avec des pelisses droites s'élargissant par le bas, aussi comme des bouteilles. Et quand j'entendis l'un d'eux proposer à l'autre de lui raconter comment un de ses ancêtres avait commencé la fortune de la famille je me résolus d'écouter tout à fait ce conte, la recette pouvant être bonne pour les petits enfants que je n'ai pas.

Et maintenant, c'est, non plus moi, mais un des bons Turcs cachetés de rouge qui parle.

--Le plus curieux, dit-il, c'est que cet ancêtre fut un poète. Il s'appelait Khodja, et les lettrés de Constantinople ont, tous encore ses poésies dans leur bibliothèque. Les connaisseurs affirment qu'il n'avait pas son pareil pour comparer sa bien-aimée à la lune reflétée dans le miroir d'argent d'un lac. Mais malgré que le krach des livres n'eût pas encore commencé, il n'en était pas moins un des plus pauvres hommes de Scutari qu'habitaient mes aïeux, et sa femme Amany, mon aïeule vénérable, passait son temps à envoyer à tous les diables cet harmonieux fainéant qui ne la nourrissait que de belles métaphores. Cette matérielle créature--c'est Mme Khodja, mon aïeule, que je veux dire--reprochait, sans cesse, au pauvre chanteur de ne pas savoir vendre des denrées à faux poids, comme le faisaient régulièrement tous les autres. Car nul n'ignore, en effet, que tandis que tous les négociants du reste du globe, ceux de Paris surtout, sont d'une indiscutable probité, les commerçants Turcs aiment fort à duper leur clientèle, sur la qualité d'abord, et ensuite sur la quantité de ce qu'ils débitent. En quoi ils se montrent prodigieusement logiques et philanthropes. Car, plus un produit est avarié, moins on vous en donne pour le même prix, moins on vous trompe à la fois. Mais, de tous les amis qui excellaient dans cette hygiénique occupation, celui que mon aïeule Amany citait toujours à son mari, avec le plus d'admiration, c'était leur voisin Togrul, Persan d'origine, mais naturalisé Turc pour les besoins de son commerce, et qui, en moins de cinq ans, avait acquis un pécule monstrueux dont il était tout prêt, d'ailleurs, à faire le plus mauvais usage. Car il faisait à Mme Khodja une cour assidue, durant que son innocent époux modulait des sons et les renfermait dans l'argile sonore du rythme, lui répétant sans cesse, en son langage non moins imagé: «Étoile du firmament, lune de mes nuits, tulipe de mes rêves, conseillez donc à cet imbécile d'aller faire au loin quelque négoce. Je lui prêterai le peu qu'il faudra pour partir, et il le perdra certainement en route. Mais pendant ce temps-là, nous prendrons du bon temps. Je viens justement d'expédier une caravane pour un marché lointain, et je n'ai rien absolument à faire qu'à vous aider à le tromper indignement, comme il le mérite.»

Et mon aïeule Amany écoutait cette canaille de Togrul et trouvait son projet plein de bon sens.

Un jour donc, mon malheureux ancêtre Khodja trouva, à sa grande surprise, en revenant de prendre à la pipée quelques strophes matinales, un petit âne tout harnaché à la porte de sa maison, et, sur le petit bourriquet, qui dodelinait des oreilles, un sac en travers, tout gonflé de riz: «--Mon gaillard, lui dit amicalement sa femme, laquelle l'attendait sur seuil fleuri de clématites, vous allez me faire le plaisir d'aller vendre cela où vous voudrez, et puissiez-vous crever en route, pour que je me puisse remarier avec un moins nigaud que vous!» Sans en demander davantage, l'excellent Khodja prit l'âne par le licou et et mit en chemin tout en causant doucement avec l'animal. Car les poètes et les bêtes s'entendent bien volontiers, et ce bienfaisant baudet ne manquait pas de braire aux bons endroits, comme si la musique des vers de son maître l'emplissait d'une intérieure admiration.

Ainsi arrivèrent-ils, à la tombée de la nuit, jusque vers une petite montagne qu'ils gravirent ensemble, parce que les chanteurs, aussi bien que les ânes, aiment le voisinage des cieux, ceux-ci pour parler de plus près aux astres, et ceux-là parce que les chardons croissent à merveille sur les sommets qu'ils argentent de leurs étoiles bleues. Le bon Khodja s'assit, en remerciant Allah, dans une excavation rembourrée de verdure qui lui présentait un fauteuil naturel, et son compagnon commença de brouter les chardons aigus, en s'interrompant, pour le regarder, de temps en temps, avec de bons yeux luisants et doux, ronds et lumineux comme des têtes d'énormes clous.

