L'IZARD - L'IZARD
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_A mon ami Dat._
Une aube radieuse dans la montagne toute bleue, toute bleue avec des vapeurs roses là où parvenaient, obliques, les flèches de l'Orient, de petites nuées coupant le caprice des cimes; le spectacle grandiose des pics s'escaladant comme en un impatient reflux aux immobiles vagues, et, encore, dans une découpure du ciel d'un bleu très tendre, un fantôme de lune s'effaçant, comme le sourire d'adieu d'une amoureuse très blanche, avec quelques scintillements encore de diamants dans les cheveux.
J'avais redescendu la montée de Saint-Sauveur déjà pareil, à cette heure matinale, à un espalier de lumière, dominant le gave bruyant sur lequel se tend, comme un arc de pierre, le pont de l'Empereur, et j'avais obliqué à droite, sur Lutz aux hôtelleries découpées en chalets et dont les terrasses surplombent aussi des torrents. A peine avais-je rencontré, sur la route, quelques paysans en béret au dos d'un âne aux oreilles scintillantes de rosée. Tout à coup, une forme se dressa devant moi, une figure d'homme dont la barbe longue et fine était tressée et nouée derrière les oreilles, vêtu d'un vareuse d'un gris roux, se serrant à la ceinture, tout en laissant aux mouvements toute leur liberté, et d'un pantalon de treillis à peine plus clair, à la hussarde, bien chaussé pour la marche et coiffé d'un béret clair n'ayant guère plus de développement qu'une casquette sans visière. Ce n'est pas, d'ailleurs, à son costume assez particulier que je le reconnus, mais aussi à l'élégance vigoureuse de ses formes, à la résolution singulière de sa marche, au caractère viril de son visage un peu bistré, au dessin violemment aquilin de son nez, au rayonnement surtout très doux de ses yeux clairs et d'expression limpide, comme ceux des enfants. Il avait, d'ailleurs, sur l'épaule une petite carabine de précision ne ressemblant en rien aux fusils ordinaires de chasse et qu'il m'avait montrée la veille, à Barèges, dans sa petite cabine à la Robinson où sont réunies, dans un cube ayant trois mètres de côté, tout ce qu'il faudrait à une petite armée pour supporter un siège moins long néanmoins que celui de Troie.
J'étais en face de mon ami Rodolphe, le grand chasseur d'izards devant l'Éternel, et je dis: ami, bien que notre connaissance fût de récente date. Mais celui-là est de ceux qu'on aime tout de suite; et puis, toute une légende, quelque chose comme un évangile, avait précédé sa venue dans mes relations affectueuses. On m'avait chanté sa gloire à Saint-Sauveur, chez mon ami Pintat, le savoureux hôtelier; à Barèges, chez Lacoste; à Lourdes surtout, chez Romain Maumus, dont les bons vins font vraiment, comme dans l'antiquité, le Dieu de la gaieté et du rire; chez Soubiran, enfin, à Argelès, où se mangent les truites les plus exquises, et les premières cailles du pays. Il n'est question, tout autour du coeur de la Bigorre, que des cynégétiques exploits de mon ami Rodolphe, et sa renommée s'étend jusqu'en Espagne, à Torna, dont les baladins, d'authentiques gentilshommes qui dansent en des costumes merveilleux, passent la frontière tout exprès pour venir lui demander où en est la fashion des modes françaises, et ce que portent, cette année, les pschutteux au Bois de Boulogne. Mais mon ami Rodolphe se garde bien de leur révéler de pareils secrets et, tout au contraire, en sage et en artiste, les convainc-t-il de demeurer fidèles à leurs belles moeurs patriarcales et à leur si pittoresque costume étincelant au soleil, d'antiques soieries colorées comme des ailes d'oiseaux des îles.
--Vous partez pour la chasse? lui demandai-je en lui serrant les mains.
--Oui et non. J'ai aperçu, l'autre jour, là-haut, un izard dont j'ai pu observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.
--Eh bien! lui dis-je, et c'était la vérité, deux hommes, qui dînaient, hier, à Saint-Sauveur, ont conté devant moi qu'ils en avaient rencontré un le matin même, de cet autre côté, à droite de Gavarnie, entre les branches de cette fourche de neige que vous voyez, là, et attachée à une échancrure du roc, comme à un monstrueux râtelier.
