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Chapitre 10 Spleen

Dès sa jeunesse, sir Arthur Burton s’efforça de donner à sa vie un but quelconque, si étrange qu’il fût. Très riche, il chercha péniblement à gaspiller sa fortune par des moyens nouveaux. Il aurait voulu acquérir un renom d’excentricité ; mais, d’imagination courte, il ne réussit point. Et il se sentait banal, bourgeois, terre à terre.

Enfin, découragé, imitant un de ses compatriotes, il paria qu’il assisterait à la mort du dompteur Néros. Après trois ans de poursuites acharnées, il vit le lion Brutus ouvrir d’un coup de patte le crâne de son maître.

La vie recommença intolérable. Il comparait la monotonie du présent aux jouissances multiples éprouvées jadis à suivre le dompteur de ville en ville, à l’angoisse délicieuse qui l’étreignait durant la lutte. Puis ces bêtes, il les aimait d’une affection reconnaissante. Chacune d’elles tenait dans sa gueule et dans ses griffes un peu de sa chair et de sa pensée. L’habitude en avait fait des camarades, les seuls qui eussent brisé la croûte épaisse de son égoïsme.

Alors, brusquement, il se décida, acheta toute la ménagerie Néros : la baraque, les animaux, les employés, la veuve, la fille, et la transporta intégralement dans sa propriété de Blackwood.

Et, régulièrement à la même heure, il s’y rendit. Assise à son comptoir, Mme Néros, l’air distingué, maniait des piles de tickets. Debout, près d’elle, se tenait sa fille, en maillot violet, en tunique de velours noir. L’Anglais les saluait, prenait un billet et, soulevant une draperie, entrait.

Bien alignées, les cages occupaient tout un côté de la ménagerie. À tous ses vieux amis sir Arthur adressait quelques paroles. Vers dix heures, il commandait le repas. Puis, l’ayant surveillé, il s’asseyait en face de Brutus, allumait un cigare et rêvassait. Et les deux êtres se regardaient, le cerveau vide tous deux, l’aspect débonnaire.

Las de cette contemplation inactive, un soir, en costume de dompteur, il ouvrit la porte de la cage centrale et pénétra bravement. Le lion se réveilla, examina son maître d’un air bienveillant et se rendormit. Dès lors, l’Anglais resta près de lui des heures entières. Brutus se couchait comme un chien ou se frottait avec des câlineries. Une fois, sir Arthur, assis, posa les pieds sur un des barreaux. Brutus, qui tournait, arrêté par cet obstacle, sauta.

Enthousiasmé, le gentilhomme passa à d’autres exercices. Il s’introduisit dans les cages voisines et répéta tout ce que Néros exécutait. Quand il fut prêt, il convia ses fermiers, les paysans des alentours, les habitants de Blackwood. L’entrée, gratuite, donnait droit aux consommations et aux cigares. Après le repas des animaux, sir Arthur, en redingote noire, en maillot gris perle, bondissait au milieu de la cage. Le gaz s’éteignait et, au bout de quelques instants d’obscurité, les spectateurs apercevaient le gentilhomme étendu, la tête dans la gueule du lion et souriant d’un air heureux.

Bientôt, la vue des mêmes visages, le son des mêmes applaudissements ne lui suffirent plus. Il lui manquait l’ébahissement des foules, cette anxiété du vrai public qui donne au silence tant de solennité.

Il embarqua toute sa ménagerie, tout son monde, et, un matin, Paris vit ses murs couverts d’affiches rouges où se détachait en noir le nom du célèbre dompteur Arthur. Il eut un grand succès. Son rêve d’originalité se réalisait enfin.

De tout cela encore il se lassa. L’ennui revint, insondable. Rien, pas une péripétie, pas même la rébellion d’un fauve affamé. Quoi de plus fastidieux que de recommencer éternellement les mêmes choses ? Un acte excentrique devient banal une fois répété. Mais, alors, il faut donc toujours chercher du nouveau ?

Il se résolut au suicide, à quelque suicide terrifiant, monstrueux, fantastique. Il se creusa la tête, inventant des moyens d’une cruauté féroce. Il rêvait l’impossible. Il crut enfin le découvrir.

Il retourna là-bas avec sa ménagerie, l’installa dans le parc, fit exhausser de plusieurs mètres le mur d’enceinte et construisit, entre la baraque et le château, un autre mur de même hauteur. Pour la réouverture, il convoqua tous les habitants du pays. Au jour fixé, il congédia ses employés, sauf un : le préposé au gaz. L’après-midi, il se rendit auprès de ses bêtes et établit un système de cordes dont chacune aboutissait, d’un côté, à la porte d’une cage et, de l’autre, à la cage centrale. Le soir, une heure après l’arrivée de ses invités, il courut à l’entrée du parc et la ferma lui-même, à l’aide de grosses clefs, qu’il jeta ensuite dans un fourré. Puis il revint, endossa son costume et, lentement, froidement, apparut, aux applaudissements du public. Les exercices commencèrent. Brutus enjamba sans broncher des barrières de bois peint, traversa des cerceaux de feu, contrefit le mort.

Sur un signal, comme à l’ordinaire, le gaz s’éteignit. Alors, dans l’ombre, sir Arthur tira les cordes, une à une, violemment. Toutes les cages s’ouvrirent avec un cliquetis sinistre. Quelques secondes encore dura le silence. Puis, soudain, un cri jaillit, effroyable, un cri d’enfant, mordu sans doute, déchiré, pantelant.

Ce fut une bousculade affolée. Au milieu de la foule, éperdue, les fauves bondissaient, griffant, piétinant, éventrant, happant un membre, arrachant un visage. Sous la pression, les poteaux cédèrent, et la baraque s’écroula. Et, bientôt, des décombres, il s’échappa des fantômes qui galopaient à travers le parc. Et d’autres fantômes les pourchassaient, les rattrapaient, les renversaient. Des fuyards plus heureux parvenaient à l’enceinte, essayaient de la franchir, mais ils retombaient, exténués, et se blottissaient les uns contre les autres.

Et, toute la nuit, le vacarme continua. Dans la profondeur des bois, entre les hauts murs sonores, les hurlements de douleur, les appels désespérés, les cris d’agonie se répercutèrent. Une immense clameur montait au ciel : le concert ininterrompu des bêtes de proie, qui grognaient, aboyaient, rugissaient, ricanaient, chantaient victoire. Sur le champ du carnage, un aigle planait, ses larges ailes déployées, et, parfois, un moribond distinguait une grande ombre qui tournoyait autour de lui, qui tournoyait toujours plus près.

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