Or, sous la montagne était une caverne, où nous retrouvons, précisément à la même heure la caravane expédiée par Togrul, laquelle s'y venait reposer jusqu'au lendemain matin, ayant déchargé ses bêtes de leurs fardeaux pour les soulager pareillement. Seulement, le pays étant infesté de voleurs de grands chemins, le chef avait eu une idée géniale pour être averti à temps de leur approche. Il avait planté, de bas en haut, l'embouchure d'une immense trompette dans un trou placé au plafond de la grotte et par où le ciel apparaissait comme une larme d'azur suspendue à la pierre, le pavillon de cuivre de l'instrument étant dirigé à l'intérieur de façon que le son emplît l'excavation qui leur servait de retraite. Après quoi, il avait détaché le plus résolu de ses hommes avec mission de grimper sur le roc au dehors, de fouiller l'horizon du regard sans cesse et de souffler dans la trompette à la moindre apparition de bandit. Mais le plus résolu de ses hommes, pris d'une indicible frousse, n'eut de premier soin que d'abandonner son poste.

A un moment donné, cependant, une formidable fanfare retentit dans la caverne, si formidable que la caravane tout entière, laquelle était décidément composée de héros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises, ses animaux et ses objets de campement. Or ça qui avait soufflé dans la trompette? Le bon Khodja lui-même, et sans s'en douter, vraiment. N'était-il pas précisément assis au-dessus du trou où venait aboutir l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit étoilée, ne se pouvant exprimer tout entière dans les vers qui chantaient sur ses lèvres une partie avait cherché son issue dans quelque autre musique dont l'âne, lui-même--ces animaux ont la gaieté facile--avait ri à se rouler dans les herbes rares et sèches qui adornaient la calvitie du mont.

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Épouvanté lui-même de la symphonie qui avait éclaté dans son fauteuil naturel, mon aïeul Khodja avait bondi comme s'il eût été l'obus de sa propre pièce. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassuré, il s'avisa d'aller visiter l'intérieur de cette montagne mystérieuse, pour s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou n'aurait pas une seconde édition. O merveille! Tous les trésors abandonnés par les lâches envoyés de Togrul tombèrent entre ses mains et il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de Togrul était complètement ruinée. Et cela arriva juste à temps pour que mon aïeule Amany--décidément la plus désintéressée des femmes--se convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aïeul Khodja évita ainsi tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas ça qui porte bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.

Et l'homme cacheté de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant Marseille de toutes les ombres de son aile éployée. Un vent frais faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles à des coeurs qui se raniment, cependant que la Méditerranée prenait, au clair de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de l'absente un moment oubliée.

RESTITUTION

[Illustration: fig25.png]

RESTITUTION

Pour si superficiels et distraits que soient les hommes de ce temps, il n'en est certainement pas un qui n'ait remarqué, avec admiration, comment l'instruction des affaires criminelles s'est enrichie, de nos jours, d'un nouvel élément scientifique et pittoresque. Plus d'assassinat maintenant qui ne donne lieu à une petite comédie judiciaire où ses moindres circonstances ne soient reproduites avec une scrupuleuse fidélité. C'est la mise en action de la fameuse scène à faire que Sarcey réclame inutilement pour le théâtre. Un homme a-t-il été jeté du haut d'un pont? on en profite pour étudier sur un mannequin, de densité et de forme identiques, les lois de la pesanteur. Un mari est-il mort empoisonné? le ballonnement de son cadavre ne manque pas de fournir aux jurés un élégant mémoire sur la dilatation des gaz en vase clos. Ça amuse et instruit la magistrature en même temps. Aussi vous n'imaginez pas combien les juges sont furieux, quand un accusé rend cette petite représentation inutile par l'exactitude et la clarté évidentes de ses aveux. J'en connais qui prétendent qu'on doit passer outre et se méfier de confidences évidemment intéressées.

Tel était l'avis du juge d'instruction Ventéjoul qui, dans son petit tribunal de Castelbajac-sur-Dringue, enrageait de n'avoir pas encore eu l'occasion d'appliquer cette mirifique méthode de la restitution du crime, une désastreuse moralité régnant dans ce paisible chef-lieu d'arrondissement. Mais comment voulez-vous que se distinguent les magistrats de province? Autrefois, ils avaient la politique, et le 16 Mai a été un bon marchepied pour quelques-uns. Mais maintenant! Il n'y avait d'aussi furieux que le procureur Mirapet qui n'avait à défendre la société que de vétilles indignes de son éloquence. Rien à mettre sous la dent creuse de la Justice que de méchants délits, ne prêtant qu'à d'insignifiants réquisitoires. C'était vraiment une désolation. Mme Ventéjoul et Mme Mirapet partageaient la désespérance de leurs maris. Très pieuses, l'une et l'autre, elles demandaient tous les jours, à Dieu, qu'un bon assassinat ensanglantât la commune et sortît enfin leurs époux d'une injuste obscurité.