--Oui, je sais, me répondit le chasseur avec une mélancolie soudaine dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-là. Adieu.
Et, m'ayant serré la main, avec un petit tremblement affectueusement ému dedans, il remit sa carabine, quittée un instant, le temps de faire une cigarette, sur son épaule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du bout des lèvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un souvenir. «Bon! pensai-je.
Encore un qui a aimé et qui en souffre encore!» Et je pensai qu'il y a de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci avec des yeux en lumière d'émeraude, et celle-là toute vêtue de grâce pure, comme les vierges des Panathénées.
Comme le lendemain soir, à Lourdes, je contais ma rencontre à mon ami Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod bigourdan, Romain se mit à rire, de son bon rire clair que n'ont jamais mouillé les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:--Vous n'y êtes pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du côté que vous lui aviez montré et où nous avons fait autrefois de si belles parties ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire d'amour.
Et se rapprochant de moi, de façon à ce que nul autre ne pût l'entendre, Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidèlement que le permette mon souvenir, un peu troublé par l'admirable vin que je continuais à déguster, tout en écoutant.
Rien au monde n'est plus difficile, paraît-il, que la chasse à l'izard, à cause de la méfiance toute naturelle, à l'endroit de l'homme, de ce petit chevreuil pyrénéen, ne quittant jamais les montagnes les plus hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre d'admirables jambes, déliées comme des fils et nerveuses comme des arcs, et qui franchissent les précipices comme en un vol d'oiseau, l'izard possède, sous son petit front étroit et bas coupé de deux petites cornes luisantes, des yeux d'une puissance défiant les instruments eux-mêmes de l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de ciel, tout son horizon, il distingue de très loin le moindre point qui bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit être de se confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son attention.
De cela donc, notre ami Rodolphe s'était avant tout préoccupé, et le souci qu'il apportait à la couleur neutre de son vêtement, où se retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une expérience souvent répétée le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la montagne ne pouvait aboutir qu'à une défaite. Se perdre dans la tonalité générale de la montagne! Mais elle était tout à l'heure violette comme une immense améthyste, et la voici teintée de jaune clair comme un champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'était, il n'y a qu'un instant, qu'une flèche de saphyr, est maintenant pareille à un bouton de rose! C'est la palette tout entière du soleil qui s'exerce sur la montagne, et voilà pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse que la mer, et plus ressemblante à madame Protée. De quelque façon qu'il s'y prenne, l'homme qui s'était assorti à sa couleur fait maintenant tache sur elle.
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Sentant donc le problème insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle fouille dans son naturel génie et trouva infiniment mieux. Ce n'était pas à la montagne qu'il fallait ressembler, mais à un autre izard, ces animaux pacifiques ne se défiant pas les uns des autres. Et, laborieusement, il se mit à rechercher pour le ton des étoffes qu'il adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons de divers pelages, sans arriver à l'identité qu'il rêvait. Il y avait toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il n'arrivait pas à donner à son propre habit. Un instant, il crut avoir trouvé; mais la découverte faillit lui être funeste. Il avait eu l'idée de mêler un peu de poil de renard très roux, comme vous le savez, au tissu de son molleton. C'était parfait comme couleur. Mais il n'avait pas pensé que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus terrible du monde, a un effet immédiatement diurétique sur les chiens. Le premier jour où il fit son essai, tous les chiens de la région accoururent à ses talons et se mirent à «compisser fort aigrement», comme dit Rabelais au chapitre III de _Pantagruel_, son pantalon. Impossible de se défendre de ce bain de pieds chaud et parfumé! Une première meute se forma à Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit, en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte, d'Argelès, si bien qu'il traînait un régiment de gentilshommes uriniers à ses trousses et qu'il n'était si petit roquet, dans toute la région, qui ne tint à honneur de grossir le cortège et de venir apporter sa goutte au déluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami Chaigne, en ce moment-là encore procureur de la République à Lourdes, envoyât un peloton de gendarmerie départementale à son secours. Le changement d'arôme dépista assez les chiens pour que la maréchaussée n'eût pas à sabrer les délinquants qui firent une retraite en bon ordre et rentrèrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.
Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne se découragea pas.
--Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus à la peau de l'izard qu'une étoffe tissée de son poil même?
Oui, mais voyez la difficulté de tisser des poils aussi courts et menus! Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mêler un nombre considérable de ces fils précieux et vivants à la trame du nouveau vêtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible à son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mêler aux gaietés de la comédie. Le jour même où il inaugura ce nouveau et perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du côté où vous l'engagiez, hier, à aller poursuivre son gibier favori. Après une journée tout entière d'embuscades inutiles et de vaines embûches, s'étant réconforté d'un verre de délicieux genièvre qu'il fabrique lui-même dans son laboratoire municipal de Barèges, il s'endormit dans un coin charmant de montagne, sous une caresse bleue du ciel où filtraient quelques larmes d'étoiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu éclatant, et qui se balançaient autour de son visage au moindre souffle, comme des éventails embaumés. O la délicieuse nuit de pasteur chaldéen, sous le regard ému de la lune! Une fraîcheur étrange, pénétrante, comme d'un baiser discret, avec un arôme de fleurs des montagnes, attiédi par une haleine, le réveilla très doucement, à la première lumière rose du matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un véritable izard, qui, trompé par l'illusion si complète de son costume, passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs célibataires de notre ami, le prenait pour un collègue et le flairait affectueusement pour l'inviter, sans doute, à déjeuner avec lui en broutant le thym du voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien vite de ce mauvais et lâche mouvement a l'endroit d'un camarade si confiant. Pour s'excuser, il essaya même de bêler un peu à la mode izardine, mais ses longues moustaches altérèrent la pureté du son, et l'izard s'éloigna prestement, en reconnaissant, avec une loyauté parfaite, qu'il s'était trompé.
Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne décideriez notre ami Rodolphe à aller tirer l'izard dans cette région pyrénéenne. Il a trop peur de tuer son ami!
DÉMOCRATIE
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DÉMOCRATIE
Il y avait assez longtemps que le département désirait avoir sa statue de grand homme comme tous les autres. Le malheur est qu'il n'avait pas produit de grands hommes. Après avoir épuisé tous les Bottins historiques, on pensa à l'annuaire de l'Académie française. On y trouva, sans peine, une quinzaine de compatriotes qui y avaient tenu un siège depuis la fondation Richelieu, et qui semblaient, d'ailleurs, y avoir couru le record de l'obscurité. On fit un tri parmi ces nébuleuses. Les nommés Landouillet, Puy-Bavard et Rocantin demeurèrent sur le volet. Landouillet avait écrit des vers; Puy-Bavard de la prose, et Rocantin rien du tout. Comme de son vivant, ce fut ce qui lui valut d'être élu une seconde fois, pour l'immortalité. Il sortit deux fois de suite au doigt mouillé et trois fois au zanzibar. La volonté du destin était claire, l'intention de la Providence formelle. Un marbre fut commandé au sculpteur Michalou qui n'avait jamais eu aucune récompense, mais qui était du département. Il représenta l'illustre Rocantin portant à sa bouche un rameau de laurier qui ressemblait à une branche de persil. Et il souriait débonnairement à la postérité, comme pour dire: «Vous voyez que, malgré mon habit vert, mon nez crochu et mon air suffisant, je ne suis pas comme tout le monde le pourrait croire, un perroquet.»
Or, le jour de l'inauguration solennelle était venue et M. le préfet était sur les dents, ayant fait grandement les choses. Concours de gymnastique, jeux académiques et vaguement floraux, tir à la carabine, essais de pompes, record de cyclistes, rien n'y manquait. Un véritable apéritif aux jeux olympiques dont on nous promet la résurrection.
