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Chapitre 15 Gloire aux saints

Il les couvrit de sarcasmes et de louanges dithyrambiques.
« C’est comme la fable d’Ésope. Il n’est rien de plus vil et de plus noble, de plus ridicule et de plus majestueux, de plus laid et de plus beau. C’est un objet de désir violent ou de dégoût intense. Sa place dans le monde est considérable, son rôle n’a pas de limites.

La femme, d’ailleurs, a deviné l’importance énorme qu’on y accorde, et, par cela même, elle s’efforce aux illusions les plus hypocrites. Au besoin, elle avouera la disgrâce de sa figure, jamais celle de sa poitrine. C’est que, sans doute, elle manque de point de comparaison et que, son esthétique étant médiocre, il lui est facile, par orgueil, d’imaginer l’idéal d’un joli sein conforme à ceux qu’elle possède. Un tel mensonge est vraiment trop abordable à ses instincts d’imposture. Et de quel air fier elle entrouvre son corsage ! comme elle vous juge heureux de cette faveur ! et comme elle s’estime bonne d’exhiber pareils trésors : « Tiens, regarde ! Est-ce beau ! »

Certes, c’est beau quelquefois, mais bien bizarre la plupart du temps !

J’y trouve personnellement une source intarissable d’extases et de rires. Pour moi, toute la femme est là, entre le cou, la taille et l’attache des bras. J’ai restreint mon ambition dans ce petit espace. Et, vrai, je ne suis pas à plaindre, car la satiété m’est interdite : mon royaume n’est-il pas infini, étant si divers ?

Oh ! les drôles de choses qu’on aperçoit, et les splendides découvertes ! Et, surtout, quel imprévu ! Je note, en effet, ceci : le dénouement est toujours incertain, irai-je jusqu’à dire : toujours contraire aux prévisions ? Le buste le plus affriolant amène d’horribles trouvailles. Un torse déjeté, sans symétrie, peut contenir la perfection. C’est qu’il est tant de stratagèmes trompeurs, et aussi tant d’inhabiletés et de naïvetés ! Les coussinets, le crin, le caoutchouc, les baleines, les corsetières, que d’alliés pour duper l’ennemi sur les forces de son adversaire ! Vient la capitulation, et c’est le vide.

Les revanches, grâce au ciel, se rencontrent. De pudiques ou d’ingénues personnes, bourgeoises, provinciales, paysannes, étrangères, s’écrasent férocement la gorge, comme si elles avaient honte de cet ornement inutile ou qu’elles en ignorassent la valeur. Les bras, visiblement, tendent l’étoffe des manches. Mais la poitrine est plate, masculine, absente. Puis les agrafes sautent, et la chair jaillit en deux ondes triomphales.

Comment deviner ? À quel critérium recourir ? Moi, je vais au hasard. La figure m’importe peu. Les apparences même ne signifient rien. Je ne m’informe pas, je n’étudie pas, je ne me livre à aucune investigation, à aucune hypothèse, à aucun espionnage. J’agis. Si c’est bien, je me délecte. Si c’est mal, je me divertis.

Je ne puis oublier cette aventure de mes débuts en la sorte de carrière amoureuse où mes goûts m’ont porté. C’était une de ces jolies filles de treize ou quatorze ans que la nature se plaît à développer très vite, à pétrir généreusement de tous les charmes et de toutes les tentations. Aussitôt, son épanouissement m’affola. Mon désir se rua vers ce prodige de précocité. Trop jeune pour subir le trouble des sens ou pour discerner mon but, elle s’amusait avec moi comme un enfant, libre, perverse, câline.

Un jour, ma tête s’égara. Je lui arrachai la chemisette de soie qui la recouvrait.

La scène, aujourd’hui, m’apparaît d’un comique fort spécial : elle, stupéfaite, immobile ; moi, les yeux hagards, les mains indécises, contemplant stupidement le produit de ma conquête, deux choses innommables, deux petites poches accolées là sans raison, pochettes vides, flasques, ballottantes.

De là, peut-être, autant que de mes premières émotions devant les splendeurs d’autres femmes, date ma curiosité. En ai-je vu, depuis, de ces machines étranges ! Les formes les plus extravagantes existent. À quelle débauche d’imagination se livre la nature ! Cela ressemble à tout : à des œufs de poule, à des tartes, à des pyramides, à des sacs, à des bananes, à n’importe quoi. Moi, je n’y touche jamais qu’avec respect, comme à un phénomène unique. Mais un petit rire frissonne sous ma peau, derrière mon masque rigide. J’ai la joie d’un botaniste en face d’une fleur inconnue. Je me dis : « Que diable peut bien être cet objet nouveau ? En vérité, je crois que c’est un caillou…, non : une éponge, à moins que ce ne soit une pomme de pin. En tout cas, c’est extrêmement ingénieux. »

Oh ! les bonnes parties, les heures inoubliables ! Et, certains soirs, au bal, quels amusements pleins d’ironie m’offre le hasard ! Une femme y trône, reine de beauté, célèbre pour ses épaules. La magnificence de sa chair éblouit les yeux. Les rivales pâlissent de jalousie. Les vieillards redeviennent jeunes. Les jeunes sont haletants. Du désir s’accumule. Et moi, moi qui ai vu, je me souviens de deux coulées de graisse, visqueuses et inégales.

Ne blasphémons point plus longtemps. Parce que la divinité se manifeste sous les apparences les plus saugrenues, nous ne lui en devons pas moins notre absolue vénération. Gloire aux seins, tangible et visible symbole des dieux ! J’en puis rire, je ne m’en moque jamais, et je les aime toujours. Mon culte est infini. À genoux devant les gorges merveilleuses, flacons de poésie et de volupté ! à genoux, et les mains suppliantes et les rêves éperdus !

À genoux devant les gorges impeccables, coupes ardentes où l’âme s’abreuve d’idéal, lignes immortelles d’où l’art jaillit un jour et où, indéfiniment, il se régénère, matrice du monde, sources d’affection et de vie où boit l’enfant, sources d’amour et de désir où l’homme se désaltère ! À genoux, surtout et toujours, devant la poitrine miséricordieuse, belle ou laide, refuge d’apaisement où nous reposons notre tête lasse, où nos peines cherchent la consolation durant que descend sur notre front soucieux l’haleine fraîche de la femme, et dans notre âme meurtrie la tendresse réconfortante ! »

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