Enfin, Dieu les exauça, il y a quelques semaines. Un bon crime jeta la terreur dans le territoire de Castelbajac-sur-Dringue. Dieu fit même largement les choses. Il dota cette intéressante cité d'un crime passionnel, la variété de crime la plus recherchée. Un mari offensé, le bourrelier Tireloupe, ayant surpris sa femme couchée avec le forgeron Bonivet, n'avait pas hésité à tirer sur celui-ci. Mais, ayant manqué d'adresse, il avait tué sa femme. N'importe! Il y avait eu, Dieu merci! un malheur. Ce Bonivet, qui l'avait échappé belle, attirait d'ailleurs particulièrement l'attention sur lui. C'était le plus beau gars du pays, le plus solide, le plus entreprenant avec les femmes, et toutes étaient intérieurement ravies qu'il n'eût pas étrenné comme il l'avait mérité.

Quand, de grand matin, les gendarmes vinrent réveiller M. le procureur Mirapet pour lui donner cette bonne nouvelle, celui-ci bondit de joie et les envoya bien vite carillonner à l'huis de M. le juge Ventéjoul. Il fallait se concerter à l'instant et restituer le crime dans son décor avant que rien y fût changé. Malheureusement, le médecin, immédiatement appelé auprès de l'assassinée, l'avait fait transporter dans un autre lit, et tout le monde comprit qu'il serait odieux, voire sacrilège et abominable, de faire jouer un rôle à ce misérable cadavre dans une représentation, même donnée à la justice. Les parents de la morte réclamaient cette dépouille, et le sentiment public était pour qu'elle leur fût rendue.

--C'est tout à fait fâcheux! fit le procureur Mirapet.

--C'est désespérant, ajouta le juge Ventéjoul.

Et tous deux se regardèrent avec infiniment de mélancolie.

--On pourrait mettre un mannequin dans le lit du crime, hasarda Ventéjoul.

--Peuh! fit Mirapet. L'illusion n'y sera plus.

Alors le juge, se frappant soudain le front, ce qui fit un bruit de calebasse.

--Il faudrait trouver une femme de bonne volonté qui voulût bien remplacer la bourrelière.

--Mme Mirapet est trop dévouée à mon avancement pour me refuser cela! s'écria le procureur comme illuminé.

--En tout cas, Mme Ventéjoul est prête à rendre à la magistrature ce service.

--Je n'accepterais votre dévouement, mon cher collègue, qu'au cas où vous jugeriez à propos de reproduire d'abord la scène de l'adultère.

--Grand merci, mon cher procureur! Tenons-nous-en à celle de l'assassinat.

M. Mirapet rentrait, un instant après, chez lui, et annonçait à Mme Mirapet la preuve de confiance dont elle avait été investie par la justice. Celle-ci ne sourcilla pas et se trouva intérieurement très honorée. Notez que cette dévote personne était, en même temps, une fort jolie femme, blonde, blanche, grassouillette, avec des fossettes partout, appétissante en diable et que la vie provinciale condamnait, seule, à une vertu contre laquelle protestait son égrillarde physionomie.

Mme Ventéjoul fut un peu jalouse de n'avoir pas été choisie. Mais son mari la calma en lui promettant qu'elle assisterait à la restitution du crime. C'était aussi une fort jolie créature, de beauté bourgeoise mais abondante, et qui avait un faible prononcé pour le seul militaire du chef-lieu d'arrondissement, le beau Victor de Bondéduit, capitaine de gendarmerie. Or, ce gentilhomme maréchaussesque ne saurait manquer d'assister à cette expérience et de la recevoir dans ses bras quand elle se trouverait mal.

Tout allait donc à souhait et le pays d'ordinaire morne, était en liesse, grâce à l'excellente idée qu'avait eu ce Tireloupe d'assassiner sa femme. Et on parle sérieusement de moraliser les masses!