Et Mme la Préfète avait dit au godelureau des Andives, surnuméraire de l'enregistrement et qui se mourait d'amour pour elle, en pure perte, croyez-le bien, car la femme d'un fonctionnaire de ce rang ne doit même pas être soupçonnée: «Anatole, si vous le voulez, nous occuperons le temps, pendant que mon mari fera à ses hôtes campagnards les honneurs du musée où il n'y a d'ailleurs aucun tableau, à une rêverie, au fond du parc, près de la fontaine.» C'était le coin le plus charmant et le plus mystérieux du grand jardin de la Préfecture. Le godelureau Anatole des Andives crut que l'heure du berger sonnait pour lui et faillit s'évanouir de joie. Petit fat! L'amour qu'une honnête femme inspire ne doit-il pas être autrement immatériel et quintessencié! On vous promettait, monsieur, une promenade à deux, avec peut-être, me votre bras, la plus jolie main de femme de l'Administration Française, à l'heure crépusculaire où les vers luisants allument leurs intestinales lanternes pour faire croire aux étoiles que la terre est un ciel aussi, dans l'embaumement des parterres voisins tout, fleuris de roses aux pétales retroussés, à l'ombre tutélaire, mais déjà lointaine, d'un bâtiment civil, et cette perspective enchanteresse ne vous suffit pas!
En vérité, on ne sait plus ce qu'il faut aux jeunes gens d'aujourd'hui.
Huit discours, pas un de moins, avaient été prononcés. Le néant littéraire de Rocantin avait été magnifié sous toutes les formes. Mais, de l'avis de toutes les dames surtout, la palme de ce concours oratoire revenait à l'inspecteur général de l'Instruction primaire Ledodu, enfant du pays aussi, qui venait triompher dans son berceau, après en être sorti chaussé des légendaires sabots dont tant de gens ont mangé la paille déjà qu'ils doivent être bien durs aujourd'hui. Un bon gros homme, comme la vie politique nous en a montré un, il n'y a pas longtemps encore, souriant à lui-même, franchement vaniteux, ayant gardé l'air pion que ne dépouillent jamais ceux qui ont bourré de pensums la studieuse jeunesse, bon prince au demeurant, tenant beaucoup de place sur le globe, mais pas cependant peut-être assez pour le faire tourner rien qu'en marchant. Il félicita, dans un heureux parallèle, le pays qui avait produit, à moins de deux siècles de distance, deux hommes comme Rocantin et lui. On eût dit que c'était de sa propre statue qu'it parlait déjà. M. le préfet l'embrassa comme le plus pur gruau, quand il eut fini, et cette accolade, saluée de bans et de vivats unanimes, fut une conclusion magnifique à ce débordement d'éloquence provinciale dont les oiseaux eux-mêmes étaient incommodés sur les arbustes dépouillés de la place qu'enveloppait une tiède poussière chargée de parfums humains.
C'était le moment de la visite aux collections artistiques et scientifiques du chef-lieu que la municipalité venait d'enrichir de deux autographes de Rocantin, dont une note de son linge sale complètement écrite de sa main. M. le préfet dirigeait le cortège, prenant affectueusement le bras de chacune des autorités, tour à tour, comme pour sceller, aux yeux des populations, l'accord de toutes les branches de notre puissante administration. Mais quand il chercha le cubitus de Ledodu, pour y poser un instant son gant blanc, Ledodu avait disparu.
Et où était-il allé, je vous prie?
Justement, dans le coin du parc où était la fontaine, sous les ombrages mêmes où Mme la Préfète, tendrement sévère, cruellement indulgente, faisait de la morale, mais une morale très douce, au godelureau des Andives, qui s'émancipait. Flirt délicieux, au demeurant, autant qu'irréprochable, que le leur. Car il avait pour décor d'odorants berceaux de verdure et, pour accompagnement, l'orchestre des fauvettes et des rossignols qui, pour les amoureux bien sages, gardent leurs plus belles chansons.
Mais quelle note soudaine, discordante et plusieurs fois répétée dans ce concert?
Eole, mêlant sa voix au dialogue divin de Roméo et de Juliette, Crépitus donnant, à Héro et à Léandre, son opinion sur leur tendresse.
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Quelque méchant faune raillard, sans doute, qui, avec malhonnêteté, faisait bruyamment se fendre l'écorce de l'arbre où il avait élu domicile; ou encore quelque Hamadryade laissant éclater son beau rire sonore à travers une bulle d'écume bleue cueillie, au bout d'un pipeau, en passant près de la fontaine; ou peut-être la nymphe Écho attardée, après un entretien trop long, avec des gens indiscrets.
