Chapitre 13 Le salut
De son lit, la mère Vêtu dit à son fils Ernest :
— Non, j’ai pas besoin du médecin : ça coûte, c’est pas utile. J’sais bien qu’c’est l’dernier jour. J’aime mieux m’sieur l’curé. Vas-y.
Ernest s’en alla. La vieille resta seule avec son petit-fils, l’enfant de son fils et de sa bru, morte l’an passé. Se soulevant un peu, elle le regarda. Il se tenait assis sur un banc, près de l’âtre, et ne bougeait pas, ses yeux d’idiot fixés à la crémaillère, autour de laquelle filaient des gerbes d’étincelles. Son corps malingre demeurait courbé. Ses paupières ne battaient pas, et son visage était impassible, vide de toute expression, visage mort, que n’éclairaient même pas des rêves de bête. L’ayant contemplé, elle eut un soupir et se recoucha.
Mais un bruit de clochette retentit. C’était Ernest qui revenait avec le prêtre et un gamin, porteur des saintes huiles. La vieille exhala ses péchés en un vague chuchotement, que le bonhomme distinguait à peine. Et elle reçut l’extrême-onction.
Le prêtre et le gamin se retirèrent. Un long silence commença, si long qu’Ernest se dit :
« Serait-elle passée, la mère ? »
Il s’approcha du lit. Elle semblait morte, la figure tournée vers la muraille, toute blême. Mais il s’aperçut que sa poitrine se soulevait encore sous un dernier effort des poumons, et il s’assit en bâillant, agacé que ce fût interminable à ce point. Depuis trois jours, il la veillait.
L’idiot se mit à tousser. Son père le heurta du coude.
— Tais-toi donc.
Il le haïssait, l’enfant ne lui faisant pas honneur et coûtant à nourrir. Il l’eût peut-être abandonné, jeté à la porte comme un chien. Mais la vieille Vêtu protégeait le petit, et Ernest craignait qu’elle n’allât habiter chez un autre de ses frères et le privât ainsi du bénéfice de sa présence. Alors, pour se venger, il torturait l’enfant en arrière.
Il lui saisit le bras, pinça la peau entre ses doigts et tourna violemment. L’idiot étouffa un cri, car il voyait, levée sur lui, l’autre main, menaçante et noueuse, et il savait, par habitude, que cette main le châtiait de ses plaintes. Ernest répéta cette expérience à diverses reprises, passant du bras à la jambe et de la jambe au mollet. Puis, ennuyé, il arpenta la pièce, et, chaque fois, c’était un coup de pied, une chiquenaude, une tape.
Soudain, un juron lui échappa. Par la fenêtre, il voyait de gros nuages noirs s’avancer en bataille, chargés de pluie. Et il se souvenait de ses foins, que l’on s’occupait à rentrer.
Une minute, il réfléchit. Le souci de sa récolte fut plus fort. Il disparut.
La porte n’était pas refermée que la vieille, se raidissant sur ses poings, réussit à s’accouder. Une lueur sombre ranimait ses yeux d’agonisante, et ses lèvres murmurèrent :
— Le gredin ! Il lui fera toutes les misères possibles, à mon pauv’gars.
Il y avait longtemps qu’elle assistait au supplice de l’idiot, qu’elle suivait toutes les phases de cette haine et toutes les manifestations atroces auxquelles se livrait son fils. Depuis des mois, elle ruminait sa vengeance : enlever l’enfant et se réfugier auprès de son cadet, loin d’Ernest. Et puis voilà que la maladie la clouait au lit.
Elle eut tout à coup, dans l’épaisseur de son cerveau, la vision brusque de scènes où s’accentuait le martyre du petit. Des souvenirs lui revinrent. Jadis, aux veillées, une voisine lisait des histoires de chrétiens torturés. Et elle s’imagina l’enfant tour à tour dépecé, écorché, écartelé, brûlé, livré aux bêtes. La silhouette du petit s’amaigrissait en s’enfonçant dans l’avenir. Il n’avait plus de force, sa peau se tendait sur ses os, et cependant son corps résistait aux plaies et aux déchirements, et il ne mourait pas, il ne pouvait mourir.
Ce fut un vœu de toute son âme que cette mort impossible. Elle l’aimait tant, son pauvre gars ! Elle l’aimait parce qu’elle était son unique soutien, son unique protection contre de trop dures épreuves. Et elle savait bien qu’après sa disparition il deviendrait la proie du bourreau.
« Je ne veux pas, pensa-t-elle, je ne veux pas. »
Que ne voulait-elle pas ? Ne point mourir ? ou l’emporter dans sa tombe pour le surveiller encore ? Hélas ! elle se sentait défaillante, usée, et des coins de son esprit, jadis si lucide, s’enveloppaient des ténèbres finales. Et même cette mort ne l’effrayait pas : cela lui semblait assez doux de s’endormir et de quitter ce coin de pays où elle avait souffert et lutté pendant trois quarts de siècle.
Alors elle rêva d’emmener l’enfant avec elle, loin des tortures, dans la paix dont elle éprouvait déjà la bienfaisante douceur. Et ce rêve surgit si lumineux et si éclatant que tout ce qui restait à la moribonde d’énergie morale et physique, d’instincts, d’amour et de haine se groupa autour de lui, le solidifia et en fit de la volonté, une volonté implacable.
Elle sortit du lit, rapidement ; mais ses jambes flageolèrent. Elle tomba sur les genoux.
Quelques mètres la séparaient de l’idiot, toujours immobile au bout de son banc. Elle mit à les franchir d’horribles minutes. Une camisole et un jupon la couvraient. Ses maigres jambes nues se tordaient à terre. Son bonnet se dénoua, et des mèches blanches lui gênèrent les yeux.
L’ombre envahissait la pièce. Une flamme jaillit au foyer, puis s’éteignit. Rien ne troublait le silence dehors.
La mère Vêtu approchait. Elle se traînait, exténuée. Ses pieds s’agrippaient aux crevasses du sol. De sa main, elle toucha le banc. Près d’elle, la Mort attendait.
Et, soudain, en un sursaut de force, la vieille se dressa, saisit entre ses doigts de fer la gorge de l’idiot et serra, serra désespérément.
Ils roulèrent devant l’âtre. L’enfant tenta de se dégager. Mais la vieille serrait sans pitié, sans merci. Et elle l’embrassait, en même temps, à pleine bouche, sur les joues, sur les yeux, sur les lèvres. Et elle lui disait à l’oreille, en un bégaiement de joie :
— Oh ! petit, petit, viens-t’en, petit d’mon cœur, mon pauv’gars chéri…
Et la Mort les prit ensemble…
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