[Illustration: fig26.png]

A l'heure indiquée, un cortège, magnifique vraiment, sortit du Palais de Justice. Douze gendarmes, commandés par le vaillant Bondéduit, l'escortaient, sabre au clair. Le reste de la force armée veillait sur place, sur l'assassin et sur Bonivet, qui n'avait jamais été plus en mâle beauté de rude manieur de fer. Mme Mirapet avait été conduite en voiture sur le lieu du crime. Sa femme de chambre était en train de la déshabiller suffisamment pour qu'elle fût plausiblement couchée dans le lit du bourrelier.--Un: garde à vôss! terrible retentit sous la fenêtre, suivi d'un bruit de bottes qui cherchent l'unisson sur le pavé. Le procureur, le juge d'instruction et le capitaine de gendarmerie entrèrent dans la chambre de l'assassinat. Mme Ventéjoul fut bien installée à une porte qu'on laissa ouverte, pour qu'elle ne perdit rien du spectacle émouvant qui allait se dérouler. Tireloupe fut armé du revolver qui lui avait servi à tuer sa femme, mais chargé à blanc seulement, cette fois-ci. Il devait demeurer embusqué derrière une autre porte jusqu'à ce qu'on lui commandât de répéter exactement, mais en simulacre, ce qu'il avait déjà fait.

Puis on introduisit le magnifique Bonivet dans le costume sommaire qu'il avait au moment où le bourrelier l'avait surpris.

--Mon ami, lui dit M. Mirapet on le voyant s'acheminer vers le lit où Mme Mirapet était déjà étendue, peut-être auriez-vous pu mettre un caleçon.

--Impossible! répliqua sévèrement Ventéjoul un peu vengé, il n'en portait pas au moment du crime.

--Eh bien, nous abrégerons alors un peu! reprit Mirapet. Mettons-nous tous derrière la porte d'où l'assassin s'élancera en tirant, que nous n'ayons pas la figure brûlée par la poudre.

--Vous avez raison, fit le prudent Ventéjoul, tandis que le capitaine de gendarmerie se mettait de préférence derrière l'autre porte où était déjà Mme Ventéjoul.

--Pan! pan! pan! pan! fit au signal Tireloupe.

Mais, crac! le déplacement de l'air par le fait des quatre détonations répétées fit ouvrir une fenêtre et un brusque courant ferma les deux portes de la chambre du crime, laissant tout le monde dehors, sauf Mme Mirapet et le forgeron Bonivet, toujours docilement couchés côte à côte. On s'élança; mais les deux clefs ouvraient en dedans.

--Ouvrez! ouvrez! hurla Mirapet.

--Ma foi, non! répliqua la voix tranquille de Bonivet. Ça ne me regarde pas!

On cogna ferme contre les deux portes. Mais elles étaient d'une remarquable solidité.

--Vite, un serrurier!

Mais le serrurier le plus voisin, quand il sut qu'il s'agissait d'éviter un désagrément à M. Mirapet, qui lui avait récemment octroyé huit jours de prison pour une bêtise, fit semblant d'avoir perdu sa trousse.

C'est une heure seulement après que l'huis fut ouvert.

--Enfin, mon ami! fit Mme Mirapet avec un air de reproche, j'ai cru que vous ne reviendriez jamais.

Mais il n'y avait aucune douleur réelle, et surtout aucun regret dans son accent.

Quant à Mme Ventéjoul, suivant le programme qu'elle s'était, par avance, à elle-même tracé, elle s'était évanouie au premier pan! dans les bras du beau capitaine Bondéduit qui l'avait soignée avec un dévouement exquis.

Le procès-verbal de cette séance de restitution d'un crime fut légèrement et volontairement tronqué par M. le greffier du tribunal de Castelbajac. On en tira un excellent parti à l'audience des assises. Néanmoins, le jury, fidèle à ses traditions magnanimes envers les maris assassins, acquitta Tireloupe avec quelques éloges sur sa fermeté. Heureusement que Mirapet avait retenu, contre Bonivet, le délit d'adultère, dont il prit une joie féroce à lui faire appliquer la plus sévère pénalité!

SUR LE TERRAIN

[Illustration: fig27.png]

SUR LE TERRAIN

C'était musique militaire sur les allées Lafayette, à Toulouse, où me voici revenu, une fois encore, pour ouïr de jolis contes gascons, comme la Garonne en roule, dans son flot d'argent, avec le murmure de ses cailloux. Sous les arbres déjà poudreux de la longue promenade qui vient mourir sur les rives du Canal, la bonne paresse méridionale s'ébattait, bercée par un de ces...