Non! tout simplement ce sacré Ledodu, qui avait remplacé, à son déjeuner, les cailloux de Démosthènes par d'excellents haricots de Montastruc--ce Soissons languedocien,--particulièrement bavards; et qui, par un sentiment tout à son honneur, avait cherché la solitude pour cette seconde partie de son discours.
Du coup, Mme la Préfète, bien que fille d'un colonel d'artillerie, devint rouge comme une belle pivoine, et le godelureau Anatole des Andives pâle comme un narcisse. D'un commun accord, tous les deux fermèrent le livre des tendres confidences et, silencieusement, pour se purifier l'ouïe, rentrèrent à l'hôtel de la préfecture, véhémentement indignés contre le destin.
Mme la Préfète, surtout, l'avouerai-je. Bien que parfaitement décidée, comme il convient à une vertueuse épouse, à ne rien accorder à son platonique galant, il lui avait tout à fait déplu que celui-ci fût interrompu, par une ridicule musique, en pleine déclaration. Une femme est toujours furieuse quand on lui vole un peu de l'occasion de nous faire souffrir. Et sa colère ne s'adressait pas inutilement aux dieux, car elle avait fort bien aperçu, dans le mystérieux enlacement des taillis, l'auteur de cette malencontreuse symphonie en plein vent, si j'ose m'exprimer ainsi.
Quel redoublement de fureur n'eut-elle donc pas quand, au banquet d'honneur qui suivit la visite du musée, elle vit que son mari avait précisément mis à sa gauche, à elle, ce musical Ledodu. Le repas fut magnifique et elle sut contenir son courroux pendant toute sa durée, pleine d'hypocrites attentions et d'ironiques soins pour son cruel voisin.
Au dessert, M. le Préfet se leva et porta un toast à l'avènement des couches nouvelles, proclamant que la bourgeoisie contemporaine dépassait déjà, de cent coudées, par l'urbanité, le bon ton et la distinction des manières, celle des preux et les rejetons des croisés, ce qui promettait pour la bourgeoisie à venir.
--Ce que dit votre mari est infiniment juste, affirma M. Ledodu, en se penchant vers Mme la Préfète, avec son plus gracieux sourire. Ainsi, moi qui vous parle, Madame, auriez-vous jamais deviné que mon père était boucher?
--Ça, non! Monsieur, répondit avec conviction Mme la Préfète.
PASIE
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PASIE
Pour Aspasie, vraisemblablement, et croyez bien que ce n'était pas son vrai nom. J'ai su, depuis, qu'elle s'appelait Sidonie Lascoumette. Elle portait un front perdu dans le bouillonnement fauve de ses cheveux; des coulées d'or traversaient ses yeux bruns; le nez droit et toujours frémissant aux narines, n'avait aucune des irrégularités charmantes qui impliquent la bonté; un peu charnues, les lèvres s'ouvraient sur de petites dents blanches et coupantes; une fossette trouait le menton césarien que soutenait un cou un peu large s'épanouissant, sans brisures, aux épaules. Par prudence, arrêterai-je là son signalement. Au moral, elle était tout à fait dépourvue d'esprit. Qu'en avait-elle, d'ailleurs, besoin? Avec un peu de génie seulement, une telle femme eût bouleversé le monde. Mais elle n'avait pas plus de génie que d'esprit.
Bête comme une oie, alors? Vous exagérez sensiblement. On ne s'ennuyait pas avec elle. C'est l'essentiel, n'est-ce pas? Il est vrai qu'on ne s'ennuie pas non plus avec une oie quand elle est tendre et ingénieusement farcie par un cuisinier consciencieux. J'en étais, pour ma part, très amoureux, et n'éprouvais à cela qu'un petit ennui, celui de contrarier beaucoup mon camarade Peyrolade, qui n'en était pas moins amoureux que moi, et qu'à regret je voyais berner par cette jolie drôlesse qui me gardait toutes ses faveurs. J'en étais, à la fois, flatté et humilié, car il lui avait fait la cour bien avant moi. J'avais précisément dans ma poche un billet d'elle, un rendez-vous pour dix heures. Charmant, ce billet, et plein de promesses, mais empoisonné par mon amitié. Elle y blaguait encore ce malheureux Peyrolade. Ah! que les femmes sont peu généreuses quand elles n'aiment pas!