...concerts riches de cuivre Dont les soldats parfois inondent nos jardins, Et qui, par les soirs d'or où l'on se sent revivre, Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

comme a dit excellemment Baudelaire. Et c'était merveille de voir passer, dans le brouhaha des piétons, les belles filles de sang latin, aux chevelures noires, fières de toute la blancheur de leur front et souriantes de toute la blancheur de leurs dents, beaux fruits ensoleillés, tentateurs surtout aux rêves de volupté. Car, en l'artistique cité où une admirable composition peinte de Falguière fera rayonner bientôt le triomphe de Clémence Isaure, est demeuré ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme antique: un désir tout païen, violemment charnel de la Beauté. Aussi reste-t-elle, en ce temps plus épris d'argent que d'idéal, l'immortelle patrie des statuaires qui vivent surtout de gloire et en meurent quelquefois.

Comme il convient, les soldats en permission abondaient en cette cohue au mouvement lent de flux et de reflux sur le sable, mer vivante se gonflant et s'aplanissant suivant les caprices de l'harmonie. Tels le fusilier Pétoine et le fusilier Tancrède qui marchaient, côte à côte, en reluquant les jeunesses, et en tortillant, entre leurs doigts, des badines qu'ils avaient coupées dans un ramier du Bazacle. Car c'est une innocente manie des militaires de se tailler des cannes partout où ils rencontrent un coin de bois; et le Conseil municipal qui siège au Capitole ne les traite pas pour cela comme notre bien-aimé prince de Sagan.

Et, comme toujours, Pétoine et Tancrède causaient des embêtements de la vie du soldat. Tous les deux, fils du peuple, ils se plaignaient amèrement de l'invasion de l'ancienne noblesse dans les rangs de l'armée, par suite des beautés démocratiques du volontariat. Les régiments étaient maintenant pleins de godelureaux titrés qui faisaient leur tête au nez de l'humble fantassin. Ces messieurs avaient toujours de l'argent dans leur poche pour s'offrir mille douceurs en dehors du service, que c'en était tout à fait scandaleux. Ils n'osaient pas absolument être impertinents avec leurs camarades; mais ils leur faisaient sentir, à tout propos, les abîmes sociaux demeurés dans leur seule imagination. Car, enfin, tous les hommes sont égaux devant la Loi, sinon à quoi bon la Révolution! Il y avait surtout, dans la compagnie, un certain comte (comme s'il y avait encore des comtes!) de La Lézardière qui était la bête noire de Pétoine absolument. Ce résidu de l'ancienne noblesse gasconne avait l'humeur volontiers hâbleuse des gens de son pays et passait sa vie à le tourner en ridicule, lui, Pétoine, qui, précisément, avait horreur qu'on se fichât de lui. Tancrède prenait fait et cause pour son camarade, et tous les deux secouaient furieusement leurs badines en l'air, dans un cinglement de colère et de menace contre ce qui reste des vieilles souches d'autrefois.

--Vois-tu, disait Pétoine, tant que je n'aurai pas fait baiser la doublure de mes chausses à ce citoyen-là, je ne serai pas content.

Et il indiquait, du geste, que sa culotte rouge n'était doublée que de sa propre peau.

--Ça, ça ne sera pas facile, répondait Tancrède, en se pourléchant toutefois ses babines plébéiennes à cette idée d'humilier la noblesse à un tel point.

--Patience! reprit Pétoine, on verra bien.

Et, comme la musique avait jeté au vent ses dernières volées, que le public se dispersait lentement par les rues avoisinantes et que les belles filles aux chevelures noires n'étaient plus que comme un vol rare d'hirondelles dans le petit nuage gris de poussière qui flottait encore sur la chaussée, Pétoine et Tancrède rentrèrent à la caserne pour y manger très médiocrement, cependant que notre précieux comte de Lézardière s'allait gonfler de mets savoureux chez Tivolier, en compagnie d'une drôlesse de marque qui lui donnait sa main blanche à baiser, entre chaque plat. Ah! si Pétoine avait vu ça, quelle exaspération furieuse de son rêve.

Le lendemain matin, c'était leçon d'escrime, une leçon que Pétoine et Tancrède recevaient avec une particulière mauvaise volonté. C'était, cependant, un bon vieux maître d'armes, plusieurs fois réengagé, qui la donnait, et de la vieille école, aujourd'hui presque disparue. Car le maître d'armes de régiment est volontiers devenu, aujourd'hui, un élégant gentleman. Le père Trousse-Faquin était sensiblement d'une autre génération. Très expert dans son art, il n'avait d'ennemi, au monde, que la langue française. Mais ce qu'il lui en faisait voir! Vous lui auriez promis la couronne de Danemark, avec le titre d'Hamlet XXVII, que vous ne l'auriez pas empêché de dire un «contre de carpe» et le «poumon» de l'épée, sans préjudice du verbe «feinter», qu'il employait jusque dans ses temps les plus invraisemblables. Mais, à ces querelles près avec l'orthographe et la syntaxe, quel homme sublime, que ce vieux troupier! Mais c'était dans les affaires d'honneur entre autres troupiers qu'il était surtout incomparable, dans ces duels qui ont lieu, nus jusqu'à la ceinture, devant une légion de camarades admis à ce spectacle comme à une leçon de courage.

Humain, prudent, paternel au fond, notre Trousse-Faquin ne faisait grâce à ses clients d'aucune de ces subtilités que la tradition militaire introduisit dans ce genre de combats singuliers. Il en avait, lui-même, commenté le formulaire en une rédaction de son cru et de son style. A signaler ce dernier chapitre qu'il gardait, comme on dit, pour la bonne bouche, quand il guidait des soldats sur le terrain: «Aussitôt qu'un des adversaires (il prononçait: «anniversaire») est touché, l'autre doit généreusement, et oubliant toute rancune indigne d'un soldat, s'approcher de lui et sucer légèrement le sang de sa blessure afin d'éviter une extravasion du liquide vital ou quelque autre accident préjudiciable à la santé.»

Or, le maître d'armes, entre deux séances de plastron, était en train de lire ce petit document à ses élèves, quand Pétoine et Tancrède entrèrent dans la salle, celui-ci, une main sur la joue artificiellement gonflée, celui-là, boitillant faussement, dans le but évident de se soustraire aux délices de la planche.

Quand Pétoine eut entendu, il poussa du coude Tancrède, qui porta son doigt à son nez, en signe de méditation véhémente. Puis, par extraordinaire, Pétoine, cessant sa boiterie mensongère, alla au-devant de la leçon. Ce que le La Lézardière se moqua de lui, en le voyant sous les armes! Lui, était de première force, et redouté de tout le bataillon.

Et ça n'empêcha pas que Pétoine, après avoir retiré sa veste, lui flanqua une gifle monumentale pour lui apprendre à se divertir à ses dépens.

Un tel outrage demandait du sang, et le vieux maître d'armes convoqua nos deux gaillards à une rencontre, le lendemain matin, après avoir adressé au colonel un rapport dont la réponse était prévue.

Une délicieuse matinée, ma foi, que celle du lendemain. Cependant que la ville s'éveillait sous l'éternel tintinnabulement de ses cloches, Saint-Sernin donnant la réplique à Saint-Étienne et le Taur à la Dalbade, au bord du fleuve, plus loin que le pont de Saint-Cyprien, un joli frisson d'argent courait sous les saulaies et les bergeronnettes, secouant des perles à leurs longues ailes, égratignaient l'eau avec de petits cris joyeux. Les toits rouges semblaient courir les uns après les autres au cours de la Garonne, comme s'ils fuyaient l'incendie allumé à l'Orient, l'incendie aux hautes flammes qui flambait au bord du ciel. Le comte et son adversaire, un peu grelottants, toutefois, leur chemise enlevée, dans cette buée de rosée aurorale étincelante aux brins d'herbes, étaient déjà en face l'un de l'autre, le fer au poing, n'attendant que le «Allez, messieurs!» qui les devait lancer l'un au-devant de l'autre. Car l'excellent Trousse-Faquin les avait fait tomber en garde, en arrière, après avoir mis leurs épées bout à bout. Les distances se rapprochent au signal et les fers se tâtent en de petits battements préliminaires. La Lézardière affectionne une attaque dans la ligue basse et Pétoine pare seconde avec acharnement jusqu'à ce que, un coup lui semblant porté à la hauteur voulue, il se retourne brusquement et le reçoit au derrière.

--Arrêtez! s'écrie le maître d'armes, stupéfait.

Et, au milieu de l'étonnement général--car toute la compagnie était confidente de ce combat--il ajouta, en s'avançant vers Pétoine:

--Vous êtes blessé; ôtez votre pantalon.

Pétoine obéit. Le coup était léger, l'adversaire ayant, malgré lui, retenu la main devant cette parade imprévue. Mais, enfin, la peau était entamée.

--Fusilier La Lézardière, vous savez ce qui vous reste à faire.

Et le malheureux comte fut obligé de se mettre à genoux, pour faire, à Pétoine triomphant, un semblant de ponction là où celui-ci s'était juré de lui faire mettre la bouche.

On en rit encore dans le régiment.