Il n'est pas d'heure plus lente à venir que celle dite du Berger. Je me l'imagine traînant, après soi, un troupeau d'impatiences et de doutes sur un chemin très montant, vers une étoile qui va toujours s'enfonçant plus profondément dans l'azur. Ce que le temps me devait paraître long jusqu'à dix heures! Une circonstance insignifiante en apparence en compliquait encore l'emploi. Je n'osai aller, comme tous les jours, le tuer au café où j'avais mes habitudes. C'était aussi celui de Peyrolade et j'avais quelque honte à le rencontrer au moment de lui faire une crasse. Et puis, j'aurais eu à lui inventer quelque mensonge expliquant mon départ avant l'heure accoutumée. L'innocent, il était déjà, sans doute, à m'attendre assis derrière le joli quadrilatère de drap vert et les cartes apprêtées pour la manille coutumière. Demain, j'aurais certainement à lui donner des explications. Mais mon imposture était retardée de quelques heures.
Je me mis donc à arpenter les allées Lafayette--car nous sommes à Toulouse--le gaz commençant à clignoter dans les rues transversales, des nappes circulaires de lumière blanche tombant, par places, sur le sable estompé de bleu aux contours. Les mélancolies du soir descendaient des feuillages déjà frissonnants sous un souffle automnal et, tout au bout, un carrousel de chevaux de bois tournait aux sons énervants d'un orchestre barbaresque. La monotonie de ces allées et venues trompant mal mon impatience, je pris le parti d'entrer dans un simple estaminet qui avait l'avantage d'être très voisin de la demeure de Pasie. J'y lisais les journaux parmi des inconnus. Par une fatalité touchant à l'invraisemblance, c'est Peyrolade que j'y aperçus, le premier, tournant le dos fort heureusement à la porte... plus un ami commun qui me le montra, pendant que je lui faisais: chut!--Êtes-vous donc brouillé avec lui? me demanda-t-il.--Non! fus-je obligé de lui répondre, mais je ne veux pas qu'il me voie ici. Puis, n'osant sortir, de crainte de le faire retourner, je me renfrognai dans un coin. Quand il se lèverait pour partir, je plongerais mon visage entre mes mains, comme un homme qui fait semblant de penser.
Mais je t'en fiche! Mon gaillard était bien là pour un bon moment. Je vis son pardessus à une patère, son pardessus qu'il avait remis au garçon pour se mieux installer. Le diable soit des piliers d'estaminet! Jamais je ne fis de plus salutaires réflexions sur la dignité de la vie chez soi, au coin d'un bon feu, entre le ronronnement d'un chat familier et le tic-tac de l'horloge qui vient des grands-parents, dans son armoire de noyer pareille à un cercueil. Les brumes du soir sont mauvaises à tout le monde, et Peyrolade n'avait déjà pas une si bonne santé.
Je m'étais assis, lui tournant aussi le dos; je m'étais fait servir une consommation chimérique et un journal que je ne lisais pas, mais qui me servirait de paravent, et le supplice commença pour moi, le voyant rester, de ne plus oser sortir. Je le voyais déjà brusquement changé de sens et me criant de sa bonne voix joyeuse: «Eh! où vas-tu?» Ce n'est vraiment pas la peine d'être un honnête homme pour souffrir toutes les angoisses d'un malfaiteur qui se sent filé.
Et il était dix heures moins cinq; et je l'entendais toujours pérorer derrière moi; et il fallait bien pourtant se décider à se lever. Je ne pouvais pas cependant renoncer au seul bonheur qui soit au monde, parce qu'il avait plu à cet animal de venir s'asphyxier, dans l'ignoble fumée des bières et des cigarettes, ailleurs qu'à l'endroit accoutumé?