LES BOTTES

[Illustration: fig28.png]

LES BOTTES

Ce n'est pas sans une mélancolie inquiète que je vois, aux vitrines des bottiers du boulevard, ces chaussures anglaises, étroites et longues, ayant vaguement l'air de cercueils élégants où le pied doit s'emprisonner dans une boite de cuir sans concessions à ses formes originelles. Il en sortira certainement une ou plusieurs générations dont les extrémités inférieures n'auront plus rien de latin. C'est tout simplement la race attaquée dans un de ses signes originels et celui qui comportait le plus d'aristocratie. Car, si peu que vous connaissiez l'oeuvre de Darwin, vous savez que notre organisme se modifie plus rapidement qu'on ne l'imagine, suivant les conditions extérieures où il se développe. La fabrication des monstres n'a pas d'autres secrets. Nous allons gaiement à la monstruosité et vers des hérédités ridicules. Car les infirmités se développent aussi par ces fantaisies de la mode. Pour les hommes, cela m'est assez indifférent. Mais les jolis petits pieds de nos femmes de France transformés en longues pattes de Teutonnes ou de Saxonnes, vous conviendrez avec moi que c'est une abomination!

J'en contais mon inquiétude à mon vieux camarade de promotion Landrimol, qui a quitté depuis déjà longtemps le service pour se livrer à la science, comme beaucoup de polytechniciens sur le retour, et loin de me rassurer, il insista sur le bien-fondé et me donna, à l'appui de mes propres craintes, une preuve tirée d'une vieille histoire de garnison à lui personnelle. Courteline ne m'en voudra pas d'une simple promenade sur son territoire militaire. C'est, d'ailleurs, Landrimol qui parle. Vous vous en apercevriez immédiatement à son absence de tout accent toulousain.

--Or donc, me dit-il, c'était en 1875, je crois. La mode était à une façon de chaussures à la poulaine qui se terminait en pointe, mode excellente pour donner du pied au derrière aux impertinents. J'étais, comme tu le serais encore, un officier ayant quelque coquetterie, un peu trop replet déjà, tout naturellement préoccupé de sa toilette, soucieux de plaire aux dames de la ville. Car nous occupions précisément une garnison où les militaires étaient bien vus du sexe aimable. Nous autres artilleurs, surtout, faisions prime. Nous avions, je ne sais pourquoi, la réputation d'être plus discrets que les hussards et les dragons. Le fait est que nous ne parlions jamais de nos succès qu'au café et à dix ou douze amis intimes seulement.

De plus, nous étions, pour les maris, un élément de distractions plus sérieuses. Nous savions tous jouer au whist et quelques-uns aux échecs. Notre bonne éducation et notre sentiment naturel de justice compensatrice nous faisaient mettre ces talents honnêtes au service des bourgeois que nous trompions indignement. Belle existence au demeurant et que tu regrettes sans doute, comme moi.

--Certes, lui répondis-je. Je ne peux pas entendre encore passer un défilé de canons sans que le coeur me batte. Le bruit des caissons sur le pavé me bat dans la poitrine. Nous avons des camarades généraux, Landrimol. Ils sont du Conseil supérieur et nous ne serons jamais de l'Académie. Nous avons été, toi et moi, des fous de quitter cette _Alma parens_ qu'est l'armée. Il n'y a encore de grand au monde que le drapeau. Mais continue.

--Je ne sais pas si tu avais remarqué, malgré mes affreuses bottes de l'École, que j'avais un très joli pied pour un homme. Tout en maugréant contre cette mode qui les terminait, une fois vêtus, en tiges de paratonnerres, j'avais vite adopté les nouvelles chaussures et leur confiais, au moins autant qu'à mon esprit naturel, le soin de séduire les belles. Car beaucoup de femmes mettent longtemps à s'apercevoir que vous êtes spirituels, qui, d'un coup d'oeil, ont remarqué comment vous étiez chaussés. J'en arrivais même à marcher un peu comme les malheureux canards que d'infâmes forains font danser sur des plaques rouges pour amuser les badauds, tant j'emprisonnais étroitement mes orteils dans ces cachots séducteurs. Or, nous avions pour colonel un gaillard qui ne transigeait pas avec l'ordonnance et qui avait, entre autres maximes, celle-ci, renouvelée, disait-il, de Napoléon: «C'est le soulier qui fait le soldat.» Ce qui n'est pas autrement flatteur pour le courage. Un jour, m'apercevant ainsi boitillant:--Qu'est-ce que c'est que ça, capitaine?» fit-il en regardant mes pieds. Et il ajouta gracieusement, en soufflant dans la paille argentée de sa moustache:--«Vous me ficherez huit jours d'arrêt pour porter ces bottes ridicules quand vous êtes en tenue de service.»

Et il tourna les talons, de larges talons où s'encadraient de lourds éperons, en laissant retomber la paille argentée de sa moustache. Je regagnai rapidement le quartier pour prévenir tous mes camarades qui, comme moi, faisaient les jolis dans des bottes à la poulaine, comme en portait le bon roi Charles VI, sans les employer, toutefois, à donner du pied au derrière des Anglais qui avaient méchamment envahi son royaume.

Ce fut une rumeur d'indignation contre le colonel. Mais, avec la discipline, il n'y a pas d'accommodements. C'est une des choses qui la distinguent du ciel, où chacun joue de la harpe ou du trombone devant l'Éternel comme il lui plaît.

Donc, le corps tout entier des officiers se précipita à la cordonnerie du régiment. Il fallait, à tout ce monde et sur l'heure, des chaussures à bout carré, ces fameuses bottes d'ordonnance dont la forme est invariable depuis les guerres de Napoléon. Mais le maître-bottier était surchargé de besogne. Impossible de satisfaire personne. Il faudrait au moins quinze jours pour exécuter la commande sur mesure. «--Au moins, en avez-vous d'occasion?» demanda le choeur avec angoisse. «--Peut-être oui! J'ai, je crois, là, quelques douzaines de paires ayant déjà un peu servi, répondit l'éminent savetier: mais elles ne sont pas à moi. Je me suis chargé simplement de les vendre par complaisance. Je crains, d'ailleurs, que ce ne soit un peu cher pour vous.» «--Nous vous les prenons à n'importe quel prix!» répliquèrent les malheureux. Et l'infâme bottier nous fit payer vingt francs pièce une marchandise qui n'en était plus depuis longtemps à l'émotion inséparable des premiers débuts. Si bien que, le soir même, il n'y avait plus un officier dans le régiment d'artillerie dont les pieds ne fussent enfouis dans d'horribles bottes quadrangulaires. Le lendemain, le colonel, qui avait son idée, passa une revue de détail. Il eut un épanouissement de visage en voyant cet affreux spectacle, et soufflant, comme il avait toujours soin de le faire avant de parler, dans la paille argentée de sa moustache, il nous dit, une main tournée derrière le dos: «Enfants, je suis content de vous!»

Dans l'après-midi, ce ne fut pas sans un certain embarras que nous fîmes, en sortant du café, la petite promenade accoutumée, jusqu'au mail, où les dames commençaient leur promenade, en longeant, pour s'y rendre, les boutiques où de jolies filles se montraient aux vitrines dès que passait un uniforme. C'est en groupes de deux ou trois que nous marchions, nous suivant un peu par grades, une cigarette aux lèvres, donnant quelque chose de contraint et de mystérieux aux sourires de reconnaissance. Les maris étaient encore qui à l'audience qui à leur comptoir, qui à l'étude ou à la caisse et c'était un moment délicieux vraiment, sous les grands arbres où l'on se rencontrait sûrement, par simple intuition de sympathie et sans s'être donné rendez-vous.

Ce jour-là, ce fut positivement un désastre.

Ces dames et ces demoiselles aussi, par habitude, passaient leur revue de détail. A peine arrivées aux pieds, nous les voyions surprises d'abord, puis étouffant, dans la dentelle de leurs mouchoirs, des sourires absolument impertinents. Et plus le défilé avançait sous leurs regards impitoyablement scrutateurs, plus leur gaieté devenait joyeusement insolente. Onques ne vit-on plus jolies dents blanches mettre comme un frisson de lait aux calices de plus de roses à peine entr'ouvertes.

[Illustration: fig29.png]

Et nous faillîmes rire aussi, de moins belle humeur cependant, quand un retour sur nous-mêmes nous révéla le secret de leur hilarité. Nous étions tous, non seulement chaussés comme des Auvergnats, mais nous avions tous un énorme oignon sur l'orteil droit, accusé par un renflement montueux du cuir. Toutes ces paires de bottes avaient appartenu au même propriétaire qui était pourvu de cette infirmité, et ce propriétaire était... devine qui? le colonel dont s'expliquait ainsi à merveille la rancune contre les officiers trop élégamment chaussés. Eh bien! plusieurs d'entre nous contractèrent des oignons par le seul usage de ces chaussures autrefois mal habitées. On reconnaissait notre provenance quand nous changions de régiment.

--Ah! Landrimol, m'écriai-je, absolument ému par ce récit, _di avertant omen!_ Mais que deviendront les pieds mignons de nos jolies femmes de France, si l'Angleterre continue à sévir chez nos cordonniers! C'est déjà trop de sentir le sol sacré de la Patrie foulé par les souliers seulement de l'étranger!