Sortir de trois quarts, en détournant la tête, en profitant même du revêtissement obligatoire--car, moi aussi, ne voulant pas mourir étouffé dans ce taudis, j'avais déposé mon paletot--pour engloutir son profil perdu dans un collet. Ce fut mon plan.--Mon paletot! fis-je au garçon, en donnant à ma voix un léger accent marseillais qui dut aggraver encore, d'un vague relent d'ail, les parfums déjà très composés de la pièce. L'esclave aux escarpins traînant dans la sciure de bois obéit. Toujours sans regarder, je me dressai; je plantai un bras dans l'une des manches du paletot et je fis une demi-pirouette dans le sens de la sortie, tandis que le vêtement, lui-même, accomplissait une révolution autour de moi pour me tendre son autre manche. Le succès fut complet! J'avais disparu momentanément dans un tourbillon de draps, comme un oiseau disparaît dans l'élargissement de ses ailes au moment de l'envolée. Il me semblait que je sortais d'un cachot et que c'était l'âme de Latude qu'on délivrait en moi. Le brouillard léger qui avait prêté ses ailes de gaz au crépuscule s'était dissipé. Une belle nuit d'automne, comme elles sont là-bas, pleines de petits astres semblant des grains de givre semés, par une invisible main, dans une coupe de lapis. J'étais, je l'ai dit, tout près de Pasie. La route me parut délicieuse et faite de fraîcheur apéritive. Que ce serait doux et charmant, dans quelques instants! Il semblait que l'arome des dernières roses mourantes dans la chambre tiède, parvint jusqu'à moi et m'indiquât le chemin que je savais pourtant si bien!
Dix heures sonnaient aux couvents perchés sur les collines, aux fenêtres éteintes déjà. Au dernier réverbère, avant de toucher au seuil de la bien-aimée, je pris machinalement, dans la poche de mon pardessus, le billet qu'elle m'avait écrit, pour me bien assurer de mon bonheur et en relire les derniers mots, tant j'avais peur de vivre dans un rêve.
Hein! je n'en croyais plus mes yeux! Comment m'étais-je trompé à ce point? Mon impatience m'avait donné la berlue. Je n'étais attendu qu'à onze heures!
L'heure du Berger avait emmené plus loin encore son troupeau.
Oh! ce que cette heure me parut composée de soixante siècles, tous glorieusement chargés d'historiques événements! Il me parut que Salomon, Charlemagne et Louis XIV auraient pu y trouver la place de leurs longs et mémorables règnes! Les secondes s'allongeaient interminables. Je les traînai jusqu'au bord de la Garonne qui courait, sous son pont à dos d'âne, dans un scintillement d'or, entre les quais d'où montaient des chansons attardées, vers les dômes jumeaux de la Daurade et de la Dalbade, païennement assises au bord du fleuve. A onze heures moins dix seulement, je quittai cette contemplation véhémente des écumes venant émousser d'argent les plus basses pierres des piles. Onze heures, enfin! Je touchais la porte de Pasie, quand un animal se jeta à travers moi.--Idiot!--Crétin! Nous nous étions déjà reconnus, au seul timbre de nos voix, je l'espère. Cet animal, c'était Peyrolade.
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--Alors, tu me mouchardes?
--Alors, tu entends m'empêcher d'aller à mes affaires?
--Tant pis pour toi. Eh bien! je vais chez Pasie qui m'attend. Ouf!
--Moi aussi, fit Peyrolade, lis, plutôt....
Et il me tendit un chiffon de papier dont je reconnus immédiatement l'écriture. C'était aussi un rendez-vous de Pasie, mais pour dix heures, celui-là.
--Et je suis en retard d'une heure, continua Peyrolade, parce qu'un bougre m'a triché à la manille. Donc, bonsoir!
J'étais abasourdi.
Une fenêtre de Pasie s'étant subitement éclairée, il se fit, dans la rue, plus de lumière, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait mon paletot. Par un juste retour sur moi-même, je dus constater que j'avais le sien. Le garçon s'était trompé en nous les rendant. C'est le rendez-vous de Peyrolade que je traînais depuis une heure dans ma poche. Notre commune amie m'avait attendu à dix heures et l'attendait à onze.
Silencieusement nous nous serrâmes les mains.
Oh! que M. Bérenger aura donc de peine à décider les dames à n'avoir qu'un amoureux!